« Il ne faut pas politiser le sport. » Cette phrase d’Emmanuel Macron, président français, prononcée le 17 novembre 2022 et répondant aux critiques sur la Coupe du monde au Qatar, résume une position répandue. Le sport et la politique devraient rester deux clivages opposés. Pourtant, la question est récurrente. Le football, par sa popularité planétaire, transcende les classes, les générations et les frontières, devenant un puissant vecteur de messages. Des joueurs fléchissent le genou contre le racisme, des brassards arc-en-ciel suscitent des polémiques, et, face à la montée de l’extrême droite, on presse les sportifs de « prendre position ». Dans ce débat, un club a fait son choix : assumer pleinement le lien entre le terrain et l’engagement. Le Spartak lillois, association sportive et militante basée à Fives (Lille), incarne l’idée que le stade et le gymnase peuvent être des espaces de résistance et de transformation sociale.

Né en 2010, à Lille, le Spartak lillois vise à favoriser la pratique du sport pour tous. Cette association à la fois sportive et militante promeut un sport populaire et solidaire. Aujourd’hui, en plus du football, elle propose l’accès à une dizaine de sports. Son implantation est-elle que les créneaux sont quotidiens et qu’elle possède environ cinq cents membres.
Un nom qui dépasse le symbole
Le nom du club est un étendard. « Le Spartak, c’est par rapport aux clubs qui se référençaient à l’espace communiste comme le Spartak Moscou » explique Léo, membre du bureau. En effet, le Spartak Moscou a été créé par des syndicalistes en opposition aux clubs de la police qui était le Dynamo Moscou et de l’armée, le CSKA Moscouk.
Plus profondément, il évoque Spartacus, le gladiateur ayant mené la révolte des esclaves contre Rome en 71 avant JC. Fondé en 2010 par des étudiants proches des Jeunesses communistes, le club « continue à se revendiquer militant de gauche, précise Léo, même s’il n’y a pas d’affiliation officielle ».
Le Spartak lillois fonctionne sans salarié, « tout le monde est bénévole » indique Léo. Sa gouvernance est résolument horizontale. Un bureau de 14 membres est élu chaque année en assemblée générale, mais tous les adhérents ont une voix égale dans les décisions, prises lors de réunions mensuelles. « Si tu ne fais pas partie du bureau, ta voix compte autant que celle d’un membre », souligne Léo.
Ce fonctionnement collégial, choisi pour défendre l’autogestion et la démocratie directe, permet à chacun de s’impliquer. Cette décision est toute aussi symbolique que pratique. Environ 500 personnes participent aux différentes activités chaque année.
Une pratique à contre-courant : le sport comme outil d’émancipation
Pour démocratiser l’accès au sport, la cotisation est symbolique : 1 euro par mois. « Tu peux venir spontanément, payer ta cotisation, participer à un créneau, et ensuite en essayer d’autres si ça te convient », détaille Léo. Le club propose la pratique du football (en championnat loisir), du handball, du badminton, du volley, du cardio… L’accent est mis sur la rencontre, l’échange et le plaisir, loin des dérives excluantes du sport compétitif.
Le club vit avec une allocation annuelle de 700€ fournie par la métropole. Lors d’événements, des demandes de subventions permettent d’aller chercher d’autres crédits. Les initiatives citoyennes rapportent par exemple en moyenne 400€. La seconde main et la revalorisation sont de la partie. « On a des membres qui travaillent à Décathlon donc on récupère les invendus, on trouve aussi du matériel à droite et à gauche » raconte Léo.
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Le recours à Decathlon est critiqué mais assumé par nécessité, « notre but est de ne pas trop acheter à Décathlon, c’est quand même la famille Mulliez, qui essaie de se faire passer pour des écolos du sport » rapporte Léo. Le choix des équipementiers est aussi politique. Les maillots sont produits par Rage Sport, une marque italienne aux valeurs antifascistes.
Pour le Spartak, le sport est un support de convivialité et un levier pour promouvoir solidarité, égalité et antiracisme. L’objectif est que chacun puisse s’épanouir : « c’est que du loisir, les gens pratiquent le sport de la manière dont ils ont envie » insiste Léo.
Implication à toute épreuve : le Spartak lillois, club solidaire
Le club a tissé des partenariats concrets avec des associations de terrain. Avec Utopia 56, il offre un cadre sécurisé et régulier à des mineurs isolés. « Nous sommes en lien toute l’année avec eux. Comme nous ne pouvons pas accueillir légalement des mineurs seuls, ils viennent accompagnés d’éducateurs et peuvent ainsi jouer sereinement avec nous », raconte Léo. Cette collaboration assure à ces jeunes un accès régulier au sport dans un environnement bienveillant : « ça leur permet d’avoir un lien social et plusieurs moments d’activité physique par semaine » rajoute-t-il. De plus, le Spartak collecte régulièrement des vêtements qui sont livrés à Utopia 56.
Le Spartak agit aussi aux côtés de l’association Singa, qui accompagne les personnes en cours de régularisation. Le club accueille les adhérents de cette association pour leur permettre la pratique du sport. De plus, leur action commune prend aussi la forme d’événements sportifs solidaires. « Nous avons co-organisé un tournoi de football avec eux et l’association sportive et culturelle mahoraise en juin dernier », précise Léo. Le tournoi était composé de dix équipes qui devait forcément être mixtes.
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L’inclusion est au cœur des combats : l’accès des femmes et des personnes LGBTQIA+ au football est une priorité. Pour affirmer son engagement en faveur d’un football festif, le Spartak, aux côtés du collectif Hors-jeu, a donné lieu à un évènement unique : un match féminin commenté avec humour par les drags queens Crystal Chardonnay et Clarabelle Fonds de bouteilles. « Le Spartak a été d’accord d’annuler ses créneaux pour nous laisser la salle » explique Laura, membre du collectif Hors-Jeu. Ces dernières ont également enchanté la mi-temps avec une performance. « L’évènement a réuni plus d’une centaine de personnes » nous indique d’ailleurs Laura.
Cette saison, sur 28 licenciés en football, sept sont des femmes, le club ayant donné la priorité à leur recrutement. Pour l’association, il est primordial que les filles aient accès au football mais aussi de se rendre accueillant pour les personnes transgenres et non-binaires. Le Spartak est même le premier club de Lille à faire ce choix.
L’engagement du Spartak lillois, source de conflits avec les institutions
Le club intègre une dimension d’éducation populaire à travers des ciné-débats et d’autres évènements : « on a proposé une conférence gesticulée sur la réforme du RSA, on était une vingtaine de personnes » relate Léo. Depuis quelque temps, certains membres proposent des brochures, qu’ils ont eux-mêmes sélectionnées. Elles portent sur l’écologie, l’antispécisme et l’antifascisme entre autres. À l’automne 2025, le club a aussi vendu des écharpes aux couleurs de la Palestine, reversant les bénéfices à l’Association France Palestine Solidarité.
Ces engagements valent au club des tensions avec les pouvoirs publics, illustrant que la prétendue « neutralité » sportive est souvent un leurre. En 2023, la mairie a interdit au dernier moment une séance de football en non-mixité choisie (sans hommes cis), invoquant le non-respect de la « mixité » dans la charte républicaine. Elle a envoyé les forces de l’ordre. Une méthode brutale et répressive alors que l’intention était d’offrir un espace sécurisé et d’émancipation aux groupes sociaux considérés comme opprimés et/ou discriminés.
Un autre tournoi a failli être interdit parce qu’une table d’information avec l’association France Palestine et des drapeaux palestiniens étaient prévus. « Les agents municipaux nous ont dit que c’était interdit de faire des évènements politiques, la mairie nous a menacé d’un arrêté municipal » raconte Léo. Aucun arrêté municipal n’a finalement été pris. Toutefois, ces pressions montrent la réticence des institutions face à un sport explicitement engagé.
Le sport apolitique, violent outil de domination
Le Spartak lillois n’est pas une exception. Il s’inscrit dans un mouvement plus large où le sport se réinvente comme outil de transformation sociale. Le Football du Peuple à Montpellier, le Ménilmontant FC 1871 ou les Dégommeuses à Paris suivent ce même chemin. Ces clubs démontrent, chacun à leur manière, qu’un terrain de sport n’est jamais un espace neutre. Ils font du football une pratique d’émancipation, de solidarité et de démocratie radicale, et rappellent ainsi que l’apolitisme affiché dans le sport est toujours un choix politique. Un choix qui, en réalité, sert le statu quo.
Cette hypocrisie est parfaitement décrite par le philosophe Alain Deneault, pour qui le spectacle sportif a souvent « pour fonction de consolider l’autorité de structures idéologiques qui concourent à la souffrance des peuples plutôt que de les en soulager un temps ». Les grandes instances, à commencer par la FIFA, en sont les parfaites illustratrices. Elles proclament la neutralité du sport dès que sa dimension politique échappe à leur contrôle, tout en l’utilisant sans scrupule lorsqu’il s’agit d’asseoir leur propre influence ou de servir des intérêts géopolitiques.
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Emmanuel Macron, comme d’autres avant lui, use de la même rhétorique. Qu’il s’affiche aux côtés de Vladimir Poutine après la Coupe du monde 2018, ou qu’il envahisse le tatami pour féliciter Teddy Riner pendant les Jeux Olympiques de Paris 2024, rappelle une évidence. Le sport est une tribune médiatique de premier ordre, un instrument de légitimation et de pouvoir. Revendiquer son apolitisme n’est alors qu’une manière de s’en réserver le monopole. Revendiquer son apolitisme est un geste politique.
Face à cette récupération institutionnelle et étatique, des clubs comme le Spartak lillois opposent une autre conception du sport : assumer sa dimension politique pour en faire un levier de justice, d’inclusion et de lutte. Leur existence même est un défi et une preuve que le terrain peut aussi être un lieu de résistance.

