Ibra Ndaw habite en région parisienne, plus précisément à Pantin, dans le département du 93. Footballeur passionné, il fera ses classes dans son club de quartier, l’Olympique de Pantin. Par la suite, il rejoint l’Espérance Paris XIXe, le club formateurs de joueurs comme Amine Harit, Moussa Diaby ou Youssouf Fofana. Désormais étudiant, Ibra Ndaw a écrit un livre sur la dépression dans le football et sillonne les vestiaires afin de sensibiliser les plus jeunes. Entretien.
Tu es l’auteur de l’ouvrage Football et Dépression : Dossier classé sans suite. Peux-tu nous raconter comment vient l’idée d’écrire ce livre ?
Il faut savoir que j’ai publié le livre juillet 2021. L’idée a germé pendant le COVID, en fin d’année 2020, quelques mois auparavant. J’ai constaté que beaucoup de joueurs, amateurs ou pro, vivaient des situations compliquées. Certains se retrouvaient sans club, d’autres ne recevaient plus leur salaire. À cette époque, de plus en plus de footballeurs commençaient à évoquer leurs soucis de santé mentale. Ils parlaient de l’aspect psychologique, des difficultés qu’ils rencontraient. J’ai fait des recherches et j’ai commencé à écrire ce livre.
J’ai croisé des jeunes joueurs qui rentraient de centre de formation, des joueurs qui n’avaient pas été conservés. J’entendais des coéquipiers ou des anciens coéquipiers réagir et commenter ces retours : « lui ils ne l’ont pas conservé, finalement il n’était pas si fort que ça. », « lui n’a pas signé pro tiens ». Je me mettais à leur place et je me disais que psychologiquement, la vie devaient sembler dure. Tu es l’espoir de tout un quartier, de toute une famille, de tous tes amis et tu reçois de telles critiques. C’est dur à encaisser.
Qu’a pu t’apporter l’écriture de ce livre ?
Ce livre m’a permis de faire énormément de rencontres. Aussi bien dans le monde du football qu’en dehors. Le constat est d’ailleurs le même. Le mental, la dépression, c’est un sujet tabou. Pourtant, c’est en parlant qu’on trouve des solutions. C’est notre devoir d’aider les jeunes footballeurs. Ces échanges, ces rencontres ont été passionnants. Je suis fier que des jeunes, des footballeurs se soient sentis concernés par ce livre. C’est ma plus grande réussite. Si on m’avait dit ça quelques années auparavant…
Le livre a été un point de départ, car aujourd’hui tu te déplaces dans les vestiaires d’équipes jeune pour évoquer cette thématique.
Sortir dans les clubs, échanger avec des jeunes, c’était dans la continuité. Je devrais même être plus actif ! J’aborde des sujets tels que l’échec et la réussite, les addictions. Je suis de la génération 99, j’ai des amis dans le monde du football et je vois comment leur carrière évolue. Alors j’essaie de sensibiliser les plus jeunes au maximum, pour qu’ils s’épargnent certaines dérives. Je pense que mon discours les touchent particulièrement, pour plusieurs raisons.
Déjà, parce que j’ai pu le vivre, je peux l’expliquer, je sais de quoi je parle. Ensuite, je suis déjà intervenu auprès de l’équipe réserve de l’Olympique Lyonnais. Ça me donne de la crédibilité et de la légitimité. Et en plus, j’ai à peu près leur âge, ils perçoivent mieux le message, et sont moins réfractaires à ma présence. Avec des intervenants plus âgés, les joueurs ont une certaine pudeur, comme un blocage. C’est enrichissant pour les deux parties. Mon livre doit être un point de départ. C’est un constat. L’idéal, dans quelques mois, quelques années, c’est de trouver des solutions. Je veux du concret, du réel à moyen ou long terme.
Tu as récemment lancé le média Inspire to achieve, dans lequel tu échanges longuement avec le footballeur Précieux N’Kaba à propos de ses échecs, de son parcours. Pourquoi ce format ?
J’ai lancé le média Inspire to achieve, parce que ma famille, mes amis m’ont poussé à ce que j’adapte le livre en format vidéo. Je prône la réussite dans nos quartiers. Je viens du 93, je vois parfois des amis d’enfance qui se retrouvent dans des situations très délicates : je veux que les futures générations s’en sortent, malgré tout. Pour moi, il y a de quoi faire, je veux qu’on ait tout ce qu’il faut pour d’une sortir. L’objectif que je me suis fixé, c’est d’échanger avec des personnes inspirantes qui viennent des quartiers. Inspiré à travers les paroles d’un sportif, d’un artiste, d’un entrepreneur, d’un étudiant, qui pousse les jeunes à la réussite et pas à s’accrocher à la vie de cité. Je ne veux pas me cantonner qu’au football. Le football, c’est le point de départ. C’est ce qui nous parle, c’est fédérateur.
Témoignage de Ibra Ndaw à retrouver ici
Dans cette vidéo, ton invité se livre sur ses échecs et les erreurs qu’il a commises. Que t’évoques son recul sur sa situation ?
Précieux a une très très grande maturité. Tout d’abord pour en parler. Ce n’est pas évident, et il a eu le courage de parler de ses échecs. Comme il dit, tout miser sur le football est une erreur à ne pas reproduire. Nous avons insisté là-dessus, pour que les jeunes qui regardent cette vidéo aient toujours en tête l’importance capitale de l’école. Nous avons reçu des retours de parents qui nous disent avoir montré la vidéos de leur fils. Dans les commentaires, des viewers étaient satisfaits de montrer ce témoignage à leurs enfants.
Les adultes comme les enfants doivent se rendre compte qu’une fois le contrat en centre de formation signé, tout n’est pas acquis. Je concède que ce n’est pas évident, quand on le vit sur le moment. En centre, ton objectif est de signer pro. Les éducateurs, les encadrants ont un rôle important de sensibilisation. Néanmoins, pour moi, il y a un travail important à effectuer en amont. Dès l’école de football, au passage à l’adolescence, le football doit rester un jeu. Les joueurs sont là pour se faire plaisir. Le football est un milieu très compétitif, il y a peu de places, donc peu d’élus. Autant s’amuser le plus longtemps possible.
Tu parlais des gros clubs d’Île de France, dans lesquels aspirent jouer de nombreux jeunes. La volonté de réussir ne se mue-t-elle pas en obligation de réussir, parfois ?
Je peux te le confirmer, dans les gros clubs comme Drancy par exemple, si tu joues en équipe première, ton objectif est d’intégrer un centre de formation. C’est clair et net. C’est bien évidemment une source de pression pour les jeunes. Chaque week-end, tu essaies de faire le maximum parce que tu sais que les recruteurs sont présents. Tu es observés et à ce niveau-là, c’est usant. Très usant.
Dans le monde du football, on a aussi du mal à parler de certains problèmes. De la pression, les injonctions à la réussite. Ces maux, nous les voyons d’un œil extérieur. Je suis éducateur depuis deux ans dans mon club, après avoir longtemps joué. Il y a quelques années, tu trouvais un ou deux parents sur les bords des terrains. Maintenant, il y en a une dizaine, une quinzaine. Si seulement ils motivaient les enfants, leur présence ne serait pas dérangeante.
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Aujourd’hui, certains parents ont un comportement déplacé. Ils crient sur leurs enfants, puis sur les éducateurs. Ils inondent les gamins de pression. En tant que parents, ils ont en tête un « projet Mbappé ». Ils espèrent aussi que leur enfant puisse les sortir de la cité, signer un contrat pro dans quelques années. Ils posent sur les épaules de leurs enfants de lourdes responsabilités. La pression est telle que l’enfant fini par ne plus prendre de plaisir. Il vient au foot stressé, la boule au ventre. C’est dommage et certains abandonnent le football pour ces raisons.
L’obligation de réussir pèse surtout sur les jeunes en centre de formation. L’enjeu est là, au bout de tes doigts, il se concrétise. Tu es dans une nouvelle dimension. La clé, c’est le contrat pro. Les parents parlent systématiquement de leur fils et de son talent. Indirectement et malheureusement, l’enfant il va ressentir une pression. C’est un fléau dans les milieux populaires qu’il faut combattre. Mais il semble s’empirer. C’est très néfaste pour le joueur.
Un grand merci à Ibra Ndaw pour sa disponibilité.

