Beaucaire, 15 000 habitants, 40 % de la population en quartier prioritaire, 25 % de chômage. Dans cette ville du Gard, le Stade Beaucairois FC est devenu en 2025 le lauréat de SensationnElles, programme porté par la Fédération française de football qui récompense chaque année le meilleur projet de développement du football féminin amateur. À la clé ? 30 000 € sur trois ans, un séjour à Clairefontaine et un coup de projecteur national. Derrière cette victoire, Tatiana Fina, responsable de la section féminine depuis sa création, qui a porté le dossier et mené le projet Sport’Pulse depuis ses débuts.

Un rôle qui dépasse largement le rectangle vert : développer la structure, former les éducateurs et tenter de changer le futur d’une ville frappée par le chômage. À ses côtés pour ce grand entretien, Laure Boulleau, ancienne joueuse de haut niveau, consultante pour Canal+ et marraine de SensationnElles, qui apporte un regard plus large sur les réalités du football féminin amateur.
« SensationnElles, né du programme Toutes Foot de la FFF, change-t-il vraiment les choses structurellement, ou est-ce un coup de projecteur ponctuel ?
Tatiana Fina : Au-delà de l’apport financier, qui est énorme, la visibilité que cela apporte est tout aussi précieuse. Il y a eu un vrai avant-après pour notre club. Les 30 000 € vont nous permettre de créer une section sport-études, de lancer une académie en partenariat avec un établissement scolaire. Même si cela est versé en trois années. L’idée, c’est de devenir une référence à l’échelle régionale.
Laure Boulleau : Honnêtement ? Les deux et je préfère qu’on soit lucides là-dessus. Un programme privé ne peut pas se substituer à une politique publique sportive digne de ce nom. Mais ce qu’il peut faire, c’est créer des effets levier. Un club qui reçoit un financement, de la visibilité, un réseau, cela peut être le déclencheur d’une structuration durable. J’ai vu des clubs qui, grâce à cette reconnaissance, ont réussi à convaincre leur mairie d’investir. Ce n’est pas rien.

Concrètement, c’est quoi être marraine de SensationnElles ? C’est un rôle honorifique ?
LB : Non, ce n’est pas un rôle de façade. Je refuse les engagements symboliques. Avec SensationnElles, j’ai accès aux dossiers des clubs candidats, je participe aux échanges sur les critères de sélection, et j’interviens quand un projet me semble particulièrement porteur ou quand un club est passé à côté alors qu’il méritait d’être vu. Ce qui m’intéresse, c’est ce que ces structures font concrètement pour leurs joueuses, pas leur communication. Est-ce qu’elles forment ? Fidélisent-elles ? Est-ce qu’elles créent un environnement où une fille a envie de rester dix ans ?
Qu’est-ce qui t’a frappé chez le Stade Beaucairois le jour de la finale à Paris ?
LB : Leur cohésion. Ces filles venaient d’un club que personne ne connaît en dehors de leur département, face à des équipes venues de métropoles beaucoup mieux dotées et elles ne se sont pas comportées comme si elles avaient déjà perdu. Il y avait quelque chose de très solide dans leur façon d’être ensemble, une vraie culture de club. Ce n’est pas quelque chose que tu construis en une saison. Ça, cela m’a touchée, parce que c’est exactement ce que le programme est censé valoriser : des projets qui durent, pas des vitrines.
Un programme privé ne peut pas se substituer à une politique publique sportive digne de ce nom.
Laure Boulleau, ancienne internationale, consultante Canal+ et marraine du programme
Comment était la section féminine avant de candidater à SensationnElles ?
TF : En termes d’infrastructures, il y a toujours eu une vraie égalité entre les garçons et les filles au Stade Beaucairois, c’est une volonté du club. Les moyens ont toujours été là. Sportivement, c’était plus compliqué depuis le Covid chez les seniors. Les résultats étaient difficiles, mais on s’est accroché et on a réussi à maintenir les équipes. Le club a décroché le label bronze « École féminine de football » par la Ligue Occitanie dès 2019 et nous sommes labellisés or depuis 2024. Les labels sont mis en place par la fédération et il faut répondre à des critères associatifs, éducatifs, formatifs et sportifs. Il faut être capable de se faire relabelliser tous les deux ans.
La réalité du foot féminin amateur aujourd’hui, c’est quoi ?
LB : La réalité, c’est une fracture énorme. D’un côté, le foot féminin professionnel bénéficie d’une visibilité, de financements, d’une couverture médiatique qui ont explosé ces dernières années. Et c’est très bien. Mais en amateur, les conditions n’ont pas suivi. Des entraînements sur des créneaux impossibles tard le soir parce que les hommes ont pris les horaires en premier, des vestiaires inadaptés, des budgets ridicules. Ce n’est pas une exception, c’est la norme dans beaucoup de clubs. Et le pire, c’est que les filles continuent quand même. Elles jouent par passion pure. C’est beau et c’est profondément injuste en même temps.
Le projet Sport’Pulse, c’est quoi exactement, et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?
TF: Sport’Pulse, c’est ce qui nous a amenés à SensationnElles. C’est un dispositif mis en place au club où le football devient un levier de mobilisation. On organise une Youth League, un tournoi de foot sur les city-stades de Beaucaire, et on va à la rencontre des jeunes de 16 à 25 ans. Le tournoi se termine et on repère les jeunes qui ont besoin d’un coup de pouce. On leur propose ensuite une préparation physique et mentale de trois semaines mais aussi de rédaction de CV et lettres de motivation, et une mise en relation avec des employeurs grâce à notre partenariat avec France Travail. L’objectif, c’est qu’ils repartent avec un contrat ou une formation, avec un diplôme en poche.
Ce projet est issu d’une réflexion de longue date menée par le club. Beaucaire compte 15 000 habitants avec un taux de chômage de 25 %, et le Stade Beaucairois est la plus grosse association de la ville. Notre réflexion a été de se dire que l’on peut faire 800 ou 900 bons citoyens à défaut de former uniquement des footballeurs. L’objectif est d’avoir des jeunes qui peuvent aussi travailler.
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La journée Youth League prend la forme d’un tournoi itinérant en juillet et août, avec des réunions dans les city stades. Il y a un tournoi masculin et un tournoi féminin. Les filles ne voulaient pas la mixité ; c’est de là qu’est né le projet SensationnElles.
Quelle forme prend cet accompagnement de jeunes exactement ? Et les partenariats ?
TF : Il n’y a pas de préparation mentale. Le football est utilisé comme un levier d’insertion. C’est l’outil phare pour aider tout cela, car il montre les facettes de la vie. C’est très symbolique : il faut être fort mentalement.
Nous avons beaucoup de partenaires : le réseau Galaxie, des partenaires privés, le secteur associatif, etc. Tout cela sert à pouvoir accompagner les jeunes. Le partenariat avec France Travail se traduit par exemple par des job datings organisés sur Beaucaire avec ces associations, comme en octobre.
Toi qui as joué au plus haut niveau, que dois-tu au football amateur ?
LB : Tout, littéralement. C’est un surveillant de collège, à Riom, qui m’a remarquée et proposé de rejoindre le FC Riomois. Sans les clubs amateurs auvergnats qui m’ont accueillie, le CNFE de Clairefontaine ne m’aurait jamais repérée. Et sans Clairefontaine, il n’y a pas de PSG, pas d’équipe de France, pas de carrière. La chaîne commence là, dans ces clubs que personne ne cite jamais. Moi, je ne les oublie pas.
Comment avez-vous appris que votre club avait gagné, et quelle a été la première réaction en interne ?
TF : On a d’abord reçu un appel pour faire partie des huit finalistes. Nous sommes montés à Paris, avec, notamment, Laure Boulleau, et on a présenté le projet devant le jury. Chaque club devait aussi préparer une vidéo d’une minute et beaucoup d’autres choses à produire pour répondre au cahier des charges. Quand on a appris qu’on avait gagné, c’était un mélange de soulagement et de fierté. On était très contentes et très fières.
Le séjour à Clairefontaine, cela représente quoi pour des joueuses d’un club amateur du Gard ?
TF : Pour la finale de SensationnElles à Paris, c’était Sofiane Carletat, notre entraîneur N3, Xavier le président et moi. Ensuite, on a emmené 16 filles U14 à Clairefontaine pendant dix jours, une expérience extraordinaire pour elles. Ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est qu’on a pu y emmener une éducatrice du club qui est elle-même issue du dispositif Sport’Pulse et qui est aujourd’hui en contrat d’apprentissage. C’est la boucle qui se boucle.
Les 30 000 €, qui a décidé comment les utiliser, et quels sont vos grands postes de dépenses ?
TF : C’est 10 000 € par an pendant trois ans. L’objectif avec cet argent, c’est de créer une section sport-études pour les filles. À partir de la prochaine saison, on lance l’académie en partenariat avec un établissement scolaire. Ça concernera les U18 et les seniors en Régional. On vise la qualité, c’est-à-dire le foot ouvert à tous et le fait de devenir une référence régionale avec une section scolaire. Cela permet de former des joueuses jusqu’au bac pro, par exemple. Les formations professionnelles vont ouvrir plus de portes, permettre de mener un double projet et de former les filles plus tôt pour qu’elles soient plus performantes en senior.
Quelle est votre plus grande fierté au sein du club ?
TF : C’est d’avoir pu emmener ces enfants de 11 à 14 ans à Clairefontaine. Il y a eu des larmes, des rencontres avec des joueuses professionnelles… C’est pour ces moments-là qu’on fait ce métier. Et au-delà de ça, c’est le chemin parcouru par la section féminine, car au départ, il n’y avait aucune fille, et aujourd’hui on a des équipes dans toutes les catégories d’âge, avec une équipe senior performante. Cette fierté là, elle est immense.
Est-ce que le foot féminin d’aujourd’hui ressemble à ce que tu espérais quand tu jouais ?
LB : Par certains côtés, il dépasse ce que j’osais espérer. Quand je jouais, on ne remplissait pas le Parc des Princes. On n’avait pas de droits TV. Les jeunes filles ne rêvaient pas de jouer pour l’équipe de France comme elles le font aujourd’hui. Ça, c’est immense. Mais non, l’égalité que j’espérais n’est pas là. L’écart entre le pro et l’amateur reste un gouffre. Et dans beaucoup de clubs, une fille qui veut jouer au foot doit encore se battre pour avoir sa place, son créneau, son vestiaire. Ça, je ne l’avais pas anticipé, que le progrès en haut ne ruisselle pas automatiquement vers le bas.
Que manque-t-il concrètement pour que le foot féminin se développe ?
TF : Il manque de la visibilité, un petit peu plus de reconnaissance et des moyens. On a l’impression de devoir faire dix fois plus que le football masculin pour recruter, pour être vu, pour tout.
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LB : Trois choses. D’abord une obligation réglementaire : que les clubs qui reçoivent des subventions publiques soient tenus d’avoir une section féminine et de lui allouer un minimum de ressources. Pas une invitation, une condition. Ensuite, une vraie formation des dirigeants. Et enfin, des indicateurs de suivi, car aujourd’hui, on ne sait pas vraiment ce qui marche. Le foot féminin amateur mérite autant de rigueur dans son pilotage que n’importe quel autre secteur sportif.
Ces clubs qui ferment leur section féminine en premier quand ça va mal, tu en penses quoi ?
LB : C’est révélateur avant tout. Couper ce qui est perçu comme accessoire, c’est souvent la première décision prise et elle en dit long sur la place réelle accordée au foot féminin dans ces structures : une option, pas une priorité. Pourtant, une section féminine bien construite, c’est une source de licences, de dynamisme, d’image pour le club. Si elle est la première sacrifiée, c’est souvent le signe qu’elle n’a jamais vraiment été intégrée au projet global. Je comprends que les contraintes financières forcent des choix difficiles. Mais le choix de commencer par là mérite qu’on s’y arrête et qu’on pose les bonnes questions sur les priorités réelles de ces dirigeants.
Un mot pour les clubs qui hésitent encore à se lancer ?
TF : Persévérez, travaillez dur. Il y a eu un vrai avant-après pour notre club et ça ne s’arrête pas au chèque.
LB : La chaîne commence là, dans ces clubs que personne ne cite jamais. Sans le football amateur, il n’y a pas de Clairefontaine, pas d’équipe de France, pas de carrière. Moi, je ne les oublie pas. »
Chiffres clés
- 40 % des Beaucairois vivent dans un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV)
- 33 % des jeunes de moins de 25 ans vivent dans les QPV
- 25 % de taux de chômage
- 35 % des jeunes déscolarisés
- 100 participants à la Youth League
- 30 jeunes issus de la Youth League ont intégré Sport’Pulse
- 70 contrats générés
- Réseau de partenaires de 40 associations et entreprises



