Non, les footballeurs ne peuvent pas donner leur opinion

Pourquoi la plupart les footballeurs et footballeuses ne se placent-ils pas sur des sujets sociétaux, ne donnent-ils pas leur opinion ? Par manque de connaissance(s), par peur des représailles sportives ou populaires, par anticipation vis-à-vis des critiques qu’ils subiront ? Tour d’horizon d’une toile d’araignée sur fond de discriminations.

L’histoire récente nous l’a prouvé, les footballeurs donnant leurs avis le font à leurs risques et périls, en France comme ailleurs. Quand leurs opinions ne correspondent pas à celles attendues, elles sont tout autant réprimandées…

Karim Benzema, Noussair Mazraoui, Anwar El Ghazi… rien que sur la situation palestinienne, les rares ayant pris position en défaveur d’un nettoyage ethnique ayant fait plus de 10 000 morts, dont des milliers d’enfants, l’ont senti passer. Pour une raison simple : elles ne vont pas dans le sens du récit possiblement qualifiable « d’imposé » depuis de nombreuses semaines. Avec l’Allemagne comme point de départ : le latéral droit du Bayern Munich a même subi l’injonction de Johannes Steiniger, député de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne), qui a réclamé du club bavarois le départ du joueur et l’expulsion du pays. Tout simplement. Un ancien député a également porté plainte. « Des soutiens du terrorisme sur le terrain ? Insupportable », titrait le journal Bild.

La raison ? Le joueur de 25 ans a publié sur ses réseaux sociaux plusieurs messages propalestiniens, ensuite supprimés. Certains ont appelé à la « victoire » de « nos frères opprimés en Palestine ». Une prise de position vue comme antisémite en dehors des frontières, presque prise telle une apologie du terrorisme.

Finalement, le Marocain n’a pas été suspendu par son club, suite à une « conversation approfondie » ainsi que des « éclaircissements » quant à ses déclarations. Noussair Mazraoui « nous a assurés de manière crédible qu’il rejetait le terrorisme et la guerre » et « regrette si ses posts ont suscité de l’agacement », a expliqué Jan-Christian Dreesen, directeur général du Bayern Munich, fin octobre. Dans un communiqué, le joueur s’est également excusé, regrettant « devoir expliquer ce que je défends » et en rappelant que « des innocents sont tués chaque jour par ce terrible conflit qui est devenu incontrôlable. Nous devons tous être contre et nous prononcer contre. C’est juste inhumain. »

Anwar El Ghazi n’a lui pas connu le même dénouement. L’ancien lillois, joueur de Mayence il y a encore quelques jours, et été limogé après l’ouverture le 3 novembre dernier d’une enquête judiciaire pour « trouble à l’ordre public ». Le 17 octobre, il avait apporté son soutien aux Palestiniens sur son compte Instagram, en terminant son message par la formule « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre » : cette dernière est autant vue comme une demande d’égalité entre les peuples israéliens et palestiniens comme un appel à la destruction de l’état hébreu. 

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Contrairement à Mazraoui, l’ailier ne s’est pas excusé, au contraire. Dans un premier temps suspendu, Mayence se disait prêt à le réintégrer au groupe, en assurant que son joueur s’éloignait de ses premières prises de position. Raté. Il a réaffirmé ses déclarations : « Je ne regrette pas, ou je n’ai pas de remords concernant ma position », écrivait-il sur ce même réseau social : « Je ne me distancie pas de ce que j’ai dit ou de ce que je soutiens, aujourd’hui et jusqu’à mon dernier souffle, pour l’humanité et les opprimés ».

Du côté d’Amsterdam, une majorité à la Chambre des représentants estime que ce slogan est bien un appel à la violence contre Israël. Pourtant, il y a un an, le ministère public et la cour d’appel d’Amsterdam Oranje en ont conclu que ce « From the river to the sea » relevait de la liberté d’expression, n’étant ni punissable légalement ni qualifié d’antisémite. Aujourd’hui, c’est bien pour cela que le néerlandais est sous le coup d’une enquête par le parquet allemand. Il est désormais sans contrat, et selon les informations de Bild, lance également une action en justice contre son ancien club, pour « licenciement abusif ».

Le football réhabilite les agresseurs (Jérôme Boateng, Kingsley Coman…) – parfois sexuels – , et ses acteurs se débarrassent (du moins, en ont l’idée) des soutiens à une nation colonisée. Alors, vaudrait-il mieux se taire ?

Sur les plateaux TV de l’Hexagone, le traitement a été tout autant abject. D’autant plus qu’il est venu des plus hautes sphères de l’État. Cette fois-ci pas de sénateur ou d’ancien député, la troisième personne la plus importante du pays s’en est prise de front à Karim Benzema (répréhensible sur bien d’autres plans) pour un tweet, pas vraiment explicite qui plus est.

À partir de là, celui qui évolue désormais en Arabie Saoudite a subi un lynchage médiatique sans précédent pour un footballeur. 24 heures après avoir appuyé sur le bouton “poster” de son téléphone, il a vu Gérald Darmanin dire de lui qu’il est « en liens, on le sait tous, notoires, avec les Frères musulmans (mouvement politique sunnite islamiste, considérée comme terroriste par sept pays) ».

Le Ministère de l’Intérieur a étayé ses accusations en ajoutant que le numéro neuf, qualifié parallèlement d’ « élément de propagande du Hamas », a des prises de positions allant vers un « islam dur, rigoriste, caractéristique de l’idéologie frériste consistant à diffuser les normes islamiques dans différents espaces de la société, notamment dans le sport ». D’autres personnalités politiques ont appelé à un retrait de son Ballon d’Or, ainsi que sa déchéance de nationalité, soutenue par Marion Maréchal, figure du parti Reconquête. Là aussi, cette histoire partant d’un message de soutien va entraîner une procédure en justice, puisque l’avocat du joueur a déposé plainte contre le ministre.

Ceci étant dit, comment attendre et espérer que les joueurs et joueuses de football se placent vis-à-vis d’un conflit quelconque ? Nul doute que nombre d’entre eux ne se positionnent pas car ils ne savent tout simplement pas se placer, par méconnaissance ou indifférence générale. Le football nous offre à boire et à manger, et les réseaux sociaux se gardent bien de ne pas accueillir les avis de certains. 

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Au vu de la notoriété dont ils disposent, notamment auprès d’une communauté parfois très jeune, il semble pourtant souhaitable que les sportifs ayant les clés de compréhension de sujets de société complexes puissent s’exprimer. D’autant plus que l’opinion de cette strate de la société (généralement issue de la classe populaire / racisée), ne sera généralement pas représentée dans la sphère médiatique traditionnelle. Mais pour ceux qui osent le faire, les conséquences peuvent être réelles. 

Il est donc reproché à ces derniers leur manque de prise de position, mais aussi leur propre opinion quand ils daignent enfin la donner. Outre la situation au Proche-Orient, ce phénomène s’est répété quelques semaines en arrière, en France de nouveau, à la suite de l’assassinat du jeune Nahel par un membre des forces de l’ordre, après un « refus d’obtempérer ». L’affaire fait grand bruit dès que des vidéos du coup de feu se voient diffusées sur les réseaux sociaux, puis dans les médias. Alors que le monde politique s’empare de l’affaire, les sportifs tricolores sont pour la plupart en retrait, mais certains franchissent le pas et manifestent leur soutien à la famille, ainsi que leur indignation face aux violences policières.

C’est le cas de certains internationaux français. Kylian Mbappé, y va de son tweet, exprimant le fait qu’il a « mal à sa France » et ajoute que ses pensées allaient vers la « famille et les proches de Nahel, ce petit ange parti trop tôt ». Ces derniers mots n’ont pas manqué de faire réagir. Le Rassemblement National par exemple, par l’intermédiaire de son actuel président Jordan Bardella, a reproché à l’ancien monégasque de prendre parti dans cette affaire et de ne pas avoir un mot pour le policier. Une rhétorique présente aujourd’hui, depuis le 7 octobre : « où sont les mots pour les victimes de l’attaque terroriste perpétrée par le Hamas en Israël ? ».

C’est par exemple le cas du sénateur Stéphane Le Rudilier, à l’antenne sur BFMTV : « Face à la pire attaque terroriste de l’Occident, je suis triste de l’absence de réactions de célébrités. Omar Sy ou Kylian Mbappé, toujours prompts à défendre la banlieue ou les Ouïghours. Les 40 bébés décapités par le Hamas ne sont pas des petits anges comme le jeune Nahel ? », référence au tweet évoqué ci-dessus. Des « réactions à géométrie variable » sont pointées du doigt… les sportifs ne pourraient donc pas choisir sur lesquels ils veulent s’exprimer. Ce discours est-il entendu quand il s’agit d’acteurs ou actrices, pour ne citer qu’un exemple ? 

Jules Koundé avait aussi pris la parole en juin dernier. À la suite des commentaires haineux en réaction à son tweet, il s’était exprimé dans un tweet pour le moins clair : « C’est assez drôle de lire toute la frustration et le dédain qui émanent de certaines personnes lorsqu’un athlète ou plus particulièrement un footballeur dans mon cas s’exprime sur des sujets de société ». Exprimant ainsi son souhait de ne plus renvoyer le sportif et le footballeur à son seul rôle de joueur de football.

Il faut ajouter une indéniable composante liée au racisme, et plus précisément à l’islamophobie. Une fois la porte ouverte enfoncée, on peut facilement se dire qu’un Karim Benzema sera davantage pointé du doigt qu’un Antoine Griezmann pour des prises de position similaires. Pourquoi reprocher à un joueur de prendre position avant même de questionner ceux que l’ont entend jamais ? Un racisme décuplé sur les plateaux TV tricolores, habitués à déverser une haine anti-arabe à longueur de journées. Un joueur – musulman qui plus est – postant un avis subsersif vis-à-vis de l’extrême droite (et plus encore), c’est du pain béni pour réagir, condamner… et alimenter le discours habituel. La preuve par l’exemple.

S’il est souvent reproché à ces sportifs de ne pas s’intéresser aux sujets quotidiens qui font notre société, ces derniers sont plus écoutés et plus scrutés lorsqu’un mot sort de leur bouche (ou de leur téléphone). Quand une star du ballon rond prend la parole, il lui est rapidement renvoyé qu’il a une audience et un public large, et de ce fait, il ne peut pas dire n’importe quoi. C’est juste.

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Il est évident que la langue de bois est une habitude dans le monde du football, une bulle d’oxygène se forme dès qu’un acteur sort un petit peu du cadre médiatique où trop nombreux sont coincés. Dire qu’aujourd’hui, les footballeurs ne se sentent pas concernés l’actualité de leur pays serait, du moins partiellement, faux. À côté des exemples évoqués plus haut, d’autres noms suivent : Aurélien Tchouameni, Mike Maignan ou encore Mathys Tel pour les Français mais aussi Hector Bellerin, Marcus Rashford ou Manuel Neuer. Les footballeurs sont de plus en plus nombreux à prendre part aux débats. 

Malgré tout, si leur parole se doit d’être acceptée, il faut aussi que celle-ci rentre dans un cadre de respect et de tolérance. Mais également sentir une certaine maîtrise du sujet sur lequel ils prennent position. L’objet ici n’est pas de demander aux joueurs de dire tout sur tout.

D’ailleurs, certaines déclarations émanant de footballeurs sont parfois totalement contre-productives dans le cadre de cette lutte pour la démocratisation de la parole de ces derniers. Après les évènements du mois d’octobre au Proche-Orient, le joueur de l’OGC Nice, Youcef Atal, s’est fendu d’une story Instagram pour le moins scandaleuse. Le latéral gauche algérien avait appelé à une « journée noire » contre le peuple juif en réponse au drame Palestinien. Des propos évidemment honteux et dangereux, qui lui ont valu une suspension de sept matchs par la LFP ainsi qu’une sanction interne par le club azuréen, malgré ses excuses… 

Il ne faut pas demander aux footballeurs de parler à tout prix. Il faut que cela vienne de leur volonté et surtout que cela soit fait de façon claire et précise. Ce cas de dérapage dessert totalement les luttes entreprises à côté de joueurs comme Koundé ou Tchouameni. Tous les footballeurs ne sont pas bêtes, tout comme ils ne sont pas tous très experts sur n’importe quel sujet de société, comme le reste de leurs concitoyens. À l’instar des autres corps de métiers, le plus juste serait sûrement de se détacher de cette fonction de footballeur pour aller plus loin et donner la chance à chacun de pouvoir exprimer son opinion. Ce n’est pas encore gagné. 

Par Maxime Buteau et Maximilien Regnier

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