À Milan, la Tour Velasca dénote et fascine. Château-fort brutaliste comme déposé sur sa piazza éponyme, elle est un des symboles de la ville. Elle l’est au moins pour l’AS Velasca, club amateur de passionnés depuis bientôt dix ans maintenant. Du ras-le-bol provoqué par le football moderne est né un audacieux projet. Un monde où le football se mêle à l’art et se bat contre les injustices sociales. Ses maillots originaux, fruits de collaborations avec des artistes, sont la carte de visite d’un plus vaste projet. Entre la France et l’Italie, un autre football trace sa route, à l’écart des milliards.

AS Velasca

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La composition éclectique de l’équipe et son renouvèlement sont une mine intarissable d’histoires à raconter. Et les histoires sont les guides la direction artistique du club. Vingt-cinq licenciés, une dizaine de membres du staff sont autant d’histoires et de parcours différents. Des liens se créent et se défont, certains joueurs ont joué au très haut niveau, d’autres, âgés de 23 ou 24 ans espèrent encore décrocher le premier contrat pro. Certains reviennent de grosses blessures, comme Filippo et Bogdan, d’autres sont expatriés. La richesse des profils inspire l’histoire que le club veut raconter. Elles sont un premier support de narration.

Thomas, sociétaire et conseiller artistique du club, témoigne : « à un moment, notre entraîneur était en difficulté. La série de défaite avait rompu le dialogue. Il n’était plus sollicité par son capitaine. Plutôt qu’arrêter les publications, comme c’est le cas lors d’une mauvaise passe chez de nombreux clubs, nous avons imagé la détresse de l’entraîneur. En Italie, une expression interroge au moment de la trêve, si l’entraîneur va manger le panettone avec les joueurs pour fêter Noël. Cela se traduit par, l’entraîneur sera-t-il encore la au premier janvier, au moment de la reprise. On avait proposé à l’entraîneur de manger le panettone dans le vestiaire, au milieu du mois de décembre, seul dans le froid et l’humidité. Finalement, il est même resté une saison de plus. »

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La communication du club est adepte des chemins de traverse. Tout se raconte, les histoires banales comme les moins lisses. À l’occasion d’un match amical contre la Squadra Diaspora, le billet d’entrée du match était recouvert de plein tampons de passeport, pour symboliser et honorer la multiculturalité chère à leur adversaire. « Dans une Italie, comme une France, qui a tendance a élire beaucoup de fascistes, de partisans de l’extrême-droite, notre proposition revendiquait nos vœux de ne pas se taire. Qui d’autre que la diaspora pour s’ériger en porte parole de cette ouverture ? »

L’engagement de l’AS Velasca s’est réaffirmé lorsqu’un ancien footballeur professionnel russe a rejoint le club. « Lui faire une licence, c’est devenu un morceau de narration. » Son statut de joueur extracommunautaire russe et la situation géopolitique ne permettait pas de le faire jouer. Et ce lien sportif se mue en proposition artistique. Ils ont créé le passepitch, un passeport neutre qui réunirait les footballeurs sous la même bannière du sport. Le but était d’abolir ou de dépasser les nationalités et ses clivages, ses restrictions. « Pour nous, le football transcende les frontières. Le passepitch raconte ce que pourrait être un monde dans lequel il n’y aurait pas de frontière, et le football permettrait de les traverser, de nous faire nous rencontrer. » Une nouvelle expérience qui contribue à tisser le fil rouge, le cheminement du club.

Si le projet est multiculturel, et accueille artistes et joueurs du monde entier, son noyau dur se compose de Français et d’Italiens. C’est bien la proximité qui importe et les billets de match en sont la preuve. À chaque représentation à domicile, ce sont des artistes locaux, mais aussi des joueurs, supporters et supportrices ou adversaires, qui se voient confier la création de ce petit objet de collection. La dimension locale importe et c’est ainsi que le club s’est développé. De nombreux artistes figurent dans le rend des supporters. Et d’amis en amis, de connaissances en connaissances, le cercle s’agrandit. Nombreux sont ceux qui se prêtent au jeu puis reviennent. D’autres, voyageurs et suiveurs sur les réseaux, découvrent le club le temps d’un match à l’occasion d’un voyage à Milan.

Rassembler, c’est un des maîtres-mots qui caractériserait Velasca. C’est aussi une des raisons qui fait qu’un supporter s’identifie facilement au club. En France comme en Italie. Il faut dire que ces habitués, visiteurs occasionnels et adversaires, sont honorés au moment de leur venue. Pour chaque match à domicile, les supporters se voient offrir à boire et à manger. Les spécialités culinaires d’origine d’un des joueurs, des mets festifs, et parfois même… des ouvertures d’huîtres. Un moment de partage. Selon eux, la tribune est en quelque sorte « un lieu de découverte et de rencontre culturelle. »

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Le stade est aussi un moment où artistes, supporters et joueurs se côtoient. Outre les maillots, imaginés chaque saison par un créateur différent, leur patte se dissémine un peu partout. Des morceaux de musique classique résonnent en tribune, une troupe de musicien a élu domicile dans ses travées. La sculpture remplace le croquis rapide et organique. Les écharpes se lèvent au rythme des chants, imaginés parfois par les artistes, repris en cœur par la foule.

Les joueurs participent à cette toile collective. Ils écrivent des articles pour le bulletin du club, accueillent les artistes, visitent des ateliers ou coordonnent les événements. L’environnement du club pousse à se questionner, se remettre en question, provoquer des rencontres, vectrices d’ouverture selon Thomas et Wolfgang Natlacen, artiste et président du club. Cette explication passe aussi par l’explication des prises de position et créations. Un voyage à Soweto en 2015, point d’orgue d’une collaboration avec un artiste sud-africain, s’est avéré marquant pour le club. Le match amical dans ce quartier très populaire de Johannesburg a métamorphosé certains d’entre eux, touchés, éveillés. Et sont revenus plus tolérants. L’AS Velasca change les mentalités à son échelle, de façon indirecte, dans une Italie où « le racisme, xénophobie, le sexiste et l’homophobie sont encore très prégnants », souligne Thomas.

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Voyager si loin pour comprendre est la preuve que du travail est encore à mener. Malgré tout, le club inspire au changement et chérit ses engagements. Déjà été confronté à des propos racistes d’un de ses joueurs, le licencié en question a été suspendu et a dû quitter le club. Une réponse indispensable, toutefois bien loin d’être unanime et systématique, en Italie comme en France. Conscient de ses limites, le club a aussi pesé son déplacement jusqu’en Afrique du Sud. « Dans un tel cas de figure, on se dit on met de côté les enjeux écologiques une fois. Il y a derrière un propos tellement plus vaste à véhiculer, diffuser, sur cet échange culturel, cette rencontre. Bien évidemment, le risque est de dire « ok nous on se permet exceptionnellement », mais ca peut encourager plein d’équipes amateurs, donner des mauvaises idées. »

En l’occurrence, il fallait faire un « tri » à ce moment. Pour s’attaquer à bras le corps à la xénophobie en Italie. « On ne pourra pas embrasser chaque lutte en même temps malheureusement », regrette d’ailleurs Thomas. Dans le même temps, le club a décliné une proposition de « Ligue des Champions de clubs amateurs ». Des clubs amateurs parcourraient l’Europe d’une journée à l’autre, en avion. Gage du respect porté à l’environnement… et la cohérence. Leur engagement doit parler de lui-même, frontal et implicite. Les actions sont pas de gros spots publicitaires. Forcément, quand un maillot transforme des fleurs en impact de balles et dénonce l’apartheid et la violence d’État, l’initiative gagne en crédibilité.

Le travail des artistes qui esquissent les maillots chaque saison n’est pas non plus rémunéré. Les artistes se positionnent comme des sponsors, et ce cadeau évite de dénaturer les maillots avec le nom d’entreprises des noms d’entre sponsor maillot. Par ailleurs, le club est conscient que ce modèle est exceptionnel. Un artiste ne vivrait pas s’il travaillait exclusivement avec des formats économiques tels que celui de Velasca. La direction définit le projet comme une « parenthèse économique », tandis que Thomas Wattlebed, artiste plasticien et proche du club depuis sa création, évoque le projet comme un don de soi. Ses créations, des écharpes mêlant histoire de l’art et football, se vendent en édition limitée, évitant ainsi les travers des produits dérivés. Et ces économies réalisées permettent au club de subvenir à ses besoins en fonctionnement et en investissement…

De l’art au sportif, l’AS Velasca cherche à rester fidèle à ses idées. Réinvestir les revenus afin de faire avancer le projet, le diffuser et proposer continuellement de la nouveauté. Le club fêtera ses dix bougies cette saison. Si le futur des clubs de football est toujours incertain, nul doute que celui de Velasca se placera sous le signe de la création, de la nouveauté et continuera de nous surprendre.


Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

4 commentaires

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