Il n’est plus un secret pour personne que la Chine souhaite développer son aura dans le monde, dans des domaines extrêmement variés. Sur le modèle des « nouvelles routes de la soie », le pays au milliard d’habitants veut créer une hégémonie autour de son système, de ses valeurs et de son rayonnement. Éternel vecteur de puissance et de rayonnement, le sport occupe naturellement une place centrale dans la stratégie chinoise, et le football en particulier.

Bien que ce sport ne se développe que depuis récemment dans la terre du milieu, le président Xi a une idée afin de s’imposer sur ce terrain, et les bénéfices que cela pourrait lui rapporter. Ainsi, l’objectif présidentiel est clair. La Chine doit être compétitive au niveau régional d’ici à la fin de la décennie, et au niveau mondial d’ici à la moitié du siècle. Pour cela, les efforts sont faits aussi bien au niveau national, avec le football rendu obligatoire dans toutes les écoles du pays, qu’au niveau international.
Chine et Uruguay, aux antipodes
Le football fait partie de l’identité de l’Uruguay, et ce, depuis bien longtemps. Pays hôte de la première Coupe du monde de l’Histoire en 1930, la Céleste fait partie du club très fermé des 8 champions du monde, avec des titres obtenus en 1930 et en 1950. Une étude réalisée par la Faculté des sciences sociales, en collaboration avec la Faculté de psychologie, ayant pour but d’étudier l’importance du football dans la société uruguayenne, révèle que 74 % de la population se sent représentée par l’équipe nationale. L’engouement social est énorme, le football unit les Uruguayens et affecte l’inconscient collectif de la société.
Sur un plan plus pragmatique, l’Uruguay est un pays très attirant pour les investisseurs étrangers, publics ou privés. Qualifiée de « Suisse de l’Amérique Latine », ce petit pays d’un peu moins de 4 millions d’habitants représente une terre d’accueil pour les capitaux étrangers, en étant un des plus stables de la région politiquement et en étant considéré comme un paradis fiscal. Mais les enjeux géopolitiques du football sont primordiaux pour ce pays qui tente de s’imposer à l’échelle mondiale et pour lui aussi, le football a un rôle majeur à jouer.
Une Chine en quête de crédibilité
« Le sport est un projet de face, un instrument essentiel de légitimité et de puissance pour le régime. Des sommes énormes et beaucoup de bureaucratie lui sont désormais dévolues », selon Miao Wei, sociologue chinois repris dans le livre Pékin 2008, tirée de « Pourquoi la Chine a déjà gagnée », de Luc Richard. Par cette formule, on comprend que le sport et le foot en particulier sont un enjeu majeur, non seulement pour le rayonnement de la Chine, mais aussi pour sa légitimation. Sur le modèle des Jeux Olympiques de Berlin en 1936 ou de ceux de Moscou en 1980.
Participer à des événements de ce type permet de rentrer dans la grande boucle du sport mondial, en accueillant et en défiants les autres nations de la scène internationale. La médiatisation d’un événement sportif donne la possibilité aux participants de montrer sinon leur force, leur modèle de société tel qu’ils veulent que celui-ci soit perçu. Cette méthode n’est d’ailleurs pas réservée aux modèles contestés. Comme le souligne Luc Richard dans son livre, ces comportements ne « [sont] pas spécifique[s] aux régimes totalitaires, même si [ils sont] parfois plus flagrant[s] chez eux ». L’exemple des JO de Los Angeles en 1984 et du show Américain le prouve.
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Partant de ce constat, il est donc naturel pour la Chine de chercher à gagner cette légitimité aux yeux du monde occidental. Les économies et les politiques occidentales sont en effet assez distantes, voire parfois hostiles avec la Chine. Passer par le vecteur du sport permet de contourner cette barrière géopolitique en s’adressant directement aux citoyens de ces nations, plus ouverts d’esprits sur l’attitude à adopter avec la Chine. Ainsi, dans le but de devenir « fréquentable », la Chine cherche à entrer en relation avec des pays dont la culture football n’est plus à prouver, à l’instar du Golfe.
C’est donc dans cette optique, entre autres, que les relations diplomatiques entre l’Uruguay et la Chine voient le jour en 1988. Ces relations apparaissent tardivement comparées aux autres pays d’Amérique latine, puisque la Chine communique avec le Chili depuis 1970, l’Argentine en 1972 et le Brésil en 1974. Témoin de la présence du foot dans les relations Sino-Uruguayenne, la réplique du stade historique où s’est jouée la première Coupe du monde que le président Vazquez offre au président Xi lors d’une visite officielle en 2016. Valentín Puntigliano, journaliste uruguayen, nous confirme d’ailleurs que la Chine voit cette relation diplomatique nouvelle d’un très bon œil. La main tendue économique de la Chine bonifiera l’économie uruguayenne.

Un Uruguay en quête de rayonnement
Pour renforcer sa crédibilité footballistique, ouvrir un partenariat avec l’Uruguay semble plutôt cohérent. « En Uruguay le football est tout. Nous sommes l’Uruguay par le football. Cela remonte à la Copa América 1916, aux premières Olympiades de 1924 et au premier Mondial de 1930 et c’est là qu’on a commencé à être l’Uruguay. », s’exclame Diego Lugano, le célèbre défenseur et capitaine de la Céleste dans un entretien pour le quotidien argentin La Nación. « Quand on est revenu d’Afrique du Sud 2010 avec la quatrième place, la moitié du pays était là pour nous recevoir.
Et l’Uruguay a changé d’humeur. Neuf mois plus tard il y a eu un record de naissances, la consommation interne aussi atteignait des records, ce fût le moment de la plus grande popularité du Président de la République. Les gens étaient heureux et tout cela grâce au football. » poursuit Diego Lugano dans le même entretien, convaincu que ce phénomène ne se voit nulle part ailleurs. Le football a donc toujours représenté une façon de se montrer pour ce pays, coincé entre l’Argentine de Messi et le Brésil de Pelé. L’organisation de la toute première coupe du monde à Montevideo n’est pas un hasard, surtout quand on connaît la distance qu’il fallait parcourir pour les nations européennes, à l’époque en bateau, pour une traversée de plusieurs semaines.
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Alors, quand la puissance économique qu’est la Chine propose aux Uruguayens de développer conjointement leur football, les sud-américains n’ont pas eu a beaucoup réfléchir. Comme le détaille l’ambassadeur d’Uruguay en Chine Fernando Lugris pour Fausse Touche, l’Uruguay a trop souvent été en retrait dans l’actualité internationale, alors même que le pays réalise de grandes choses aussi bien en termes de football qu’ailleurs. Selon lui, « le manque de visibilité de mon pays dans les médias traditionnels a incité notre gouvernement et l’ambassade de l’Uruguay en Chine à lancer une campagne à la fois dans le monde et en Chine pour diffuser le message sur les autres « objectifs » que le pays a marqué dans d’autres domaines de la vie en plus du football « .
Des atout à faire valoir
L’Uruguay souhaite briller mondialement et a coché un certain nombre « d’accomplissement pour faire parler de lui« . Selon ses ambassadeurs, c’est une clé pour prendre du poids dans le monde. Le pays brandit son classement au premier rang en termes de PIB par habitant parmi ses voisins d’Amérique latine. L’économique tient une place importante, et mieux répartir les ressources est un objectif. Ses gouvernants veulent se targuer de la prévalence de l’État de droit, son inclusion sociale et son étiquette de répartition la plus équitable des revenus de la région.
Pour sortir du lot et se différencier des pays mal-réputés comme la Colombie, le Mexique ou le Venezuela, l’Uruguay expose fièrement ses performances exceptionnelles dans les indices qui évaluent l’absence de corruption. La stratégie menée est celle de la différenciation sur des sujets clivants et modernes. Il désire être le premier pays au monde à réglementer la production, la distribution et la vente de cannabis et être également parmi les premiers à légaliser le mariage homosexuel…

Chine Uruguay, une alliance gagnant-gagnant
Alors concrètement, qu’est-ce que ces relations bilatérales apportent aux différents acteurs ? Du point de vue chinois, le premier avantage est la crédibilité sur le plan du football international. De la même manière que la stratégie sportive chinoise fonctionne en France ou en Italie, avec le rachat de l’Inter Milan en 2016, les mandarins vont chercher à s’implanter dans le pays que le président Xi reconnait lui-même comme étant une « grande puissance du foot ». Leonardo Jara, ancien footballeur professionnel, connaît la Chine depuis plus de 20 ans. Il a collaboré avec Evergrande et est aujourd’hui entraîneur et ambassadeur sur place. Pour Fausse Touche, il souligne que « la Chine investit dans l’économie uruguayenne. Le pays sud-américain est devenu un partenaire privilégié« .
Notamment dans les entreprises uruguayennes, pour développer par exemple son numérique, dans les entreprises de création de softwares. Dans le même temps, les exportations vers la Chine se sont intensifiées, c’est le cas pour l’industrie agroalimentaire. La Chine est très demandeuse en matière de lait, de vins, mais aussi de viande bovine. Sa démographie a explosé les décennies passées et ses besoins en alimentation sont importants.
De leur côté, les Uruguayens se trouvent dans une position gratifiante. En témoigne l’implantation d’une école de football dans la ville de Tangshan. Cette école aura pour vocation de faire découvrir le football à des dizaines de jeunes chinois, tout en permettant à la formation uruguayenne d’exporter son modèle au-delà de ses frontières. Leonardo abonde : « Le président chinois veut organiser une Coupe du monde mais veut d’abord que le football se développe pour atteindre les sommets de la Coupe du monde. La Chine ne doit pas faire de figuration, et notre relation au football était exemplaire et historique ».
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« Rassembler les peuples chinois et uruguayens »
Cet aspect « ambassade » de ce genre d’école est très clairement mis en avant dans le cas du camp estival de l’Uruguay Football Club, ouvert en juillet 2021 dans la province d’Hainan. Ce camp estival a pour vocation de former les jeunes Chinois au football, mais aussi et surtout, selon les dires de Fernando Lugris, de faire « découvrir la langue espagnole, la culture et l’histoire de l’Uruguay ainsi que la nourriture du pays« . Le site internet de ce centre met clairement en avant sa volonté de « rassembler les grands peuples de Chine et d’Uruguay ensemble« .
Une page entière de ce site est destinée à mettre en avant la puissance de l’Uruguay, ainsi que les footballeurs stars qui ont apporté la gloire au pays.
« J’ai été nommé ambassadeur d’Amérique du sud et d’Amérique centrale. De là, nous avons cherché à nous connecter davantage à notre pays. Mon travail consiste à ouvrir le marché du football professionnel chinois. J’accueille des joueurs et entraîneurs en provenance d’Uruguay et du continent comme j’ai pu être accueilli il y a 20 ans. À l’inverse, nous organisons des tournois saisonniers en Uruguay avec des équipes chinoises ».
Leonardo Jara
Les jeunes stagiaires chinois verront ainsi défiler des photos de Luis Suarez, Diego Godin ou encore Edinson Cavani dans les couloirs qu’ils emprunteront entre leurs entrainements et leurs cours de tango. Selon lui, c’est une façon de leur faire découvrir « un peu plus« . En échange, des investisseurs chinois supervisent la construction d’infrastructures en Uruguay.

Une amitié Chine Uruguay complémentaire ?
La chanson « Contigo en la distancia » écrite par le poète cubain César Portillo de la Luz, et résume parfaitement les relations entre ces deux pays. Cette proximité se traduit dans de nombreux domaines, et le football occupe une place très particulière parmi eux. Malgré les nombreux problèmes auquel le gouvernement chinois doit actuellement faire face, au premier rang desquels le Covid -qui a mis un terme temporaire aux échanges entre les deux pays et a fortement ralenti le développement du football-, l’ambition chinoise reste inchangée et les Uruguayens comptent beaucoup dessus.
La Chine est aujourd’hui en train de devenir un candidat sérieux pour obtenir l’organisation de la Coupe du monde d’ici à 2030, soit celle du centenaire après que la toute première Coupe du monde ait été organisée en 1930 par… l’Uruguay. La boucle est bouclée.
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