Le 30 juin dernier, au milieu des scènes de liesse qui durent jusqu’au bout de la nuit d’Asunción à Ciudad del Este suite à la victoire face aux Allemands, le président paraguayen Santiago Peña a décrété un jour férié. Un jour de repos en plus, possible grâce à la masterclass défensive des Paraguayens, portée par Orlando Gill, leur gardien, et un Canale impérial.
Après 16 ans d’absence et d’errance, le Paraguay renoue avec le triomphe défensif et les grandes heures de son histoire.
Le mirage de la modernité
Si le Paraguay a traversé le désert pendant plus d’une décennie, ce n’est pas par un manque criant de talent, mais par excès d’imitation. L’obsession de s’aligner sur les standards européens a failli coûter tout à l’Albirroja. Fini les longs ballons et la rudesse défensive, il fallait désormais relancer proprement, confisquer le cuir, s’européaniser. Une trahison identitaire qui s’est payée au prix fort. « Nous avons voulu nous adapter au football moderne, celui de la possession et nous sommes restés à la maison pendant quatre Coupes du Monde à cause de ça », tranche Víctor Hugo Mareco, ancien international paraguayen (aux 200 matches de Serie A avec Brescia), du haut de ses 42 ans.
Pour lui, le diagnostic est sans appel : en cherchant à copier une esthétique qui n’était pas la sienne, le pays a dilué ce qui faisait sa véritable force.
« Le football de rue se perd un peu. Mais chez nous, le sacrifice, l’effort et le fait de tout laisser sur le terrain, c’est ce qui nous caractérise. Quand on perd ça, tout se complique. »
Víctor Hugo Mareco
Mais contre Allemagne, un retour radical et assumé à la Garra Guaraní. Le match n’était pas flamboyant ? La possession était stérile ? Le pays s’en moque. Dans les rues d’Asunción, on ne célèbre pas le football total, on célèbre la victoire seulement. « Personne ne se souviendra si on a bien ou mal joué, on se souviendra seulement que l’on a gagné et atteint un objectif énorme », rappelle Mareco
La Garra Guaraní comme « signature »
Plus qu’un simple concept tactique, la Garra Guaraní est une sociologie fondatrice — et surtout, comme le rappelle d’ailleurs le journaliste spécialiste du football sud-américain Nicolas Cougot, un marqueur d’identité profond. « La Garra Guaraní n’a pas grand lien avec la manière de jouer, c’est un état d’esprit, un marqueur d’une identité. », rajoute-t-il.
Le Paraguay est un pays enclavé, sans grandes ressources naturelles, décimé par deux guerres successives — la Triple Alliance lui a fait perdre les deux tiers de sa population et près de 30 % de son territoire, la guerre du Chaco, soixante ans plus tard, reste l’une des plus violentes du XXe siècle. Le pays s’est construit sur des valeurs de lutte et de résilience.
Ses ressortissants sont souvent victimes de discrimination lorsqu’ils émigrent. Un pays qui ne cesse de se battre, c’est aussi ça qu’on regroupe sous le terme de Garra Guaraní.
Nicolas Cougot, rédacteur en chef et fondateur du média Lucarne Opposée
Au Paraguay, on aime rappeler que bien avant que les marins britanniques ne codifient les règles du jeu, les peuples autochtones pratiquaient déjà le mangaí, un jeu de pied avec une balle en caoutchouc bondissante. L’engagement physique, la rudesse et l’instinct de combat sur le terrain ne sont donc pas perçus comme des choix sportifs, mais comme un héritage. Le football appartient à la terre.
Au-delà du mythe, le sang du barrio
Comme l’analyse le sociologue Elías Guerrero, le supporter paraguayen possède deux cœurs. « S’il s’enflamme pour un géant de la capitale comme Olimpia ou Cerro Porteño, il chérit avant tout le modeste club de son quartier ou de son village. Pour lui, cette équipe ne représente pas seulement le sport. » Elle symbolise le sang, représente la famille et rassemble la communauté.
C’est là-bas, dans ces structures de proximité qui font office de dernier refuge social et de communauté d’entraide, que naît l’abnégation. La hargne de l’équipe nationale n’est finalement que l’extension de cette lutte quotidienne pour exister.
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Rien n’incarne mieux ce cordon ombilical que Julio Enciso. Aujourd’hui propulsé sous les projecteurs européens du côté de Strasbourg et titulaire dans ce Mondial 2026, le joueur n’a jamais coupé les ponts avec ses racines. Depuis l’autre côté de l’Atlantique, il continue de vibrer pour le modeste Club Carlos Antonio López, l’équipe de son enfance à Caaguazú, qu’il aide et soutient financièrement.
Le siège de la CONMEBOL, confédération sud-américaine, se situe à Asunción. Pourtant, cette situation ne touche en rien le football paraguayen : « Je n’ai pas la sensation que ça favorise, ni n’étouffe le développement des structures sportives locales. Les clubs n’ont pas de grands moyens, la présence du siège de la CONMEBOL n’y change rien. » indique Nicolas Cougot.
Le vertige des sommets et le mur français
L’euphorie nationale et le jour férié décrété par le sommet de l’État ne doivent pourtant pas masquer les fractures d’un pays coupé en deux. Derrière les célébrations, le football paraguayen reste marqué par un profond paradoxe.
Comme le rappelle le sociologue Paulo González, cette liesse populaire cohabite avec une réalité sociale brutale. « L’insécurité alimentaire affecte un quart des foyers du pays, avec une incidence particulièrement élevée dans les secteurs ruraux et les territoires urbains d’exclusion, d’où provient généralement la grande majorité des joueurs. » Ce fléau maintient donc environ 1,7 millions de personnes dans une incertitude modérée ou sévère.
Il ne relève pourtant pas de la simple fatalité climatique. Au contraire, la fracture structurelle est bien profonde. Sur ces terres qui s’imposent comme une véritable puissance de l’agrobusiness mondial, le modèle productif extensif marginalise les petites exploitations traditionnelles. Déracinées et frappées par des sécheresses prolongées qui épuisent les sols, les familles paysannes se retrouvent sans accès aux ressources économiques de base. Aujourd’hui, on estime que 400 000 citoyens sont frappés par une insécurité alimentaire considérée comme grave.
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Si le football appartient incontestablement aux classes populaires, qui le vivent avec la plus grande passion, ses fulgurances sur la scène internationale sont souvent récupérées par les hautes sphères. C’est précisément cette mécanique d’appropriation qu’observe José Bueno Villafañe, avocat et spécialiste en sciences sociales et politiques . « La relation entre football et politique est perçue de manière très instrumentale : ceux qui savent être des dirigeants sportifs tentent leur chance en politique ; de même, les politiciens intègrent ou donnent de l’argent aux équipes de football. Cette relation d’intérêt est comprise par les gens, mais dans la plupart des cas, elle n’est ni « pénalisée » ni « critiquée ». »
La réalité dépasse parfois la fiction. Juan Ángel Napout, ancien président de l’APF et de la CONMEBOL, a été extradé vers les États-Unis pour corruption. Horacio Cartes, ex-président du Paraguay, ancien président du club Libertad et ex-directeur des sélections de l’APF, a été déclaré « significativement corrompu » par l’ambassade américaine et sanctionné par l’OFAC. Nicolás Leoz, autre ancien président de la CONMEBOL, a échappé à son arrestation uniquement en raison de son âge et de sa maladie.
La résilience comme empreinte
C’est armée de cet instinct de survie, forgé dans l’adversité du quotidien, que l’Albirroja s’apprête désormais à défier l’équipe de France. Un choc des cultures total entre la Garra Guaraní retrouvée et le rouleau compresseur de Didier Deschamps. L’obstacle est colossal et les Paraguayens en ont pleinement conscience.
Pour mesurer l’ampleur du défi, il suffit d’écouter l’avertissement de Víctor Hugo Mareco. « Dans toute ma carrière et du haut de mes 42 ans, je n’ai jamais vu une équipe aussi complète que la France actuelle depuis le Brésil de 2002. » Le compliment se suit d’une promesse de combat. De la peur, non. Du respect, oui.
Le football au Paraguay n’est pas un simple divertissement, c’est un refuge. La sélection devient l’unique pont entre la dure réalité des quartiers et une forme d’espoir. Paulo González décrit avec beaucoup de justesse cette existence : « Si la Garra Guaraní appartient incontestablement au peuple et à la rue, ses fulgurances sur la scène internationale sont rapidement récupérées par les hautes sphères. »
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Dans un pays traversé par de profondes inégalités, la sélection agit comme un écran de fumée idéal pour des instances dirigeantes parfois déconnectées de la réalité des barrios. C’est précisément ce paradoxe institutionnel que décortique José Bueno Villafañe. Pour lui, la déconnexion est frappante : « d’un côté se trouve l’euphorie politique qui cherche à capitaliser sur ces victoires, de l’autre la réalité structurelle du citoyen lambda. » Le football est souvent capturé par les élites pour se légitimer, mais la véritable Garra subsiste en bas.
La Garra appartient à ce que le système ne peut ni gérer ni corrompre, cette dignité de ceux qui jouent autant par identité que par nécessité.
José Bueno Villafañe
Les architectes de la résurrection
Si l’Albirroja a retrouvé son âme, cette métamorphose ne s’est pas opérée par l’opération du Saint-Esprit seulement. Elle est le fruit d’un curieux mélange d’influences. Sur le banc, il y a d’abord le travail d’orfèvre de Gustavo Alfaro. Comme le souligne le sociologue Paulo González, l’équipe a pu retrouver un sens collectif grâce à la motivation rhétorique d’Alfaro, un « entraîneur littéraire friand de citations philosophiques ».
C’est lui qui, lors des éliminatoires, a su impulser un nouveau style pour s’offrir le scalp du Brésil et de l’Argentine. Mais la Coupe du monde est un tournoi de l’instant où la tactique, parfois, ne suffit plus. Lorsque les doutes ont resurgi lors de leur entrée en lice face aux États-Unis, le Paraguay a dû convoquer les fantômes de son passé, et plus particulièrement ceux de la bataille face à la France en 1998.
Gustavo Alfaro, sélectionneur du Paraguay – Voix sereine et discours fort, porte parole de tout un peuple
Cougot abonde aussi dans ce sens : « c’est la force d’Alfaro, de l’avoir reconnectée à ces valeurs-là. Sacrifice et résilience ne sont pas des éléments réparateurs, ils sont leur identité. » Paulo González évoque de son côté l’influence de l’héritage laissé par des figures locales emblématiques, comme Carlos Aquiles Báez, un ancien joueur de Cerro Porteño. Connu pour sa capacité à démontrer de la hargne, du cœur, de la loyauté et sa capacité à « laisser sa vie » pour les couleurs, il a fortement marqué le football du Paraguay.
C’est la fusion de ces deux mondes — la direction intellectuelle de Gustavo Alfaro et cet héritage du don de soi transmis par les figures historiques du pays — qui a transfiguré le vestiaire et rendu possible le miracle de la Garra Guaraní.
Quel que soit le dénouement de ce duel titanesque ace aux hommes de Didier Deschamps, le Paraguay a déjà remporté sa plus belle victoire dans cette Coupe du Monde : celle de la reconquête identitaire. En renouant avec l’essence brute de la Garra Guaraní et en acceptant de souffrir collectivement, l’Albirroja a balayé d’un revers de main 16 années d’errance et d’illusions tactiques. Ce parcours n’a rien d’un chant du cygne, il le messager d’une flamme immense qui attend le brasier dans les rues Asunción.



