Mélina Boetti et Candice Prévost sont collègues sur le plateau d’Eurosport et leur regard sur le football s’aligne et se complète. En 2015, au rachat de la chaîne, l’organigramme se transforme et le « football féminin » perd sa place dans la programmation. Ces événements initieront le projet Little Miss Soccer : les deux journalistes vont parcourir le globe et découvrir la pratique du football par les femmes d’un continent à l’autre. De leur tour du monde s’ensuivra une série documentaire de douze reportages, un film diffusé à l’occasion de la Coupe du Monde et un carnet de voyage, ainsi que des interventions en classe et une équipe de football à 7.

Le projet Little Miss Soccer est donc le fruit d’une longue maturation qui commence au milieu des années 2010. Eurosport est l’une des premières chaînes à consacrer du temps d’antenne aux matches des joueuses. Jusqu’alors, les affiches sont épisodiques. L’entreprise obtient les droits de la Coupe du Monde féminine des moins de 20 ans au Canada et l’émission « Femmes 2 Foot » est créée. Toute la saison 2014-2015 et jusqu’à la Coupe du Monde 2015, l’équipe suit l’actualité du football français et celle des Bleues. Le rachat de la chaîne provoque une valse des cadres et le « football féminin » perd sa place dans la grille de diffusion. Trois années et demie de réflexion et de réalisation poseront les bases de solides fondations.
Little Miss Soccer, un engagement tout-terrain
Qu’il semble loin ce voyage autour du monde. Il faut dire que le projet a bien avancé depuis. Ce périple international a dévoilé une riche pratique du football par les joueuses. La rengaine du football universel a pris tout son sens au contact de joueuses. Elles jouent en robe traditionnelle aux pieds des montagnes, elles ont tous les âges ou sont nées dans les classes sociales les plus démunies. La liberté les guide. De retour en France, cette liberté devient une fidèle ligne de conduite. L’association Little Miss Soccer monte sa propre équipe de football et s’engage dans un championnat FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail) de football à 7.
Si l’esprit de compétition anime souvent les actrices du rectangle vert, c’est bien pour la bouffée d’oxygène et les moments sorores qu’offre la pratique qu’elles se retrouvent. Le football devient un terrain pour s’amuser et s’informer. Cette équipe est composée de « novices, personnes trans, des femmes cis qui ont connu l’élite, d’autres qui atteignent un excellent niveau après seulement deux ans de pratiques » raconte Mélina Boetti, une des deux fondatrices de Little Miss Soccer. Elles viennent de tous les horizons, cadres de grandes entreprises, anciennes professionnelles, des sciences sociales ou de la médecine, du soin et de la santé.
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Toutes sont aussi animées par une pratique et des valeurs différentes du football. L’outrance du football moderne repousse de plus en plus et la défiance à son égard gagne du terrain. Et elles ne se pas seules à le ressentir. Les jeunes joueuses sont nombreuses à avoir perdu confiance envers la structure fédérale rétrograde. Sur les terrains d’Alsace, une footballeuse s’est sentie « abandonnée ».
Abandonnées, quand elles arrivent à trouver un club. « Ce n’est pas que les clubs ne veulent pas, mais ils ne peuvent pas » analyse Mélina. Souvent, une jeune fille ne sait tout simplement pas vers qui se tourner pour pratiquer ce sport. Les politiques de « chiffre » concernant le nombre de licenciées sont rarement accompagnées d’un accueil et d’une formation fiable et sérieuse. Le choix de la non-mixité s’impose donc comme une évidence. La volonté de vivre le football différemment aussi.
Un autre regard sur le football : créer une pratique qui questionne
Les clubs, l’école, la maison et les médias sont autant d’écosystèmes qui modèlent et façonnent les jeunes joueurs et joueuses. C’est par leurs approches virilistes que les stéréotypes prennent vie et s’enracinent. En grandissant, une petite fille sera systématiquement rappelée à cet état de fait. C’est aussi pour cette raison que la parité n’est pas atteinte. Les filles ne peuvent pas jouer car elles ne seraient pas assez techniques. Elles sont fragiles, leur football est trop lent. Toutefois, en changeant de référentiel, son interprétation peut être toute autre. Le temps effectif de jeu plus long (entre 10 à 15 %), la simulation est moins présente, tout comme la glorification parfois grotesque des clubs, des équipes, des joueurs.
Little Miss Soccer se mobilise et s’applique à construire le football autrement, plutôt que le déconstruire. La réflexion est organisée autour d’un autre narratif et l’accent est mis sur l’épanouissement. Comment prendre du plaisir à jouer ? Comment jouer au football et comment le pratiquer dans un monde du football individualiste ? « C’est d’abord toi et après le groupe » rappelle Mélina Boetti. « Les jeunes ne sont pas toujours éduqué.e.s à prendre du plaisir et à apprendre » poursuit-elle.
L’exercice vise aussi à sortir de son prisme en abordant des sujets sociétaux. Interpeller sur les différentes façons de pratiquer offre à voir un autre football et pas une unique représentation de celui-ci. Le film créé par l’association est d’ailleurs pensé et utilisé comme outil pédagogique. Il devient un support aussi bien en entreprise qu’en médiathèque, dans les écoles, les programmes départementaux ou les directions de commune.
L’important travail de transmission
Les premières victimes des discriminations, tout comme ses plus jeunes vecteurs, sont les enfants. Alors il paraissait évident pour l’association d’intervenir dans les écoles afin d’évoquer l’éducation à l’égalité femmes-hommes et de lutter contre les discriminations. Et face à ce jeune public, un film-documentaire est un outil éducatif efficace et une porte d’entrée adéquate. « Il enclenche les échanges » décrit Mélina. Les enfants n’imaginent pas que le football se joue dans autant de pays. Et voir une femme qui pourrait être leur mamie jouer en crampons et en robe, c’est forcément déroutant. « Visuellement, ils sont frappés. Leurs questions fusent et ils passent en mode pilote automatique. »
Cette curiosité est propre aux enfants. Ils n’arrivent pas forcément en club chargés de stéréotypes. En échangeant avec quelques unes d’entre elles ou avec leurs instituteurices, on découvre une génération peut-être prometteuse. Le football féminin a toujours existé pour elles, elles ont grandi avec. Le documentaire les interroge. Elles observent leurs propres comportement, sondent leurs réactions et sont capables de prendre du recul. Les joueuses de la section sportive du lycée Louis Pergaud de Besançon ont pu partager leur quotidien avec Mélina et Candice. Organisée par Stéphane Barbeaux, leur responsable technique et pédagogique, la réception a été ponctuée par une projection suivie par près de 350 élèves.
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« J’avais invité les sections sportives du secteur, mais aussi les sections garçon d’autres établissements et les classes de certains collègues intéressés » relate-t-il. En fin d’atelier, tout le monde y gagne. Le corps enseignant est toujours ravi et les joueuses, de leur propres aveux, ne sont pas prêtes d’oublier cette journée. Si l’éducation nationale est parfois une institution hermétique et que ses budgets limités précarisent l’économie des établissements et les empêchent de s’ouvrir, ces actions permettent malgré tout de décloisonner les classes.
Seulement, ces interventions naviguent sur de court-termes et l’accompagnement se termine une fois les portes de l’établissements franchies. Les suivis sont difficiles. Pourtant, une telle présence sème des graines et peut faciliter les prises de conscience, lorsqu’elle se perpétue. À termes, l’association espère d’ailleurs travailler avec les d’établissements scolaires sur des temps plus longs.
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