Sur les cartes postales, Mostar est un mirage de pierre blanche suspendu au-dessus d’une eau émeraude. Chaque été, les touristes s’agglutinent sur le Stari Most, ce vieux pont ottoman reconstruit pierre par pierre, pour applaudir les plongeurs qui défient la Neretva. Mais dès que l’hiver et le silence retombent sur l’Herzégovine, la ville dévoile son vrai visage. Celui d’une cité schizophrène, coupée en deux par un boulevard encore marqué par les impacts de balles de 1993.

D’un côté, le camp croate à l’Ouest ; de l’autre, le quartier bosniaque à l’Est. Et au milieu, un ballon qui ne sert pas seulement à jouer, mais à revendiquer. Le porte-étendard de cette fracture porte un nom : le HŠK Zrinjski. Banni pendant 47 ans sous le régime communiste de Tito, le club au damier rouge et blanc est revenu d’entre les morts pour devenir le maître incontesté du football bosnien. Mais ici, le sport est une question de territoire. Car si le Zrinjski brille par ses exploits européens – comme ce renversement fou contre l’AZ Alkmaar en Conference League – il règne surtout par sa position géographique. Le club trône au stade Pod Bijelim Brijegom, l’enceinte mythique « confisquée » à son voisin du Velež pendant la guerre et jamais rendue depuis.

Bienvenue chez les « Nobles », cette institution où un jeune Luka Modrić a foulé ses premières pelouses et qui agit aujourd’hui comme une véritable ambassade de Croatie en terre étrangère.

L’histoire du Zrinjski ne commence pas par des buts, mais par une balle dans la nuque. En 1945, quand la poussière de la guerre retombe sur les Balkans, le nouveau régime rend son verdict. Le HŠK Zrinjski doit mourir. Son tort ? Avoir tapé le ballon sous le drapeau de l’État indépendant de Croatie, la marionnette des fascistes, pendant le conflit. Aux yeux de Tito, c’est de la trahison.

Du jour au lendemain, le club devient un fantôme. Plus de stade, plus de maillot, plus de nom. Pendant près d’un demi-siècle, être supporter du Zrinjski à Mostar, c’est comme appartenir à une société secrète. On en parle à voix basse, entre deux portes, comme d’un vieux secret de famille honteux ou héroïque. Pendant que le voisin du Velež parade avec l’Étoile Rouge sur le torse et devient la « fiancée » de la Yougoslavie – ironie de l’Histoire, s’ils ne remportent aucun titre majeur du vivant de Tito, ils gagneront deux Coupes de Yougoslavie après sa mort, eux qui ont été barrés notamment par l’Hajduk Split – le Zrinjski, lui, ronge son frein dans le noir. Quarante-sept ans d’apnée. Il faudra attendre 1992 et le chaos d’une nouvelle guerre pour que le club sorte enfin de sa tombe.$

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Alors que la Bosnie commence à brûler, le Zrinjski sort de terre. Mais pas n’importe où. Le club est officiellement réactivé à Međugorje. Pour les nationalistes croates, le symbole est total. Le club banni renaît là où la Vierge apparaît, loin des bombes de Mostar, béni par la foi et le désir de revanche. L’institution est vivante, mais elle ne possède pas de stade.

C’est le péché originel du football à Mostar. Profitant du chaos militaire de 1993 et de la prise de l’Ouest de la ville par les forces croates (HVO), le Zrinjski jette son dévolu sur le stade Pod Bijelim Brijegom. Ce n’est pas un terrain neutre : c’est l’antre historique du Velež, là où les « Rouges » ont écrit leur légende pendant 34 ans. L’opération est une OPA hostile à coups de fusils. Le Velež est chassé de chez lui tandis que ses archives sont dispersées.

Aujourd’hui, la situation est figée. Le Zrinjski évolue toujours au Bijelim Bijegom, qu’il a mis à ses couleurs. C’est dans cette enceinte, chargée de ce lourd passé territorial, que le club accueillera les Anglais de Crystal Palace le 19 février prochain pour le barrage de Conference League. Un match de gala qui se jouera sur une pelouse qui reste, trente ans après, au cœur des mémoires divergentes de la ville.

Si le Old Firm de Glasgow ou le derby d’Istanbul sont des guerres de religion ou de continents, le derby de Mostar est une guerre de voisins de palier. Ici, on ne traverse pas la ville pour aller au stade, on traverse une cicatrice. Les jours de match entre le Zrinjski et le Velež, Mostar change de visage. Le pittoresque s’efface pour laisser place à l’état de siège. Le Bulevar, cette artère centrale qui servait de ligne de front dans les années 90, redevient une frontière infranchissable. Des cordons de policiers en tenue anti-émeute, armés jusqu’aux dents, séparent les flux. Souvent, par mesure de sécurité, les supporters visiteurs sont tout simplement interdits de déplacement. Un derby sans ennemis dans les tribunes ? C’est le prix à payer pour éviter que le bitume ne rougisse.

Sur le pré, l’opposition de style est caricaturale. Le HŠK Zrinjski est devenu une machine froide et impitoyable. Leurs huit titres de champion de Bosnie sont un record. Et désormais, les campagnes européennes sont régulières – dont cette phase de groupes de Conference League l’an passé – les « Nobles » (Plemići) sont gérés comme une multinationale du football. Le jeu est pragmatique, efficace, souvent porté par la « filière croate ». Car les joueurs formés au Dinamo ou à l’Hajduk (comme Modrić) viennent s’aguerrir ici. C’est le Bayern de l’Herzégovine. On se lasse de leurs victoires, mais ils gagnent à la fin.

En résumé, l’identité est claire. C’est un club croate en terre de Bosnie. Le recrutement fonctionne comme un vase communicant avec la « Mère Patrie » voisine. La frontière n’est qu’à 40 kilomètres et le club agit souvent comme une succursale officieuse du Dinamo Zagreb ou de l’Hajduk Split. L’histoire ne s’y trompe pas et la mécanique est huilée. Les directeurs sportifs attirent des cadres comme Mario Ćuže (formé au Dinamo) ou Tomislav Kiš (ex-Hajduk), offrant à ces détenteurs de passeports européens une vitrine continentale et des salaires sur lesquels le reste de la Bosnie ne peut pas s’aligner.

En face, le FK Velež joue le rôle de l’éternel écorché vif. Sportivement, le club revient de l’enfer (il a connu la deuxième division il y a peu). Ses moyens sont limités, son jeu est souvent plus brouillon, mais il est porté par une foi inébranlable. Quand Velež a remporté la Coupe de Bosnie en 2022, mettant fin à 36 ans de disette, la partie Est de la ville a explosé dans une liesse incroyable.

Si le jeu est parfois haché par l’enjeu, le vrai spectacle est sonore. Quand les deux camps sont autorisés, c’est un dialogue de sourds hurlé à pleins poumons. D’un côté, les Ultrasi du Zrinjski, massés dans leur tribune « Stajanje », brandissent le damier croate et chantent l’appartenance à une mère patrie qui se trouve juste de l’autre côté de la frontière. De l’autre, la Red Army du Velež, la plus vieille firme du pays (fondée en 1981), déploie des portraits du Che ou de Tito et entonne des chants antifascistes, comme l’hymne italien Bella Ciao, pour rappeler que leur club est celui de « tous les peuples ».

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Deux identités irréconciliables qui se toisent à cinquante mètres de distance. Sur la pelouse, un tacle appuyé d’un joueur du Velež sur un cadre du Zrinjski vaut souvent autant qu’un but aux yeux des supporters. Car ici, battre le voisin, c’est bien plus que prendre trois points. C’est prouver, le temps d’une soirée, que l’on est le véritable maître de la ville.

Le 19 février prochain, les projecteurs du stade Bijeli Brijeg s’allumeront pour accueillir les stars de Crystal Palace en barrage de Conference League. Pour la bande d’Igor Štimac, cette affiche de gala sera la validation ultime de sa stratégie. Celle d’un club froid, efficace, tourné vers l’Occident et géré comme une entreprise moderne. Ce soir-là, sur la rive Ouest, on célèbrera le football, la réussite et l’appartenance à l’Europe. Ils devront lutter avec leurs armes face à la superpuissance anglaise, avec ce mélange de Croates, de Bosniaques et de Serbes.

Mais à quelques kilomètres de là, de l’autre côté du Bulevar, le Velež et sa Red Army n’auront que faire de ces paillettes. Dans l’obscurité de Vrapčići, ils continueront de cultiver leur différence. À Mostar, le Vieux Pont a été reconstruit pierre par pierre il y a vingt ans pour relier les hommes. C’était une promesse de paix. Mais tant qu’un ballon roulera dans cette vallée, il servira surtout à rappeler, chaque week-end, tout ce qui les sépare encore.

Jeremy Cascarino