Pour le football féminin, la route sera encore longue avoir de pouvoir jouir d’un même traitement que chez les hommes. En juin dernier, l’équipe féminine suisse de football perdait 7 à 1 face à une équipe masculine U15. Alors que la fédération suisse souhaitait cacher ce résultat, il n’a pas échappé à la transparence qu’impose internet, à l’opportunisme de certains médias et à celui des internautes… SRF, comme de nombreuses études avant elle, a tenté de détruite une bonne fois pour toute un mythe misogyne. Un match expérimental a opposé deux équipes de garçons, avec des règles quelques peu modifiées. Changement d’échelle, temps de jeu allongé, comment mettre fin à cette épineuse inégalité ?

« Le football, c’est pour les garçons ». Le football s’est construit comme un bastion de la masculinité, un territoire où les hommes se retrouvent entre eux. L’irruption des femmes en tant qu’athlètes de haut niveau est perçue par certains comme une menace pour cette identité masculine profondément ancrée. L’histoire témoigne. En Angleterre, au début des années 1920, le football féminin est en pleine expansion. L’année suivante, la fédération anglaise bannit pourtant les femmes des terrains. En France, le Régime de Vichy interdit leur pratique. Il faudra attendre les années 1970 pour que les fédérations changent enfin de cap…
Une expérience pour dénoncer le harcèlement
Cette défiance est toujours présente. Elle se manifeste par une hostilité et une misogynie systématique à chaque actualité sur le football féminin. Les formes de ce rejet sont multiples. Certains optent pour la dévalorisation par l’humour, à l’image de cette pancarte à Lyon, en 2017, au Groupama Stadium. Elle renvoyait les femmes à la cuisine et les hommes au stade. D’autres préfèrent la stratégie de l’évitement, aussi appelée « whataboutism » : l’idée est de détourner immédiatement la conversation pour mieux étouffer le sujet et nier sa pertinence. Le paternalisme constitue une autre facette de ce phénomène. Les footballeuses sont régulièrement infantilisées, leurs accomplissements relégués au rang de curiosité.
L’illustration parfaite est celle d’Alexia Russo, nouvellement sacrée championne d’Europe. En 2023, alors qu’elle terminait meilleure joueuse de l’équipe de Manchester United, un officiel du club a refusé de lui donner le trophée, estimant qu’il était « trop lourd pour elle ». Enfin, persiste une critique récurrente concernant le prétendu « niveau » insuffisant du football féminin, souvent émis sans avoir visionné un match entier. Cette critique s’accompagne de comparaisons constantes et injustes avec le modèle masculin, érigé en norme absolue sans considération pour son histoire et ses développements structurels différents.
Une expérience pour dénoncer le harcèlement
Cette défaite de l’équipe suisse face à des jeunes hommes de 15 ans n’est pas la première de ce genre et certainement pas la dernière. Comme elles, l’Olympique Lyonnais, couronné de cinq Ligue des Champions consécutives, a perdu 7-0 face à une équipe U16 en 2021. Derrière ces défaites, qui paraissent illogiques pour certains et risibles pour d’autres, se cache une réalité méconnue. « L’écart entre le football masculin et féminin tient avant tout à la physiologie, non à la technique ou la tactique », analysent la sociologue Ragna Stalsberg et l’expert en sciences du mouvement Arve Vorland Pedersen, dans une étude publiée par la National Library of Medecine.
L’athlète masculin possède plus de fibres musculaires avec une contraction deux fois plus élevée que chez les femmes, permettant d’obtenir de la masse musculaire plus rapidement. Son taux de testostérone est aussi 15 fois plus élevé. Cette hormone permet une meilleure réponse des muscles à l’exercice. Enfin, son cœur et ses poumons sont plus volumineux, son corps obtient donc une meilleure livraison d’oxygène et produit une énergie optimale. « Dans le monde professionnel du sport, toute différence de performance supérieure à 1 % entraîne d’énormes répercussions » explique Veronica Furno Puglia, physiologiste et doctorante. « Les différences en performance sportive varient entre 10 % et 40 % entre les femmes et les hommes » rajoute la physiologiste de l’exercice.
Arve Vorland Pedersen, Ingvild Merete Aksdal, Ragna Stalsberg – Échelonner les exigences du football selon les différences de sexe anthropométriques et physiologiques : une comparaison plus équitable du football masculin et féminin
Pour illustrer ce fossé, la chaîne suisse SRF a mis en scène une expérience. Sur la base des travaux de Ragna Stalsberg et d’Arve Vorland Pedersen, elle a organisé un match. Les deux équipes sont composées d’hommes : les moins de 17 ans du FC Winterthour et les moins de 19 ans du FC Thoune. Cependant, les paramètres de jeu ont été ajustés pour supprimer les avantages biologiques masculins et simuler l’effort supplémentaire consenti par les joueuses.
Des désavantages sur et en-dehors du terrain
Dès le vestiaire, les inégalités apparaissent. Les footballeuses doivent composer avec des équipements rarement conçus pour leur physiologie, ce qui engendre un risque accru de blessures et d’inconfort. Un déséquilibre frappant est observable dans la pratique du football. Une joueuse a entre deux et sept fois plus de chances de subir une rupture des ligaments croisés qu’un joueur, comme l’a établi Marine Rouard, chercheuse à l’université d’Aix-Marseille. Ce risque s’explique par un ensemble de facteurs hormonaux et biomécaniques mais aussi et surtout par les chaussures. Celles-ci sont exclusivement fabriquées pour des pieds masculins. Or, la morphologie des pieds diffère entre les sexes. Pour une même pointure, la largeur et le volume ne sont pas équivalents.
Le souci va même plus loin. « Un autre critère important, c’est le point de courbure du pied », souligne Katrine Okholm Kryger dans la revue scientifique Sports Engineering. Les crampons raidissent la chaussure, conçue pour plier à un endroit précis. Problème : « le ratio entre orteils et pied est différent », explique la chercheuse. La flexion ne se fait donc pas au bon endroit pour les joueuses, qui s’exposent à des fractures de stress. De plus, les crampons sont de la même taille que ceux des chaussures masculines, alors que le poids et la force musculaire des joueuses sont souvent inférieurs. « Techniquement, la traction à appliquer pour extraire ces crampons du sol sera plus forte », précise Kryger.
Ces inconvénients se retrouvent même dans les équipements exclusivement utilisés par les joueuses. Les soutiens-gorges de sport, dictés par les sponsors et non par les besoins des sportives, en sont aussi un exemple.
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Les technologies de suivi performance n’y dérogent pas. Les gilets et bracelets GPS « sont calibrées pour des morphologies et une physiologie masculine, conduisant à une récolte de données sous-optimale pour les femmes », résume la Dr Naomi Datson, experte de la performance sportive. À l’heure où la data s’est imposée comme outil de travail nécessaire, les joueuses sont une nouvelle fois mise de côté.
Certaines améliorations semblent pourtant simples comme le short. Parce qu’elles sont obligées de porter des shorts clairs afin de correspondre aux codes esthétiques du football masculin, de nombreuses joueuses redoutent les marques de sueur ou les fuites durant leurs menstruations. En avril 2023, l’équipe d’Angleterre avait ainsi obtenu de jouer en short bleu marine plutôt que blanc, une préoccupation loin d’être anodine qui retentit directement sur leur confiance et leur performance.
Pour les besoins de l’expérience relatée, le ballon standard est remplacé par un modèle de taille et de poids équivalents à un ballon de basket. C’est plus difficile de dribbler et il faut faire davantage de passes. « Même les passes longues deviennent compliquées avec ce poids », confie un joueur. Les buts sont élargis à 8,40 mètres au lieu des 7,32 mètres habituels. Cet écart plonge les gardiens dans la même détresse que celle si souvent pointée du doigt chez les filles. Enfin, le terrain est agrandi de 20 %, et les mi-temps étirées à 56 minutes. L’exercice est sans pitié. « J’ai besoin d’oxygène », s’exclame un participant alors que la première période se termine à peine. Un autre revient sur son expérience sur le terrain : « je demandais tout le temps à l’arbitre : ‘‘combien de temps reste-t-il ?’’ »
Un football singulier dont il faut faire l’éloge
En définitive, l’expérience démontre avec clarté que le football féminin est structurellement désavantagé. Forcées de performer dans un cadre conçu pour et par les hommes, les joueuses doivent constamment surcompenser. Cela altère inévitablement la fluidité de leur jeu et alimente un cycle de dénigrement.
« Leur jeu n’est pas inférieur : il est différent, et mérite d’être regardé pour ce qu’il est », martèle Ragna Stalsberg. « L’essentiel reste de valoriser ses mérites pour en finir avec le dénigrement systémique qui frappe les joueuses. » L’objectif n’est donc pas de le comparer au modèle masculin, érigé en norme absolue, mais de le valoriser pour ses propres mérites et son potentiel. Il serait tout à fait envisageable d’opter pour des adaptations simples et pragmatiques, à l’instar de ce qui se pratique déjà dans le basket féminin avec un ballon plus petit. Ajuster le matériel, revoir certaines règles ou équipements constituerait ainsi une première étape cruciale pour corriger des inégalités systémiques.
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Ainsi, la légitimité du football féminin ne se niche pas dans sa similitude avec le modèle masculin, mais dans sa propre excellence et sa capacité à inspirer. Reconnaître et corriger ces disparités n’est pas une faveur, mais une nécessité pour que le football devienne véritablement un sport pour tous.
Si cette expérience et ses études constituent un progrès, elles masquent une réalité plus complexe. La performance sportive dépend de nombreux facteurs, elle ne se réduit pas à des adaptations matérielles ou temporelles. Elle émerge d’un écosystème complet : la qualité de l’entraînement, la dimension psychologique et la liberté d’explorer. C’est tout cet environnement qui façonne la performance.
Modifier l’équipement ne suffit pas à transformer les mentalités ou les structures de pouvoir inhérentes au football. Cela ne résout pas non plus les inégalités de financement, de reconnaissance ou de médiatisation. Ce contexte est le produit d’une culture, de normes de genre et des conditions d’accès au sport. La progression actuelle du football féminin est le fruit de l’amélioration des conditions d’entraînement, de l’augmentation des financements et, surtout, de l’engagement de personnes déterminées à faire évoluer la société.
Théo PASCO