Cinq jours et puis s’en va. Le projet porté par Gianni Infantino avait fuité dans la presse. Il voulait léguer à une filiale commerciale les droits des compétitions de football de la FIFA, notamment celle qui a rapporté le plus d’argent dans l’histoire : la Coupe du monde. Le mécanisme n’est, encore une fois, pas nouveau. L’UEFA n’est qu’un acteur grassement payé qui refuse de jouer une scène face à un réalisateur qui ne peut faire sans sa vedette star.
Mardi 28 juillet, la FIFA a présenté son projet de filiale commerciale détenue en outre par Thrive Eternal, société de Josh Kushner, frère du gendre de Donald Trump. Jeudi 30 juillet, l’UEFA s’est dressée face au projet présenté par le président de la FIFA. Les fédérations asiatiques et africaines ont aussi protesté en parallèle. Ce samedi 1er août, au matin, Gianni Infantino s’est incliné. La situation rocambolesque est revenue au statu quo, pour le moment.
On ne maximise pas les profits uniquement à la FIFA
Il semble essentiel de rappeler que l’UEFA n’est pas ce héros valeureux et sans peur qui vient sauver le football. La réforme de la Ligue des Champions, depuis les années 90, avec en dernière instance la modification du tournoi, cherche à répondre à l’appétit des superclubs européens. Elle s’était dressée face à la Super League pour des raisons valeureuses comme « sauver le football européen » et pourtant, elle a accepté l’idée d’un championnat ouvert.
Sa négociation n’était donc pas de défendre une équité, mais bien de défendre sa mainmise sur le tournoi et ses intérêts économiques. La phase de poules à 32 équipes et 6 journées a disparu au profit d’un mini-championnat de 36 équipes et 8 matches, assuré d’offrir de belles prestations tous les mardis ou mercredis soirs de septembre à janvier. Agrandir la compétition permet d’agrandir les sources de revenus. L’Euro masculin n’est pas en reste non plus : compétition continentale la plus lucrative, elle s’est ouverte à 24 équipes en 2016, puis s’est organisée dans onze villes différentes en 2021. On ne maximise pas les profits uniquement à la FIFA.
À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – En boycottant pas la Coupe du monde d’Infantino, les supporters se sont dévoyés
Nul doute que la situation présente paraisse identique. Pourtant, l’UEFA semble être la garante d’un ancien football face au football business de la FIFA. La négociation des prochains mois amènera peut-être à la création de cette filiale, que les fédérations continentales posséderont en partie. L’exemple de la Super League et de la réforme de la Ligue des Champions entreprise à sa suite est un schéma qui peut se répéter. L’annoncer haut et fort, voir l’opinion refuser la première offre, puis négocier en douce avec les élites du football : l’art de la négociation camouflée à l’ère de la communication omniprésente.
Le tuteur européen
Si seulement le cas présent ne concernait que l’aspect financier. L’UEFA, à l’échelle du globe, a démontré qu’elle était la garante du football mondial et universel. En outre, elle a pris sa décision très vite (alors que la réponse attendue était le 19 septembre) et a devancé les fédérations asiatiques et africaines, qui ont pris la même décision à un autre rythme.
Elles suivent le mouvement initié par le tuteur européen sans se ranger derrière lui. Cet universalisme de l’UEFA, ce « tous derrière moi » pose la question de l’autorité de l’instance européenne, qui souhaite conserver le leadership et son autorité face aux autres fédérations. Le projet Infantino se bâtit sur le décentrement de l’Europe en flattant le Sud (Arabie 2034, Coupe du monde à 48 équipes). Malgré ce fait, la base asiatique a tourné le dos au faux décolonisateur. Ni l’UEFA ni Gianni Infantino ne parlent pour le football : le premier retire l’échelle pour grandir, l’autre voulait vendre la maison. Comique scène à l’ère de la remise en cause de l’autorité européenne sur le monde.
Si l’UEFA garde la prérogative vis-à-vis des autres fédérations, ces dernières préservent un poids décisionnel qui a joué dans la balance. Si l’opinion a joué un rôle certain en se dressant admirablement face à ce projet, elle s’éteindra lorsque la FIFA convaincra les fédérations continentales, les superfédérations (Brésil, France, Angleterre, etc.) et les sponsors. Gianni Infantino a une méthode : il annonce, on s’indigne, puis il négocie. Le projet n’a pas échoué, il a fait son travail. Même s’il en ressort sans son bras droit Carlos Cordeiro et avec des demandes de démission, cette défaite pourrait être une feinte coûteuse.
Personne n’a demandé au stade
Une fois encore, ce sont les passionnés de football qui n’ont pas eu leur mot à dire. Ce n’est pas un fait inconnu : ce sport est devenu un produit d’appel pour ses valeurs lucratives, séduisantes et universelles. Le fan de football est pris en otage par des acteurs qui s’accaparent sa parole, mais qui n’ont aucun intérêt à l’écouter. Sepp Blatter, ex-président déchu, a juré que le football « appartient au peuple ». Football Supporters Europe, qui a lancé « Game over, Gianni », est un comité qui conseille l’UEFA. La voix des fans se logerait donc sur le banc d’un des deux camps. Elle ne rentrera pas en jeu.
Alors, que retenir de cet épisode quelques semaines plus tard ? Il lance insidieusement une négociation dont la première version a été rejetée, faute d’intérêts économiques garantis. L’UEFA souhaite rester le guide du football mondial. Cet épisode résume parfaitement le football business : chaque décision n’est qu’une négociation à l’américaine, où l’argent et la hiérarchie éclipsent toute autre relation au ballon rond. La Coupe n’est pas à vendre et la parole des passionnés ne s’achète pas. C’est bien pour ça qu’on ne l’écoute pas.

