« Soutien à ceux qui œuvrent pour nous rendre le FC Nantes. » Ce message, longtemps brandi en Tribune Loire, s’est heurté au refus catégorique de la famille Kita de céder le club au Collectif Nantais. Aujourd’hui, le club s’enfonce à nouveau dans une zone critique. Et pourtant, une partie des supporters en vient à souhaiter la chute du club pour espérer une renaissance. Ces modèles de renaissance qui accordent davantage de responsabilités aux acteurs locaux et aux supporters, tendent progressivement à apparaître. Diagnostic de ces modèles « concurrentiels » au football moderne, et de leur capacité à subsister dans ce dernier, avec Timothée Duverger.

Que reste-t-il du modèle associatif dans le football moderne ?
Il est agréable de se remémorer la naissance d’un sport traversé par un prisme social, qui a façonné sa gouvernance associative. Mais, les années 1980 sont passées par là, et une loi est venue enterrer définitivement la fin de ce football. Les clubs disposant de ressources importantes ont été contraints de se doter d’une société commerciale pour gérer leurs activités professionnelles. De cette obligation est née une structure bicéphale, en apparence équilibrée, en réalité profondément asymétrique.
D’un côté, on retrouve l’association historique, qui assure le football amateur et donc les écoles de foot. De l’autre, est alors né la SASP, la Société Anonyme Sportive Professionnel. Elle est liée au secteur professionnel et à la concentration des ressources financières. Bien qu’elles coexistent théoriquement, les deux structures sont dissociées et le pouvoir se concentre là où se trouve l’argent. Comme l’explique Timothée Duverger, enseignant-chercheur en science politique à Science Po Bordeaux, « l’association, alors qu’elle est censée être le lieu de gouvernance réel du club, devient en réalité une coquille quasi vide, tandis que l’essentiel se passe au niveau de la société commerciale et donc des détenteurs des titres de propriétés ».
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Et ce déséquilibrage n’a fait que se renforcer au XXIe siècle. Et particulièrement en France dans le sillage du Covid et des multiples échecs des droits TV. Duverger précise sur ce point qu’aujourd’hui la moitié des clubs de Ligue 1 sont détenus par des fonds d’investissements. Là où l’on pouvait avoir du long terme et un minimum d’ancrage territorial avec des propriétaires historiques comme Dreyfus ou M6, les fonds d’investissements s’inscrivent dans le temps court du marché et dans le toujours plus de la financiarisation. D’autant plus que ces fonds d’investissements ont enfanté la multipropriété. Le résultat est une « véritable déterritorialisation » des clubs, selon Duverger. Les grandes institutions que représentent les clubs sont désormais réduites à n’être plus que des actifs dans les portefeuilles d’ultra-riches.
La renaissance par le bas
Malgré cela, des contres modèles tendent à émerger, et le plus souvent, là où le foot-business a échoué. La faillite de certains clubs a permis une réappropriation de ce dernier par le territoire. Au cœur de ce système, la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC). La SCIC reprend le cadre d’une entité commerciale classique, mais y greffe des principes coopératifs. On y retrouve l’adhésion volontaire, la gouvernance démocratique selon le principe d’une personne égale une voix, ou la participation économique des membres. Mais surtout, un multi-sociétariat qui permet d’associer les salariés, les joueurs, les supporters et les investisseurs locaux. Deux cas récents en France ont mis en avant ce modèle.
Le premier, c’est le Sporting Club de Bastia. Après sa descente aux enfers, le club corse a fait le choix du modèle coopératif pour se reconstruire en mai 2019. Le résultat, selon Duverger, a dépassé les attentes : « cela a permis au club de revenir dans le monde professionnel, de retrouver la confiance là où la confiance était perdue, d’irriguer le territoire, de renforcer l’ancrage territorial, d’avoir des actions en matière de responsabilité sociale à l’adresse des populations locales.» Lorsque la Communauté d’agglomération a engagé les travaux de rénovation du stade Armand-Cesari, c’est l’association des supporters qui a été consultée. Elle avait un droit de regard sur l’architecture et les aménagements.
En avril 2025, la ville de Bastia a même voté une recapitalisation de 50 000 euros dans la SCIC. Le club est ainsi remonté jusqu’en Ligue 2. Tout cela restaurant du lien avec le territoire que des années de financiarisation avaient abîmé.
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Le second cas est celui des Sociochaux. La coopérative est concentrée autour du centre de formation et des équipes féminines. La société commerciale continue, elle, de s’occuper du développement économique du club. Timothée Duverger explique qu‘« avoir le centre de formation est une manière de s’assurer des ventes de joueurs, qui sont essentielles dans le système économique du foot actuel. » Les trois entités que sont la société commerciale, la SCIC et l’association sportive amateur, entretiennent des relations croisées. Elles sont pensées pour introduire « de la transparence, du dialogue, et renforcer l’ancrage du club sans obérer ses capacités d’investissements. » Une levée de fonds récente de 130 000 euros, destinée au centre de formation, est venue confirmer que le modèle suscite une adhésion durable.
Ce que Bastia et Sochaux démontrent ensemble, c’est que le football coopératif n’est pas qu’un beau récit. La vraie question n’est donc plus de savoir si ces expériences sont possibles. Elle est de comprendre pourquoi elles restent si rares, et ce qui les empêche de s’étendre.
Le plafond de verre du modèle coopératif
Le problème du modèle, c’est qu’il se heurte très vite à la réalité d’un football professionnel hypercapitaliste et hyperconcurrentiel qui ne fait pas de cadeaux aux modèles qui refusent sa logique.
Bastia en a fait les frais. Après avoir réussi sa remontée en Ligue 2, le club se retrouve coincé face à la nécessité d’attirer de nouveaux capitaux pour rester compétitif. « Vous avez à la fois une décorrélation des droits de vote et un plafonnement des rémunérations, donc forcément pour des investisseurs extérieurs au territoire, quand il y a besoin de mobiliser plus de capital, ça devient un frein », explique alors Timothée Duverger. Le modèle SCIC peut ainsi être une ressource pour reconstruire des clubs, notamment jusqu’en Ligue 2. Mais passé un certain cap, la limite devient infranchissable.
Et cela rend donc également impossible la mise en place d’un tel modèle coopératif directement depuis la Ligue 1. L’échec récent du Collectif Nantais en est la parfaite illustration. Ce collectif initié par Mickael Landreau, réunissant entreprises locales et participation financière des supporters, a annoncé avoir formulé une offre sérieuse de 80 millions d’euros pour reprendre le FC Nantes des mains de Waldemar Kita en 2023. Mais le refus fut catégorique. « L’actionnaire peut ne pas vouloir vendre tout simplement », rappelle Duverger. « Sauf des situations critiques où le tribunal du commerce imposerait les choses, le détenteur des titres de propriété a la main. ». On ne rachète pas un club aux ultra-riches, on attend qu’il tombe.
Et maintenant ?
Ces expériences ont donc représenté des îlots d’un projet qui ne semble pas applicable dans le football moderne. Ce football a construit un système complètement étanche à toute alternative viable. Pour introduire ces modèles dans ce football, il faut que les règles de ce dernier changent.
Une régulation législative paraît possible. Sur ce point, Duverger cite l’exemple allemand. « Si on veut démocratiser ou réencastrer le football dans le territoire, il faut des régulations comme ils l’ont fait en Allemagne avec le modèle 50+1, qui soient imposées par le législateur. » Ce modèle a interdit à tout investisseur extérieur de détenir la majorité des droits de vote d’un club. En ce sens, Duverger invite les collectifs de supporters à se « fédérer pour défendre une autre régulation des clubs de football et interpeler les législateurs avec des propositions. »
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Car la demande citoyenne existe, et elle est peut-être plus massive qu’on ne le croit. Une étude Audirep menée auprès de plus de 5 000 Français révèle que 44 % des sondés, dont une majorité de jeunes, se déclarent prêts à acquérir des parts d’un grand club sportif et à consacrer du temps pour participer à sa gouvernance. Il existe une envie d’implication plutôt que de passivité.
À Bastia, cette bascule a déjà eu lieu. Les supporters actionnaires s’investissent concrètement dans la vie du club, « faisant acte d’une forme de citoyenneté qui dépasse la simple consommation d’un spectacle », selon Duverger. Ce glissement est sûrement le changement le plus profond que le modèle coopératif peut produire. Mais aujourd’hui, sans cadre légal pour le protéger et l’étendre, il restera une exception.
Mais cette régulation viendra, dans tous les cas, que du haut. Elle suppose alors une pression citoyenne organisée et durable. Car les alternatives qui naissent à l’intérieur du capitalisme buttent inévitablement sur un plafond que la seule mobilisation locale peut faire sauter. La déterritorialisation est un phénomène global, et aucune coopérative, aussi bien construite soit-elle, ne peut à elle seule le renverser. Pour que ce modèle cesse d’être un îlot, la réponse devra changer d’échelle. Mais cet idéal ne poussera pleinement que sur les ruines du football moderne et de la société capitaliste qui l’a nourri.

