Assile Toufaily a créé une communauté de femmes engagées dans le sport féminin. Spécialisée dans les pays du Golfe, du Moyen-Orient et en France, elle a réalisé une thèse sur la sociologie de la pratique. Quelles sont les comparaisons possibles entre ces pays et, surtout, quels sont les axes d’améliorations à entrevoir ? Fausse Touche s’est longuement entretenue avec elle.

Bonjour Assile. Tu es docteure en sociologie du sport et tu as réalisé ta thèse sur les comparaisons possibles entre la France et le Liban, sur le football féminin et notamment sur la pratique des jeunes filles. Quelles conclusions en as-tu tiré ?
C’est compliqué de résumer ou donner les conclusions, surtout qu’il y avait plusieurs thématiques. Mais j’ai pu remarquer qu’il y a finalement beaucoup de similitudes. Dans les deux pays, c’est un sport dominé par les hommes. Ce n’est pas comme les États-Unis. Tant qu’au Liban qu’en France, le foot c’est un sport pour les garçons. En conséquence, avoir des filles qui souhaitent pratiquer c’est très dur. Elles ont vraiment besoin d’un soutien. Et c’est là qu’un point très important ressort : ce sont les hommes de l’entourage qui jouent le rôle principal. Tant qu’il y a un frère ou un père, surtout un frère au Liban et un père en France, présent, la fille pourra aller plus loin dans sa pratique. C’est un point qui a été aussi partagé par d’autres chercheurs, comme Christine Mennesson – sociologue et professeure à l’Institut d’études politiques de Toulouse.
Ensuite, j’ai remarqué les différences entre les deux pays. Sur la structuration du football déjà. En France, il y a des pôles espoir, des centres de formation avec un suivi. Elles ont la triple approche : sportive, éducative et scolaire, permettant à ces joueuses de penser plus loin. Une joueuse, quand elle rentre dans le centre de formation, à l’âge de 14-15 ans, elle commence à avoir une idée très claire pour son futur. Elle sait que si elle arrive à tenir, si elle arrive à montrer ses qualités, elle pourra signer un contrat professionnel, tout en continuant les études pour avoir un minimum son bac.
Assile Toufaily – « Je suis née pour faire du foot » : Les modalités de socialisation des jeunes footballeuses. Etude comparative entre la France et le Liban
Au Liban, tu peux prendre ta retraite dès l’âge de 23 ans parce que tu n’es pas payée ou parce que, si tu es blessée, tu dois payer ton opération et les séances de kiné. Après avoir terminé ses études, la joueuse se rend vite compte qu’elle doit arrêter parce qu’elle ne peut pas continuer de jouer gratuitement. On remarque une très grande différence dans les conditions de pratique. Je ne dis pas que la France est un niveau professionnel. Mais ce qui est sûr, c’est qu’au Liban, le football féminin est encore laissé dans cette catégorie de football amateur.
Pourquoi t’es-tu lancé dans ce sujet au départ ?
Je voulais faire une thèse en management du sport. Je comptais m’orienter plutôt sur le leadership, pour savoir pourquoi on n’a pas beaucoup de femmes présidentes de fédérations ou de grandes instances. Après beaucoup de discussions et de recherches, j’ai réalisé qu’avant de toucher le plafond, il fallait comprendre ce qu’il se passe en bas. Parce qu’on ne peut pas vraiment attendre à ce qu’on ait une présidente de la Fédération Libanaise de Football si on n’a même pas une joueuse professionnelle. Et c’est là que je me suis rendu compte, avec des discussions avec des experts de la question, que c’est au niveau microsociologique et des joueuses que le travail doit se faire.
Je comptais partir sur les footballeuses professionnelles, mais j’ai aussi réalisé que ce qui est très intéressant c’est d’abord de savoir comment les joueuses adolescentes réussissent ou non à devenir professionnelles. C’est surtout pour pouvoir apporter un peu de points d’argumentation.
Mais quelles sont les grosses contraintes que tu as rencontrées pendant cet exercice ?
Ce n’étaient pas nécessairement des contraintes liées à la thèse. J’ai adoré travailler dessus. C’était surtout le fait que, par exemple, je ne suis pas française. C’était dur de s’intégrer dans ce milieu, réputé comme étant fermé. Réussir à se faire une place dans les centres de formation, pour pouvoir convaincre les entraîneurs et les joueuses de parler et de me faire confiance, ça a été un peu long. Et l’autre point compliqué, qui est plutôt personnel, ça a surtout été la situation au Liban. Parce que vers la fin de la thèse, quand je devais écrire, il y avait la guerre. Forcément, à ce moment-là, mon travail est devenu moins important. Ce qui m’intéressait, c’était voir ma famille, que personne ne soit blessée.
Tu es aussi à l’initiative d’un groupe WhatsApp composé uniquement de femmes, actrices du sport. D’où vient cette idée de réseau des femmes dans le sport et, surtout, pourquoi as-tu choisi de créer un réseau ? Quel a été le déclic pour le lancer ?
Chaque projet, pour qu’il soit réussi, il faut qu’il ait un côté personnel, qu’il soit créé après une remarque, après une observation, après avoir vécu quelque chose. Et moi, lorsque je suis arrivée en France en 2021, j’ai vite remarqué que c’est une autre manière de vivre. Si tu compares avec le Liban, si tu as besoin d’un contact, tu passes un simple appel téléphonique et tu auras dix contacts au lieu d’un seul. Mais quand je suis arrivée en France, j’ai eu l’impression que c’était un peu plus froid. Ce n’était pas vraiment très facile d’échanger. Si tu envoies un message sur Facebook, peut-être que tu n’auras jamais de réponse. Sur LinkedIn, même s’ils acceptent votre invitation, ils ne vont pas vous répondre.
Je ne sais pas si c’est la compétitivité entre les femmes. Peut-être que c’est le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de femmes dans ces positions de leadership, alors elles essaient de se protéger. Il y a un raisonnement psychologique et social derrière. Mais je me suis dit « peut-être que ce serait bien d’avoir un réseau familial sur WhatsApp, qui casse un peu la barrière très professionnelle de LinkedIn ».
Et où en est-il aujourd’hui ? A-t-il pu créer des opportunités par exemple ?
Quand je l’ai lancé, j’avais l’idée depuis au moins un an. À chaque fois, je me disais « mais je n’ai pas le temps avec la thèse ». Donc j’ai laissé tomber jusqu’en mai 2025. Je me suis dit : « C’est bon, il faut le faire, c’est maintenant ». Même si ça prend beaucoup de temps. Depuis la création du groupe, en avril – mai, jusqu’à la fin de la thèse, en décembre, c’était vraiment juste un groupe avec quelques personnes. Aujourd’hui, on est à 650 membres. Mais sans vraiment mettre les moyens de publicité ou sans trop en parler. Il y a quelques personnes, comme Béatrice Barbusse, qui partagent. Mais c’est tout.
Là, j’ai plus de temps, l’objectif ce serait de créer un rendez-vous mensuel, où on est entre nous, on discute et j’aimerais que des femmes viennent présenter leur projet, un livre ou un article. Plus on organisera ces événements, plus ça poussera d’autres femmes à prendre la parole et à nous rejoindre. Et bien sûr, j’aimerais aussi organiser des événements en présentiel. Mais ça demande plus de temps, plus de moyens financiers. J’attends de voir comment ces premières réunions virtuelles vont être organisées.
Tu as également écrit un article dans FC Business, par rapport au football féminin en Arabie Saoudite. En France comme en Europe, le regard porté sur les droits des femmes, surtout dans les pays du Golfe, est très occidental. Pour toi, est-ce que c’est une bonne nouvelle ce projet de Vision 2030 ?
Alors, pour rappel, ce plan a été mis en place en 2016, pour développer et diversifier son économie, notamment au niveau sportif et culturel. Honnêtement, même chez nous au Liban, il y a une dizaine d’années, on avait ce regard très similaire à celui des Occidentaux quant à l’Arabie Saoudite. Les femmes n’avaient pas énormément de droits, elles ne pouvaient pas conduire par exemple. C’est facile de se demander s’ils ne voulaient pas utiliser le sport pour leur image. Mais, après avoir échangé avec énormément de personnes et travaillé sur le projet, j’ai remarqué qu’il suffit d’avoir un changement dans le leadership pour entraîner tous ces changements.
En Arabie Saoudite, le déclic ça a été lorsque l’ancien Roi a décidé de se mettre de côté et que Mohammed ben Salmane est venu à sa place. Vu son expérience, notamment à l’étranger, il ne voulait plus être fermé au monde. En plus, Dubaï et Abu Dhabi avaient plus ou moins écrasé tout le monde arabe, dont l’Arabie Saoudite en tant que plus grande force de la région. Évidemment, ils ont voulu regagner sa place. Pour répondre à la question, je sais qu’il y a beaucoup d’interrogations là-dessus. En tout cas, ça ne fait même pas 10 ans qu’ils se sont lancés dedans, donc ça prend du temps pour changer toutes ces habitudes sociales pour ensuite développer le football féminin.
Concrètement, qu’est-ce que le pays fait aujourd’hui pour développer le football féminin ?
Les pays du Golfe ont l’habitude de trouver les meilleurs experts de la pratique et de les ramener dans leur pays pour guider ce développement. À mon avis, c’était vraiment le point le plus important. Ils ont compris que le football féminin peut se développer à une vitesse incroyable. Il y a une énorme capacité à concurrencer les équipes européennes et américaines. Tandis que dans le football masculin c’est un peu plus compliqué parce que, par exemple, la France est déjà à 100 000 années-lumière.
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L’autre idée principale, c’est qu’en Arabie Saoudite, à un moment donné, les gens ne pratiquaient plus de sport, ni les garçons, ni les filles, mais surtout les filles. Ils voulaient tout faire pour les pousser vers le sport. Le football, c’est le sport le plus populaire. C’était très logique de se concentrer d’abord dessus et d’y mettre tous les moyens. Il y avait une nécessité de le faire. Il y avait l’opportunité de le faire, avec le dossier pour accueillir la Coupe du Monde en 2034. Ils se sont rendu compte, un peu comme le Qatar l’a fait avant eux, que s’ils veulent accueillir la compétition masculine chez eux, il fallait aussi faire évoluer le football féminin. Ils se sont lancés dedans à une vitesse incroyable.
Pour moyen de comparaison, en France, le nombre total de licenciés est à 250 000. Là-bas, en cinq ans, elles sont déjà à 70 000. Parce que le peuple saoudien adore le foot. Et il n’y a pas de barrière financière. Ils mettent l’argent et ça aide au développement rapide. Il y a des jeunes filles de quatre ou cinq ans qui viennent à l’entraînement, qui ne ratent même pas un jour. Elles s’entraînent quatre fois par semaine. C’est vraiment un autre monde.
Au niveau des infrastructures, mettent-ils les moyens ? Parce qu’en France, c’est compliqué à ce niveau.
Oui. Prenons l’exemple du club de Al-Nassr, où Kathellen Sousa joue. Les filles ont des structures pour elles : salle de musculation et salle de soins. Si je ne dis pas de bêtises, elles ont quatre physiothérapeutes avec elles. En France, il y a certaines équipes qui n’ont même pas un physiothérapeute à temps plein. Encore une fois, c’est le fait qu’ils mettent les moyens pour le football féminin. Après, on ne va pas se mentir et dire que la France est un pays pauvre. C’est juste aussi que les priorités changent. Les Anglaises bénéficient de tout ça aussi. Mais d’un point de vue d’infrastructure, c’est top là-bas. Un club a fait un contrat avec une école pour que les élèves viennent gratuitement au stade, pour créer un engouement. Ce sont des bonnes initiatives, mais c’est très tôt pour avoir des résultats concrets.
Et justement, comment la France peut s’en inspirer ?
Je pense qu’il faut arrêter de prendre le foot féminin comme une cause de charité. Le football féminin, c’est vraiment une pratique qui peut rapporter énormément d’argent. Déjà, il faut commencer par le minimum. Il faut créer des opportunités de développement pour la pratique. Ce n’est pas normal qu’une joueuse professionnelle en France ait un autre boulot à côté, par exemple. La très grande majorité des footballeuses saoudiennes, surtout celles qui jouent dans les gros clubs, ont commencé à jouer au foot qu’à l’âge de 22 ou 23 ans. Là, elles ont 25-26 et elles sont déjà professionnelles à temps plein, avec un salaire qui dépasse celui des femmes en France.
Il faut aussi mieux structurer en bas avant de s’occuper des instances et des professionnelles. Ils ont besoin de plus de jeunes filles qui s’intéressent à la pratique. Et, à mon avis, le moyen le plus important pour créer cet engouement chez les jeunes, c’est de regarder. Il faut trouver un moyen, comme ils l’ont fait en Angleterre, pour avoir plus de matches sur les chaînes publiques pour attirer du monde. Ça passe vraiment par valoriser les footballeuses parce qu’elles sont des footballeuses. Il faut un changement de mentalité et un investissement plus crédible.
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Par exemple, à Marseille, ils ont mis les moyens. Mais je ne sais pas si c’est parce qu’ils croient vraiment à la pratique ou si c’est juste pour éviter d’être ciblés en tant que club qui ne s’intéresse pas au football féminin. Un peu comme le Real Madrid en Espagne. Le Barça investit depuis des années. Le Real c’est très récent. Pourquoi le club le plus important d’Espagne ne s’y est pas intéressé avant ?
Dernière question, un petit peu plus personnelle. Vu que tu es très impliquée dans le développement du foot féminin, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, quelles sont tes ambitions à l’avenir pour contribuer à cette pratique ?
Pour y répondre, je vais commencer par une anecdote. Arrivée dans ma dernière année de thèse, c’était très clair dans ma tête. Je voulais trouver un poste dans le développement de la pratique. Je voulais transformer ma thèse en actions concrètes. Finalement, ils voulaient tous que je reste dans la recherche, dans le monde académique. Ça m’a un peu perturbée parce que, pour moi, c’était impossible que je travaille dans le monde académique en France. C’est dur, c’est beaucoup d’heures de travail pour un salaire très minimal. Mais j’aime la recherche, lire, écrire des articles, faire des interviews. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont des projets avec des clubs, des instances, des fédérations, des ONG ou des associations, pour développer la pratique. Sur le long terme, j’aimerais trouver un moyen de devenir un relais entre la France et le Moyen-Orient.
À mon avis, la France et l’Espagne, sont les deux pays qui ont le meilleur système de formation au monde. J’aime la manière dont ils sont organisés et structurés, pour que les joueurs et les joueuses puissent se développer sur plusieurs aspects en même temps. Donc j’aimerais pouvoir trouver un moyen de travailler sur des projets avec des actions sur terrain, faire des recherches – actions.
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J’ai aussi un projet personnel que je développe en ce moment. Je pense que je vais le lancer d’ici quelques semaines. J’aimerais bien pouvoir aider les joueuses, en ouvrant une petite agence et en devenant conseillère. Ce serait pour aider les footballeuses à se structurer, essayer de leur trouver un sponsor, de leur trouver des opportunités ailleurs. Être à leur côté, leur proposer des réunions pour parler de la formation en France, d’autres avec une nutritionniste pour parler des régimes alimentaires. La cible prioritaire sera le Liban, parce que c’est un milieu que je connais très bien et on me connaît là-bas. Mais après, j’aimerais l’élargir, passer par l’Arabie Saoudite, la Jordanie, jusqu’en Égypte et au Maroc. J’espère pouvoir le faire d’une façon ou d’une autre. Peut-être aussi refaire le lien avec la France. J’ai envie de faire un lien entre la recherche et le social, avec un développement concret.
Nous remercions Assile Toufaily pour sa disponibilité. Pour retrouver notre précédent échange avec Assile, c’est ici.


