Orphelin du Donbass, le Shakhtar Donetsk, adopté en terre polonaise, réalise une saison excitante, entre lutte intense pour le titre et rêve européen. Tout ça est l’œuvre d’un enfant du Bosphore biberonné au Cholismo, qui s’affirme un petit peu plus comme un grand espoir chez les entraîneurs. Arda Turan, adepte de la tactique du « couteau entre les dents », a redonné à cette équipe aux airs de Seleção de l’est, l’espoir et le jeu.

Un club apatride sous les sirènes
Le football moderne s’écrit souvent dans le confort des vols luxueux. Pour le Shakhtar Donetsk, la réalité est tout autre. Depuis plus d’une décennie, et de manière absolue depuis l’invasion de 2022, le club a été amputé de son territoire d’origine. Les « Mineurs » (Hirnyky) vivent une existence nomade car condamnés à des trajets en car interminables pour disputer leurs matches prétendument à domicile, comme ce fut le cas avant d’aller accrocher la qualification à Alkmaar (2-2) en quart de finale de Ligue Conférence.
FlashScore – Le Shakhtar en exil vise la gloire européenne contre Crystal Palace
Le Shakhtar affronte une fatigue géopolitique qui dépasse le simple cadre sportif. Le football ukrainien actuel est un sport de résistance nerveuse. À tout moment, une rencontre peut être suspendue par les sirènes d’une alerte antiaérienne. Dans ce contexte si particulier, le reste passe parfois au second plan. Lors du match de championnat contre le LNZ Cherkasy (actuel leader du championnat), haché par la menace des bombes, Arda Turan a fini par craquer face à la presse, car comme il l’a expliqué :
« Nous faisons de notre mieux, mais il y a des limites. La fédération ukrainienne ne nous protège pas. Les enfants font quand même le maximum. Aujourd’hui, l’adversaire principal est surtout la logistique d’une fédération qui bricole en temps de guerre.»
La Seleção des neiges
Depuis le début des années 2000, le Shakhtar s’est bâti comme la plus grande ambassade sud-américaine d’Europe de l’Est. Une vitrine dorée où le romantisme de Jadson, l’abattage de Fernandinho ou les chevauchées de Willian et Douglas Costa étaient devenus courants. Mais la guerre et l’exil ont balayé tout cela. Pour survivre à un quotidien dicté par les sirènes et les trajets en bus, la fameuse « Seleção » des neiges a dû s’endurcir, muter en véritable milice. Dépouillé de ses cadres offensifs – des joueurs comme Sudakov ou Kevin, sacrifiés sur l’autel du mercato pour maintenir le club sous perfusion financière -, l’effectif s’en remet désormais à une jeunesse presque insolente. Seulement, sous l’égide d’Arda Turan, le talent brut n’est plus une simple promesse d’avenir.
Dans ce vestiaire nomade, les héritiers de cette glorieuse lignée oublient vite le soleil de São Paulo ou de Rio. Le mythe du joga bonito s’efface derrière le pragmatisme absolu : pressing asphyxiant, courses à haute intensité et replis défensifs. Luca Meirelles incarne jusqu’à l’os cette transformation. Débarqué de Santos, le jeune attaquant s’est rapidement intégré au froid slave et à l’usure des déplacements (5 buts, 1 passe décisive). C’est d’ailleurs lui qui, au bout de l’épuisement, a surgi à la 83e minute dans le bourbier d’Alkmaar (2-2). Et arracher la qualification. Sous ces latitudes, le Shakhtar se transforme en une rude base d’apprentissage.
L’enfant du Bosphore
Né à Istanbul, Arda Turan est le produit d’une ville-monde, carrefour entre deux continents, deux sensibilités, deux façons d’habiter le football. Milieu offensif intelligent, il se fait remarquer à Galatasaray où sa vision du jeu le rend vite indispensable. Sous la houlette de Diego Simeone, ce technicien de génie se transforme en guerrier. Il passe d’un joueur intermittent du spectacle sous Gregorio Manzano à patron technique de son équipe.
C’est cette mentalité argentine que transmet aujourd’hui l’un des héritiers du Cholismo. Le Cholismo n’est pas mort, le Cholismo vit toujours.
« Même si nous n’avons pas autant de talent qu’eux, nous pouvons les battre. »
Cette phrase de Simeone, Turan la porte encore. Il y a dans cette philosophie quelque chose d’indestructible : la conviction que la méthode, le travail et la compacité collective peuvent renverser n’importe quelle hiérarchie.
Pourtant, Turan n’est pas seulement un adepte des blocs bas, il permute constamment selon les besoins de son équipe. La colonne vertébrale de son Shakhtar repose sur une dualité assumée, celle-là même qu’il théorise depuis ses débuts d’entraîneur : la solidité défensive, la compacité et le pressing ciblé hérités de Simeone, mariés à la domination du ballon et à la qualité offensive inspirée du Barça de Luis Enrique…
De Istanbul à Cracovie, une histoire qui se répète
Le 20 mai 2009, dans un stade de football au bord du Bosphore, la finale de la Coupe UEFA se joue au Şükrü Saracoğlu Stadium d’Istanbul — dernière édition avant que la compétition ne soit rebaptisée Europa League. En face, le Werder Brême. Au bout des prolongations, c’est le Shakhtar qui soulève le trophée 2-1, grâce à des buts de Luiz Adriano et Jadson. Deux Brésiliens. Déjà. Le club devient ce soir-là le premier d’Ukraine indépendante à remporter un trophée européen majeur. Dans les rues de Donetsk, on fête le sacre dans une ville encore entière.
Mais 15 ans plus tard, Donetsk n’existe plus comme ville de football. La Donbas Arena, inaugurée en 2009, est déserte. Mais le club, lui, continue de jouer. Et d’avancer en Europe. Ce qui rend le parcours actuel en Conference League aussi singulier, c’est qu’il résonne en écho à cette histoire : le Shakhtar est la première équipe ukrainienne à atteindre les demi-finales d’une compétition de clubs de l’UEFA depuis son propre parcours en Europa League 2019-20. Le dernier club ukrainien à avoir remporté une demi-finale européenne, c’était le Dnipro (aujourd’hui disparu) en 2015.
Un club qui s’exile, se réinvente, et retrouve pourtant le même niveau d’exigence continentale qu’à l’époque de Lucescu et de ses Brésiliens dorés.
Le doux rêve de Leipzig
À Cracovie, le Shakhtar Donetsk a reçu Crystal Palace au stade Henryk Reyman pour la demi-finale aller (défaite 1-3). D’un côté, une équipe de Premier League avec Ismaïla Sarr, encore en lice dans la compétition avec huit réalisations. De l’autre, un club ukrainien qui voyage en car, joue sous les sirènes, et forme des joueurs dans un contexte impossible.
Quelle que soit l’issue des deux prochaines semaines, cette saison aura déjà dit quelque chose d’essentiel. Elle aura prouvé qu’un club sans ville peut encore avoir une identité. Qu’une armée de jeunes Brésiliens désormais installée en Ukraine peut inquiéter l’Europe. Et qu’Arda Turan, enfant du Bosphore élevé au Cholismo, n’est pas seulement de passage, il est en train de devenir un grand entraîneur.
La finale se joue le 27 mai à Leipzig. Et à Donetsk ce soir, on fait un doux rêve impossible.



