Dans la Sarthe comme à Paris, par les terrains ou lors d’activités sportives, des personnes exilées trouvent bien plus qu’un simple jeu. Entre refuge, lien social et insertion, le football devient un espace où l’on peut exister autrement, loin des contraintes administratives. À travers le parcours de Juan et les actions de Kabubu, immersion dans ces lieux où une place ne se gagne pas avec des papiers, mais avec un ballon.

À Rouillon, Juan enfile ses crampons. Il est prêt à s’entraîner avant le match du week-end. Pour cette opposition, il sera ailier droit. Le football est un sport où nos seules différences sont nos positions sur un terrain. Son visa n’expirera, lui, que d’ici quelques mois. Juan Pablo, âgé de 20 ans, joue pour le club de l’Étoile de la Germinière de Rouillon depuis octobre 2025. Il vient de Bogota et s’intégrer est une volonté qu’il cultive depuis son arrivée en France. « J’apprends le français pour pouvoir améliorer mes conversations avec mes amis », confie-t-il. Depuis le début de la saison, il garde un enfant pour pouvoir financer ses frais et se loger.
Entre terrain et paperasse : le football comme échappatoire
Ce groupe d’amis est devenu « à 50 % ma famille » pour Juan. Cette fraternité au sein du club est un objectif qu’a toujours l’entraîneur Eric Chambron, pour qui le football est secondaire. L’important est que les joueurs accèdent à un espace de bonheur. Il pense à l’humain avant les résultats et pour lui, les deux sont souvent liés. « À notre niveau, on préfère que tout le monde vienne avec un sourire. Avant, on mettait en avant la compétition et il y avait souvent de la casse. Aujourd’hui, si on est heureux ensemble, on va gagner ». Un état d’esprit familial qui inclut tout le monde dans ce projet ; qu’ils soient Brésiliens, Angolais, Colombiens ou Algériens.
Le président, Hervé Le Magueresse, n’a qu’un rêve dans son club qu’il dirige depuis maintenant 18 ans : créer une identité locale. Comme beaucoup, il veut que les jeunes joueurs en U7 d’aujourd’hui soient ceux de l’équipe senior de demain : « Actuellement, 80 % des joueurs en sénior viennent de notre ville et c’est une fierté. Mais inclure à cette identité des personnes qui viennent d’autres pays est fantastique ». En échange, il n’a qu’une exigence : respecter l’identité du club. Dans ce club, l’humain et le joueur de football passent avant un statut administratif. Cette question des licences pour les joueurs étrangers dépasse le cadre du club. En 2025, près de 1 500 licences de mineurs non accompagnés ont été refusées à cause des règles administratives.
Aujourd’hui, grâce à la pression d’associations comme la Ligue des droits de l’homme, les seules difficultés pour obtenir une licence sont de demander les papiers aux pays locaux. Il y a peu, des jeunes Brésiliens sont venus au club, il a alors fallu contacter le Brésil pour les obtenir. Contrairement à d’autres clubs, l’EGR a de la chance : la FFF ne bloque pas les licences des joueurs.
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Un rectangle vert, des filets et vingt-deux joueurs font oublier les problèmes de la vie de tous les jours pendant le temps de 90 minutes. Cependant, une fois la douche prise, les joueurs sortent de cette bulle de bonheur. Le visa français de Juan Pablo dépend de son activité professionnelle sur le territoire. La famille pour laquelle il travaille n’aura bientôt plus besoin de lui. Il faut alors qu’il décroche un autre emploi afin de garder le précieux sésame. Il assure que le club ne le lâche pas : « on discute souvent avec moi afin de m’aider à trouver un logement et l’équipe réfléchit aussi à pouvoir m’offrir un poste de travail pour que je puisse rester en France. » Le club accompagne aussi certains joueurs comme Juan dans la vie de tous les jours.
Rayan, joueur de l’EGR depuis le début de la saison, explique aussi que naître sur un territoire autre que la France entraîne plusieurs complications : « Cela fait maintenant cinq ans que je fais des démarches pour avoir mes papiers français. C’est compliqué pour plusieurs tâches. Par exemple, j’ai voulu faire un voyage au Japon, il m’a fallu plusieurs garants et qu’on accepte mon dossier car je n’avais pas mes papiers alors que j’avais largement les fonds nécessaires ». Sa mère, qui a un visa, n’a pas été accepté en tant que garante pour ce voyage alors que sa tante, qui a la même profession mais possède une carte d’identité, a pu l’être. Cette situation est interminable, puisque depuis ses 18 ans, Rayan explique devoir payer 225 euros par an pour avoir un titre de séjour français.
Rendre visible les invisibles
2017, 18e arrondissement parisien, arrêt Porte de la Chapelle. Il y a beaucoup de tentes, mais les gens sont invisibles. Noémie Marchyllie, cofondatrice de l’association Kabubu, participait, de manière bénévole, à des collectes de nourriture ou de biens pour les réfugiés qui n’avaient nulle part où aller. À l’été, lors de l’annonce des Jeux olympiques de Paris 2024, l’idée a émergé de faire un événement sportif. Un grand tournoi de football est organisé. Pour les bénéficiaires qu’elle aidait à Porte de la Chapelle, cela a eu énormément de succès. Les demandes pour un nouveau tournoi ont été immenses et c’est ainsi qu’en 2018, Kabubu a vu le jour.
Kabubu n’est pas qu’une association de football. Elle regroupe plusieurs sports comme le rugby, le cyclisme, le handball, le basketball ou encore le yoga. Kabubu, c’est l’amitié par le sport. Tout est gratuit et sans engagement, affirme Noémie Marchyllie : « Il faut juste remplir un formulaire pour la semaine ». C’est une bonne excuse pour que les gens se regroupent autour d’un sport. « Le sport est utilisé comme outil, pas juste pour faire du sport », ajoute-t-elle.
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Les personnes exilées font souvent face à un isolement important. Elles sont marquées par le manque de repères et par la barrière de la langue. Le football invite à se concentrer sur autre chose. Cette langue football est parlée par tous et les réfugiés la comprennent et peuvent l’utiliser. Grâce à cela, ils peuvent faire société et essayent de s’inclure à celle-ci. Avec le soutien des associations, certains parviennent à décrocher un emploi. Courir derrière un ballon n’est peut-être pas si ridicule que ça. L’association réalise un accompagnement pour les aider, une fierté que Noémie partage. « Ammar Mahmoud est une personne qui était bénéficiaire de Kabubu, il est aujourd’hui coach et salarié de l’association. » Cet accompagnement prend plusieurs formes : des distributions de matériel sportif grâce à des partenariats avec des marques comme Salomon, ou encore le programme STEP, qui prépare les participants à devenir éducateurs sportifs via un BPJEPS.
Ammar nous a d’ailleurs accueilli à l’occasion d’un entraînement de football, chaleureusement. Après la séance où près de trente joueurs et joueuses ont alterné exercices et opposition, il se confit : « ici, tout le monde est bienvenu. Notre mission est d’offrir aux bénéficiaires un endroit pour se retrouver et s’amuser. » Avant de nous quitter, il ajoute que les entraînements proposés, qu’ils se déroulent à Paris ou dans les antennes de Lyon et Strasbourg (basketball, boxe, course à pied, danse, fitness, football…), représentent une porte d’entrée vers les formations. Ces actions sont concrètes et tangibles pour les personnes accompagnées et sont de véritables rampes de lancement vers leur avenir professionnel.
Un combat contre les discriminations
La mission ne s’arrête malheureusement pas là. Les discriminations sont le rival historique de Kabubu. Chaque démarche initiée est freinée par de lourdes et excessives contraintes administratives ou par les défiances humaines. Pour remonter ce score, Kabubu n’hésite pas à utiliser ses meilleurs atouts. L’année 2026 marque un tournant pour Noémie Marchyllie : « Cette année, c’est la première fois où il y a plus de femmes que d’hommes dans l’association ». D’années en années, le nombre de femmes exilées ne cesse d’augmenter, atteignant 41 % des personnes sous protection de l’asile. Si ces départs sont de plus en plus souvent le fruit d’une quête d’autonomie ou d’un besoin vital de fuir des violences, l’accueil en France reste marqué par des obstacles majeurs. Confrontées à des préjugés à la fois racistes et sexistes, ces femmes subissent des discriminations multiples, notamment sociales et professionnelles.
Pour combattre ces discriminations spécifiques, l’association Kabubu développe des initiatives ciblées visant à faciliter leur insertion et leur réappropriation de l’espace public. « Nous avons aussi des programmes avec les femmes seules ou avec des enfants qui peuvent s’inscrire et avoir un créneau où on peut garder leurs enfants. »
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La cofondatrice n’aime pas le terme « intégration » pour parler des bénéficiaires de l’association. En effet, cela induirait que les personnes adhérant au projet devraient se soumettre à l’institution pour pouvoir la rejoindre. « Certaines joueuses qui nous rejoignent sont, en tout point, plus talentueuses que nous. C’est pour cela que je préfère parler d’inclusion et pas d’intégration : nous ne cherchons pas à les adapter à notre association, mais à apprendre de leur excellence et faire exprimer ce talent qu’ils ont tous ».
Il y a deux différences à noter entre l’EGR et Kabubu. L’EGR n’a entraînement que deux fois par semaine avec un match le week-end. La plupart de la semaine est passée avec l’équipe et la famille. Kabubu propose des activités toute la semaine : « Oui on peut penser un retour à la vie brutal, mais les activités toute la semaine aident les personnes à oublier les problèmes. De plus, grâce à Kabubu, certaines personnes tissent des liens et se voient en dehors des activités ». Sur un terrain tout devient plus simple, que ce soit à Kabubu ou à Rouillon. Ce week-end, Juan n’aura qu’un seul problème : marquer pour faire gagner son équipe.



