« Les Cornouailles sont à prendre quand elles accouchent du jour. » Dans sa chanson La Cathédrale, Jacques Brel rendait un vibrant hommage à ce petit bout de terre. Comme cette cathédrale qui vogue entre le tendre et l’amour, Truro City vogue entre les divisions et l’espoir.
Sur une carte, c’est simple. Prenez l’Angleterre, descendez jusqu’à ce que la terre cède, jusqu’à ce que l’Atlantique n’accepte plus de reculer, et vous êtes en Cornouailles. La péninsule qui avance dans l’océan comme un menton tendu vers l’Amérique.
Truro, la pointe du monde
Les Cornouaillais ne sont pas anglais, ou du moins, ils ne se désignent pas comme tels. Ils sont Celtes, comme les Gallois, les Bretons en France. Ils parlent, ou plutôt parlaient, avant que la langue ne meure, le cornique… ils ont aussi leur drapeau, le Baner Peran, croix blanche sur fond noir. Terre des chevaliers de la Table ronde, les héritiers du roi Arthur sont nés sur des falaises abruptes.
Le club de Truro City a été fondé en 1889, et a joué presque toute sa vie dans l’ombre des grands, pendant que Manchester, Liverpool et Londres se partageaient les trophées et les paillettes. C’est un peuple qui s’est toujours défini par sa capacité à tenir face à l’océan, une formation s’étant toujours définie par sa capacité à tenir face à l’indifférence.
D’ailleurs, à parcourir ces landes battues par le vent et ces falaises mangées par l’écume, on dirait des airs de Bretagne. Faites un tour à Truro et le granite de son église vous rappellera celles de sa voisine. Écoutez un brittophone, il vous dira qu’il comprend les expressions corniques.
Les Tinners, enfants de l’étain devenus nomades
Truro City a longtemps joué dans les divisions régionales, loin des caméras et des grands stades… jusqu’en 2007. Ce printemps-là, à Wembley, les Tinners soulèvent la FA Vase (la coupe nationale réservée aux clubs amateurs et semi-pros) devant 36 232 spectateurs, record pour la compétition. Le premier trophée national de l’histoire cornouaillaise.
La suite est moins glorieuse. Les années 2010 voient le club plonger dans l’administration, frôler la liquidation à plusieurs reprises, changer de propriétaires comme d’autres changent d’entraîneurs. Le président, Kevin Heaney, est déclaré en faillite en août 2012. His Majesty’s revenue and customs, l’administration fiscale du Royaume-Uni, frappe à la porte. Le club survit, mais perd son stade historique de Treyew Road, vendu pour rembourser les dettes et transformé en supermarché…
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Commence alors une longue errance. Pendant plusieurs années, le club « domicilié » à Truro joue à Plymouth, à deux heures de route. Ou à Taunton. Ou à Gloucester. Ce club cornouaillais est devenu un club sans Cornouailles.
Il y a même eu ce match en 2019 à Plainmoor, le stade de Torquay, l’ennemi naturel. Ce soir-là, Truro joue “à domicile” chez l’adversaire. Les supporters “visiteurs” de Truro sont 2 760 dans les tribunes. Les supporters locaux de Torquay ? 52 au total.
Le Canadien tombé amoureux du Duché
En novembre 2023, un consortium canadien mené par Eric Perez rachète le club. Perez n’est pas un investisseur tombé du ciel : il a déjà fondé les Cornwall RLFC en rugby à XIII, et avant ça, les Toronto Wolfpack. Un homme de sport qui connaît les Cornouailles de l’intérieur.
La référence à Wrexham et Ryan Reynolds revient souvent dans les interviews, mais Perez s’en démarque avec une ambition qui dépasse le simple projet sportif. Sa promesse est simple : ramener le football à la maison. La saison 2024-25 est la première disputée dans un nouveau stade, le Truro City Stadium de Threemilestone, enfin sur le sol cornouaillais. Le premier match à domicile en Cornouailles depuis octobre 2020. L’exil prend fin.
Ce serait tisser un nouveau fil dans la tapisserie culturelle d’un lieu qui est vivant et vibrant depuis 3 000 ans. Faire quelque chose comme ça, c’est pour moi ce que la vie a de plus beau. Je pense sincèrement que c’est plus grand que tout ce que Wrexham pourra jamais être.
Eric Perez, BBC Sport, août 2025
Parmi les messages de félicitations reçus à l’été 2025, un se distingue : celui du Prince de Galles, qui, dans ses fonctions de duc de Cornouailles, écrit personnellement aux Tinners pour leur souhaiter bonne chance.
Truro City, pour l’histoire
Le 26 avril 2025, date de la dernière journée de National League South, championnat de 6e division en Angleterre. Six clubs peuvent encore être sacrés champions. Mathématiquement, le destin de toute une région tient à une addition de buts à travers l’Angleterre. Truro reçoit St Albans City. Les Tinners gagnent 5-2. Les concurrents gagnent aussi, mais pas assez. À la différence de buts, sur Torquay United, l’ennemi, Truro City est champion.
C’est le premier club de Cornouailles à atteindre le statut professionnel à plein temps en 137 ans d’existence. La saison 2025-26, en National League, a été ce qu’elle devait être : une révélation et une leçon. Truro City débarquait dans une division où évoluaient des clubs aguerris, dotés de budgets sans commune mesure.
Truro a tout de même tenté de tenir : des victoires sur Morecambe, des nuls arrachés contre Forest Green Rovers, mais à la fin, la relégation. Personne, au club, n’a parlé de catastrophe. Dans les pubs du centre-ville, on a surtout reparlé de la nuit d’avril 2025.
Pour la saison 2026-2027, les Tinners repartent en National League South. Un échelon en dessous, mais avec quelque chose que peu de clubs possèdent : la certitude d’avoir déjà écrit une page que personne ne leur enlèvera. En Cornouailles, la météo change vite. Le club, lui aussi, espère voir son destin basculer aussi vite.

