Après un énorme revers lors de cette Coupe du Monde, la Tunisie a engagé en catastrophe Hervé Renard, lui qui a rendu service à sept sélections africaines. En 2015, celles qui se sont qualifiées pour la CAN avaient, dans 31 % des cas, un coach français. Hervé Renard symbolise cette époque. Il a remporté la CAN avec la Zambie et avec la Côte d’Ivoire. Mais ce modèle du technicien tricolore sur le continent touche à sa fin. D’après France Info, en 2025, 60 % des entraîneurs engagés à la CAN avaient la nationalité sportive africaine. Seuls 5 % des coaches étaient Français. Depuis 2019, les entraîneurs les plus performants en Afrique sont des locaux, que ce soient Aliou Cissé, Emerse Faé, Djamel Belmadi ou encore Walid Regragui.

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Le modèle est-il immuable ? Pendant des années, les fédérations africaines ont fait confiance aux entraîneurs européens. Un technicien importé, quelques semaines de préparation, et puis place à l’improvisation. On a fini par les appeler les « sorciers blancs », un surnom d’abord donné à Claude Le Roy, sélectionneur du Cameroun à la fin des années 90, puis à ces entraîneurs qui débarquaient en Afrique comme des sauveurs du continent. Ce modèle fonctionnait initialement jusqu’à une forme d’épuisement. Et de recyclage. 

« On est passé d’une logique où l’étranger était considéré comme le choix naturel à une situation où le technicien local est désormais perçu comme une option crédible, parfois même préférable », résume Félix Kouadjo, ancien membre du staff de l’ASEC Mimosas, devenu entraîneur principal de la Société omnisports de l’Armée, en Ligue 1 ivoirienne. Pour lui, il y a plusieurs facteurs : un vivier de compétences locales plus important qu’il y a vingt ans ; l’idée selon laquelle l’entraîneur étranger serait forcément meilleur a disparu ; et une question économique aussi, car recruter à l’étranger coûte plus cher qu’un technicien local. « C’est souvent le signe d’une maturation du football national. » Cette dernière passe aussi par une redéfinition complète du rôle de l’entraîneur, loin du mythe historique du sélectionneur omnipotent. La nouvelle vague de techniciens ne cherche plus à être des « sauveurs », mais des chefs d’orchestre.

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La CAF a aussi fait sa part du travail. Lancé initialement en 2009, le système de la Convention des entraîneurs de la CAF a radicalement serré la vis lors de la saison 2021-2022 : l’instance impose désormais la Licence A, obligatoire pour s’asseoir sur le banc en compétition continentale, une mesure forte pour valoriser les techniciens locaux diplômés et rassurer les présidents. Il y a aussi une génération de joueurs africains formés en Europe qui est revenue avec autre chose que des souvenirs : une méthode, une vision, une légitimité gagnée sur les plus grands terrains du monde. Aliou Cissé était capitaine du Sénégal au Mondial 2002. Emerse Faé a joué en Ligue 1 et en Premier League. Quand ils ont pris les rênes de leurs sélections, personne ne pouvait les contester.

Félix Kouadjo, actuel entraîneur du SO Armée depuis juillet 2025.

Mais derrière cette révolution visible, une autre se prépare. Celle d’une génération qui n’a pas attendu d’avoir un palmarès de joueur pour oser entraîner. Celle d’une génération qui tente, expérimente, parle tactique. Alexandre Lafitte en est l’un des visages les plus forts. À 25 ans, sans aucune expérience chez les pros, il a posé ses valises à Abidjan, dans un club alors relégable. Trois saisons plus tard, le Stade d’Abidjan est champion de Côte d’Ivoire pour la première fois en 56 ans.

En Europe, les diplômes sont plus compliqués à avoir. « Il y a une contrainte de diplôme qui prend beaucoup trop de temps à obtenir. Il faut attendre. Alors, j’ai regardé ailleurs. J’avais une opportunité en Asie, une autre au Ghana. J’ai refusé. Puis, la Côte d’Ivoire est venue à moi. » Alexandre Lafitte savait que si cela se passait bien, il pourrait entraîner au plus haut niveau. « Les portes n’étaient pas ouvertes. Donc j’en ai ouvert une. »

« À la base, l’Afrique n’est pas pour se lancer, c’est pour finir sa carrière. »

Alexandre Lafitte.

À l’aéroport d’Abidjan, en janvier 2023, il y avait du monde pour l’accueillir. « Dans ce contexte difficile pour le club, celui qui arrive est reçu comme l’enfant béni du pays. C’était intense. On avait peu de temps pour ça. » Car les supporters brûlent aussi d’un feu intense pour leur club. Le Stade d’Abidjan étant relégable, c’était l’opportunité de sa vie.

Dans le vestiaire du Stade d’Abidjan, certains joueurs ont gagné des CAN, des Ligue des champions africaines. Ils sont plus vieux que lui et ont une aura impressionnante. La question de la légitimité pouvait se poser : « La chose la plus importante, c’est de leur faire comprendre qu’ils peuvent progresser et gagner ». Il ne parle pas d’autorité, mais de conviction. Cette approche humaine et collective est devenue le mantra de cette nouvelle vague de techniciens sur le continent. Exit celle des entraîneurs avec une carrière longue comme le bras.

Entre deux saisons, Félix Kouadjo, lui, a effectué des stages d’observation au Club Brugge KV et au Havre AC afin de s’imprégner d’autres méthodes. En juillet 2025, après six saisons passées dans l’ombre, il a enfin les commandes d’une équipe première, la SOA, en Ligue 1 ivoirienne.

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Mais la légitimité ne se gagne pas que sur un coup de bluff ou un diplôme européen. Elle se construit aussi dans le cambouis des structures locales. Félix Kouadjo a bouffé six saisons à l’ASEC Mimosas, le monstre du football ivoirien. Il y a tout fait : préparateur physique, analyste vidéo, adjoint. Un parcours à l’ancienne qu’il revendique : « J’ai construit mon parcours avec patience, rigueur et ambition. Mon apprentissage a débuté à la base de la pyramide du football, au contact des jeunes joueurs et du football amateur. »

Interrogé par le média Sunu Foot Local après l’exploit de son équipe face au Casa Sports en demi-finale de Coupe du Sénégal (favori pour le titre), Serigne Cheikh Diouck, coach de l’UGB, ne dit pas autre chose pour expliquer sa réussite : « Ce sont des jeunes qui sont à l’écoute, qui n’ont pas de problèmes. Ils ont une solidarité entre eux, de l’engagement et un fighting spirit ». Leur parcours inspire le respect. Ils sont sortis vainqueurs d’une intense finale contre le Diambars FC, après avoir éliminé le deuxième du championnat et le tenant du titre, plus tôt dans la compétition.

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Pourtant, cette adhésion doit parfois composer avec un paradoxe culturel complexe entre les joueurs locaux et les binationaux formés à l’occidentale. Julien Mette, coach du Tusker FC au Kenya, note ainsi un décalage surprenant chez les jeunes joueurs passés par les structures professionnelles européennes, souvent trop formatés théoriquement : « J’ai été surpris d’apprendre des choses tactiques assez basiques à des garçons qui ont cinq ou six ans de centre de formation français. Ils n’arrêtent pas de poser des questions et de voir des problèmes, là où le joueur africain capte l’intention et bascule beaucoup plus vite dans la spontanéité. » Le défi des nouveaux entraîneurs consiste désormais à injecter de la structure moderne sans briser l’instinct et le fighting spirit propre au continent.

Le leadership n’est pas unique : « Il faut être capable d’aller sur l’opposé, être plus autoritaire avec certains, plus souple avec d’autres. » Pour le maintien, il fallait une approche directe, stricte, une mission commando. L’année du titre, Lafitte a proposé autre chose : « Je suis très exigeant sur la manière d’entraîner. Mais je peux être plus souple sur certaines attitudes. À l’échauffement ils déconnent, au match, ça switch. »

Pour Kouadjo, la légitimité passe par une autre manière : la polyvalence. Au-delà de ses compétences d’entraîneur, il est aussi analyste vidéo, préparateur physique, titulaire d’une licence en psychologie en plus de son master Staps. Selon lui, l’entraîneur moderne n’est plus seulement un donneur de consignes. « Il est à la fois tacticien, manager, analyste de données, communicateur et leader. » Quand il est arrivé à la SOA, il n’a pas improvisé pas une identité de jeu. Il en avait déjà une, nourrie par ses années à l’ASEC et ses stages européens. Le vrai défi était ailleurs : construire un staff cohérent, capable de partager ses standards, et accompagner un groupe de joueurs qui découvre l’intensité et l’analyse vidéo permanente : « La mise en place du projet n’a été ni simple ni immédiate ».

Alexandre Lafitte, entraîneur passé par le Stade d’Abidjan et le Marumo Gallants FC. (Vodacom Soccer)

Quant aux infrastructures, Lafitte coupe court aux clichés : « En Côte d’Ivoire, après la CAN, certains clubs valaient très bien quelques clubs de Ligue 2 en France. La qualité des pelouses est de très haut niveau. » En Afrique du Sud, là où il a entraîné également, c’est encore autre chose. Un staff de huit personnes contre quatre ou cinq à Abidjan. Un bus à l’européenne. Un centre d’entraînement racheté et rénové. « L’Afrique du Sud, c’est similaire à l’Europe dans la vie, dans le fonctionnement, les mentalités. Totalement différent d’Abidjan ».

Kouadjo nuance sur la data et la vidéo, des outils que l’on présente souvent comme acquis. La réalité est plus inégale. « Le coût des équipements et des logiciels reste un investissement important pour de nombreux clubs. Le manque de personnel qualifié aussi. » Dans beaucoup de structures, les priorités budgétaires vont encore aux salaires et aux déplacements, avant la performance. Mais la tendance s’accélère. « Un analyste vidéo peut aujourd’hui travailler avec une simple caméra et des logiciels abordables, là où il fallait des moyens beaucoup plus importants avant. La question n’est plus de savoir si le continent a compris leur importance, mais à quelle vitesse ces outils vont se généraliser. »

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Est-ce que le football africain rattrape son retard sur l’Europe, ou invente quelque chose de nouveau ? Pour Lafitte, « le sentiment, c’est que les clubs se développent. Cela vient par de meilleures infrastructures, plus de moyens économiques, une meilleure organisation. Des cellules de recrutement, une vraie vision sur la performance ».

Il cite Mamelodi Sundowns, le grand club sud-africain, qui a battu Leipzig 3-1 dans un match amical sans ses internationaux. Les clubs africains ne sont jamais ridicules en coupes intercontinentales. « Beaucoup de joueurs préfèrent rester sur le continent plutôt qu’aller en Europe. Si je compare à la France, des joueurs peuvent beaucoup mieux gagner en Afrique qu’en Ligue 2. » Ce n’est pas encore le Moyen-Orient, mais cela pourrait le devenir. Cette construction a changé la nature même de l’exigence.

« Aujourd’hui, ce que je demande, ce n’est pas de gagner la Coupe du Monde, mais c’est de montrer fièrement ce qu’on est et rester haut dans le classement FIFA », déclare Fethi, supporter du Maroc. Il ajoute ensuite que la demi-finale de 2022 a laissé une trace durable : « Il y a tellement eu d’émotion et de joie, on ne mesure pas l’impact car je pense que grâce à ça, plusieurs binationaux n’hésitent plus, comme Bouaddi par exemple »

Kouadjo pousse la réflexion plus loin, sur le terrain tactique. Le football africain n’a pas encore son tiki-taka, son gegenpressing, son catenaccio. Cette identité immédiatement reconnaissable. La plupart des meilleurs joueurs sont formés dans des académies liées à des clubs européens. Les systèmes dominants, le pressing, la relance courte, tout vient d’ailleurs. « À première vue, cela peut donner l’impression d’une simple imitation. Mais quelque chose de nouveau émerge. »

Le problème, explique-t-il, c’est que l’Afrique n’est pas un pays mais 54 fédérations, avec des cultures footballistiques très différentes. « Le football africain ne copie plus simplement l’Europe. Il utilise les outils tactiques développés partout dans le monde, mais il commence à les réinterpréter selon ses propres forces. La véritable identité tactique africaine n’est peut-être pas un système précis. C’est moins une école unique qu’une manière particulière d’utiliser les principes modernes du football », analyse Félix Kouadjo.

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L’adaptation aux contraintes géopolitiques et structurelles devient alors le principal moteur de cette innovation. C’est exactement le cas d’école qu’ont vécu le sélectionneur Julien Mette et son analyste Florent Toniutti lors du Tournoi Maurice Revello, avec les U20 du Congo. Privé de véritables milieux de terrain défensifs à cause du refus des clubs européens de libérer ses joueurs, le staff a dû improviser.

En trois jours chrono, ils ont retourné le cerveau de leurs joueurs en calquant des circuits de relance très basse inspirés du Barça pour éclater le pressing adverse, forçant un 4-4-2 classique à se transformer en un 3-1-4-2 mouvant. Pour Toniutti et Mette, c’est ça, le foot moderne sur le continent : la vidéo et la data ne servent plus à réciter des manuels, mais à bricoler des miracles dans l’urgence. Sauf qu’à force de donner des cours de tactique à la terre entière, l’Afrique a fait grimper son niveau d’exigence en flèche.

Le changement, selon Fehti, s’inscrit dans cette révolution globale du continent : « C’est propre au Maroc, on a tellement évolué, au niveau des stades. On a organisé la dernière Coupe d’Afrique, et on est coorganisateur de la prochaine Coupe du monde. Ce n’est pas rien. » Ces changements montrent une immense évolution dans l’exigence des supporters marocains.

Cette ambition neuve, les techniciens de la nouvelle génération la portent en eux au quotidien. Aujourd’hui, Alexandre Lafitte a un objectif : gagner des titres au plus haut niveau, se confronter à ce qui se fait de mieux. La Ligue des champions européenne est son plus grand rêve, même s’il aimerait aussi coacher à Bordeaux. Félix Kouadjo, lui, voit plus loin que sa propre carrière. Entraîner un grand club africain, Mamelodi, l’Espérance de Tunis. Une sélection nationale, des U23 jusqu’à l’équipe A. Et un jour, devenir lui-même instructeur pour la CAF, pour transmettre son expérience aux jeunes entraîneurs qui montent.

Et si un jeune demandait à Alexandre Lafitte comment faire ce qu’il a fait, partir entraîner en Afrique sans attendre ? « Si tu vois ça comme une opportunité, ne te pose pas de question. Mais si tu doutes ou hésites, n’y va pas. Il n’y a pas la place pour ça. À partir du moment où tu poses la question, tu as déjà ta réponse. »


Riyad Foufa

Étudiant passionné de football, je partage ma plume.

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