Little Miss Soccer, c’est une association cofondée par Candice Prévost et Mélina Boetti. Tout commence suite à leur rencontre sur le plateau de l’émission Femmes 2 foot, diffusée sur Eurosport lors de la saison 2014-2015 ; l’une est consultante, l’autre journaliste. L’émission est supprimée de la grille des programmes après la Coupe du Monde 2015 au Canada. Les deux ex-footballeuses refusent de s’arrêter en si bon chemin, alors que la Coupe du Monde 2019 arrive à grands pas et se déroule en France. Elles partent alors balle aux pieds, caméra au poing, à la rencontre de leurs homologues, ces femmes qui font le foot sur les cinq continents !

Little Miss Soccer devient le titre d’un film documentaire, d’une série globetrotteuse sur Youtube ainsi que d’un livre – carnet de voyage. Une équipe de football à 7 voit ensuite le jour. Avec leur association, elles se tournent vers les établissements scolaires afin de faire découvrir aux jeunes les milliers de Little Miss Soccer rencontrées, et leur transmettre une vision du football plaisir qui déjoue les stéréotypes de genre et toutes les autres formes de discrimination. Nous nous sommes entretenus avec Mélina Boetti, qui nous a parlé de son engagement

À la fin de l’aventure Femmes 2 foot, première émission dédiée à l’actualité du championnat féminin de football et à l’Équipe de France, nous avons toutes les deux ressenti le besoin de visibiliser les footballeuses. Il y avait un véritable enjeu à ce niveau là car, comme le dit la sociologue Béatrice Barbusse : « on ne peut pas être ce qu’on ne voit pas ». Nous avions un seul but en tête : aller à leur rencontre où qu’elles se trouvent, quel que soit leur niveau de pratique, pour prouver leur existence. Cela faisait écho à notre propre histoire. 

Le football, ce n’est pas seulement 22 joueuses de 24 nations (nombre de pays concourant au Mondial 2019 en France, ndlr) s’affrontant tous les quatre ans sur le terrain de la FIFA. Ce sont aussi et surtout des milliers d’autres femmes tout aussi inspirantes que les rôles modèles sur lesquelles l’institution fédérale mise pour promouvoir le football. Avec elles, le football n’a ni âge, ni couleur de peau, ni normes corporelles. Diffuser les matches de haut niveau c’est bien (bien que ce n’est toujours pas assez pour les compétitions féminines), mais cela ne fait pas état de la puissance collective des footballeuses quand elles se rencontrent sur le rectangle vert. Nous avons voulu montrer celles qui ont lutté pour accéder aux terrains et qui luttent pour y rester.

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Je pense que nous ne devons pas nous engager dans le sillon des hommes. Le modèle économique qui structure leur football fait le jeu du capitalisme et donc de l’oppression des personnes minorisées. Il nous vole le football tel que nous l’aimons, à savoir le football plaisir. Le football masculin dans son traitement glorifie le charisme, le prisme viriliste de la toute puissance, c’est une subjectivité très peu pertinente et très éloignée d’une façon vertueuse de faire société.

Les derniers Jeux Olympiques et Paralympiques le prouvent. Plutôt que de valoriser la technicité des athlètes femmes, elles sont fétichisées et leurs performances sportives continuent finalement d’être invisibilisées au profit de critères parfois très éloignés du sport en lui-même. Cette médiatisation ne traite pas les athlètes de manière égale et perpétue une vision patriarcale du sport en général. Les hommes sont ainsi héroïsés et lorsque leur performance n’est pas à la hauteur escomptée, les commentaires homophobes pleuvent. Ces discours néfastes sont relayés par tout un écosystème. Les femmes, et plus encore les personnes queer, préfèrent parfois s’exclure de ce milieu pour ne plus avoir à y survivre.

Le football est politique car il a un pouvoir d’action. Quand les femmes y jouent s’élève une voix politique, dissidente. Leur corps en mouvement devient l’essence même d’un positionnement politique contraire à l’acceptation du sort que le système patriarcal leur réserve. L’engagement d’une femme sur un terrain, longtemps chasse gardée des hommes, n’a rien d’anodin. Cet acte de résistance ne laisse indifférent personne puisqu’elles y sont interdites ou du moins évoluent en terre hostile. En le faisant, elles s’autorisent.

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On entend parfois cette phrase « calme toi, c’est que du football ». Pour un grand nombre de joueuses, ce n’est pas que le cas. Le football les a sauvées. Il les a sorties d’un isolement : celui d’un mariage précoce, de la violence de leur famille, de la rue et la précarité, et de la silenciation. Sur le terrain de football, des vies s’écrivent et s’affirment. Jouer au football, en tant que femme ou minorité de genre, résonne dans le slogan féministe : « mon corps, mon choix ». Les joueureuses s’inscrivent dans cette revendication : « je veux pouvoir faire ce que je veux de mon corps ». Et ce, contre toutes les oppressions. Ces revendications font sauter des verrous. Il est question d’autodétermination.

C’est ainsi que vient l’émancipation vis-à-vis des hommes. D’ailleurs, je ne parle pas de football féminin. Je préfère dire le football tout court. S’il faut caractériser le football, alors qualifions-le et commentons-le du point de vue du jeu, du geste, de ce qui fait le spectacle. Le distinguer par le genre, c’est opposer et scléroser sa pratique. Derrière les mots employés, la légitimité des footballeuses est en jeu. Lorsqu’on pointe la différence, ce n’est pas pour l’embrasser mais pour les écarter.

Les femmes doivent plaire aux hommes, une injonction sociale dévastatrice. Elles doivent être belles ou sexy pour continuer à avoir leur place. Être désirable pour le regard masculin, et ainsi rendre leur football vendeur. Mon message c’est « sois féminine si t’as envie de l’être ». C’est à nous de décider. Il en va de même lorsqu’il s’agit de la performance. La femme peut performer mais dans les limites de ce que le patriarcat va accepter et lui autoriser. Les plus grandes réussites, les plus grandes performances sont passées au crible et remises en question. Les performances des sportifs relèvent du génie, celles des sportives sont discutées : elles peuvent être jugées trop musclées et faire l’objet de « suspicion de non féminité ».

En réfère, au traitement reçu par la boxeuse, Imane Khelif, durant les JOP de Paris 2024. J’ai mené une étude socio-journaliste sur le traitement des athlètes femmes et des athlètes minorités de genre dans la presse écrite durant ces JOP. C’est hallucinant de réaliser à quel point les médias reproduisent les stigmatisations. Les journalistes les infantilisent et les invisibilisent au profit de la parole de leurs proches, des hommes en grande majorité ; Leurs pères, leurs maris, leurs coachs sont la caution glorifiée de leur performance. Euh, pardon mais ce sont elles qui sont sur les terrains !

Mélina Boetti – La représentation des athlètes femmes dans la presse écrit durant les Jeux Olympiques et Paralympiques

En tant que gamine des années 90, c’était impensable pour les gens de me voir sur le terrain avec mon équipe de garçons – « c’est bon, ils ont une fille, on va les maraver ». D’ailleurs, mon entraîneur me laissait sur la touche le plus souvent ! Mais quelle surprise pour les passant.e.s quand ils me voyaient jongler dans la rue mieux que leur fils ! Le rôle de Little Miss Soccer est aussi de naviguer à contre-courant.

L’association propose également d’aller à la rencontre des éducateurs, des dirigeants et des arbitres afin que les jeunes filles soient accueillies dans les clubs en confiance et dans le respect de leur pratique. Tout ça n’est pas anecdotique. Aujourd’hui, on s’étonne de voir les jeunes filles quitter le football à l’adolescence. Il existe encore trop peu de sections féminines hors grandes villes pour les accueillir correctement, la plupart des clubs ne sont pas structurés pour valoriser leur pratique et leur suivi, les entraîneurs sont peu formés pour faire face aux biais sexistes et misogynes, les organigrammes manquent cruellement de femmes. Il y a beaucoup de choses à améliorer. Avec Little Miss Soccer, on essaie de leur donner des pistes.

Aujourd’hui, les instances essaient de rattraper leur retard et disent « faire de l’inclusion » (rires) avec des « mesurettes ». Alors que nous avons besoins de véritables perspectives à en place directement avec les concernés : les petits clubs de la ruralité, ceux des quartiers prioritaires. Aller leur demander « comment vous faites ? », ce qui marche, et ce qui ne marche pas. Il faut se servir de celleux qui connaissent le terrain. Partir des structures existantes, œuvrer depuis les actions locales. Ce qui marche, c’est le terrain. S’y connecter, c’est créer du lien et finalement s’inspirer de celleux qui ont accompli des projets vertueux.

La 3F a une vision trop verticale et hiérarchique de l’organisation de la pratique, comme toutes structures de pouvoir. Les dirigeants, majoritairement des hommes, agissent par préoccupations électorales autour d’une vision étriquée du football et des enjeux sociétaux dont il est porteur. C’est un monde bien trop hermétique à la réalité du terrain et à la diversité de ses pratiquant.e.s. Preuve en est, les footballeuses musulmanes désireuses de jouer avec leur couvre-chef sportif sont exclues (comme dans de nombreux autres sports). S’ils nous demandaient avec qui on a envie de jouer, on leur répondrait tout le monde et ce serait réglé ! Le foot, c’est quoi sinon de la joie collective. On luttera pour la garder intacte.

Un grand merci à Mélina Boetti pour sa disponibilité.


Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

4 commentaires

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