Pendant longtemps délaissée par les clubs des grands championnats européens, la JLeague est depuis une demi-décennie une des ligues à la mode. Les joueurs japonais sont enfin considérés à leur juste valeur. Mais comme avec l’Amérique du Sud, le pillage ne se fait pas dans la demi-mesure, et vise aussi des joueurs de plus en plus jeunes. À qui cette politique profite-t-elle, et qui dessert-elle ?

Après des années de réticence, le nouvel eldorado
Au XXe siècle, le football japonais n’existait presque pas aux yeux de l’Occident. Il faut dire que le pays a accumulé un grand retard, notamment par rapport au voisin sud-coréen. Mais les années 90 ont marqué une grosse ascension du football japonais. Le Japon a remporté une première coupe d’Asie en 1992, puis deux en 2000 et 2004. Sur la scène internationale, le Pays du Soleil Levant découvre la Coupe du Monde en 1998, avant de la coorganiser en 2002. Néanmoins, l’Occident continue de délaisser le marché japonais. La plupart des locaux qui s’exportent vont au Brésil. Et même si des noms comme Nakata ou Miura commencent à intéresser, notamment l’Italie, ce sont des événements rares. C’est aussi pour cela que ces quelques joueurs sont si estimés au Japon.
La dynamique se poursuit les années suivantes, bien que des écuries européennes tentent parfois des coups. Mais les expériences sont généralement courtes. Les joueurs japonais ayant souvent du mal à s’adapter. Quelques clubs recrutent des jeunes japonais à la fin des années 2010. Ryo Miyaichi part à Arsenal, Ko Itakura à Manchester City. Mais le premier est fauché par les blessures, alors que le second est victime de la politique du club mancunien, qui lui fait enchaîner les prêts.
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L’après-COVID marque le football, de par l’explosion d’un nouveau modèle économique : le trading. Si des championnats majeurs comme la Premier League, la Liga et la Serie A ne basculent pas trop vers ce modèle, de nombreux clubs de Ligue 1, Jupiler Pro League ou Eredivisie l’adoptent. Et les joueurs japonais représentent une excellente opportunité de marché. Ils ne coûtent pas cher, sont formés depuis quelques années dans le but de rivaliser face aux équipes européennes et sont souvent très sensibles aux offres européennes.
Le championnat belge en particulier recrute depuis quelques années des dizaines de joueurs japonais. Si le club de Saint-Trond, détenu par des japonais, a initié cet exode depuis une décennie, presque tous les autres s’y sont mis. En Eredivisie, Nimègue et le Sparta Rotterdam ont aussi flairé le filon. Quant à l’Allemagne, on constate aussi de plus en plus de mouvements en provenance de la JLeague. Ils s’inscrivent cependant moins dans une logique d’achat revente.
L’exode des joueurs japonais est un phénomène ancien, mais dont l’explosion du volume est assez récente. C’est un système qui profite à beaucoup.
Une Europe conquérante
Et dans un premier temps, évidemment, aux clubs européens. Un joueur japonais coûte peu, notamment pour les indemnités de transfert. Kaoru Mitoma, par exemple, a coûté trois millions d’euros à Brighton. Yuito Suzuki, six cent mille euros à Brondby. Le club danois l’a revendu dix millions deux ans plus tard. En cas de doute, il est toujours possible de dégainer le prêt avec option d’achat, qui permet de limiter les risques. Enfin, les japonais sont aussi prisés pour la visibilité qu’ils apportent dans leur pays. Le Japon est un marché qui permet de vendre davantage de maillots et de décrocher des bons contrats de sponsoring. C’est ce qu’a obtenu Reims avec son trio Ito, Nakamura et Sekine, attirant la firme Yasuda, devenue sponsor maillot principal.
Cet exode massif s’inscrit aussi dans la stratégie de la JFA, la fédération japonaise de football. Le football nippon travaille depuis des années à constituer une équipe nationale capable de rivaliser avec les meilleures sélections européennes. L’arrivée massive de joueurs dans le football européen est donc nécessaire pour s’habituer au rythme et aux exigences. La situation actuelle est donc perçue comme une réussite par la fédération, qui veut continuer d’inonder le marché. Si les Samurai Blue manquent encore de résultats dans les grandes compétitions,les dirigeants se montrent assez ambitieux pour la Coupe du Monde aux USA, qui pourrait être un bon coup de projecteur sur le projet nippon. Un coup de projecteur qui cacherait cependant de gros problèmes, notamment en JLeague.
Qui sont les grands perdants ?
Les clubs japonais sont en effet les grands perdants du système actuel. Une situation dans laquelle ils se sont eux-mêmes placés en bradant certains joueurs à des prix dérisoires. Ou en proposant des prêts avec option d’achat peu avantageux. Isa Sakamoto, révélation du Gamba en 2024, était parti en prêt à Westerlo en Belgique. Avant d’y signer définitivement six mois plus tard pour six cent mille euros.
Le cas Hayato Inamura illustre bien l’absurdité des transferts entre Japon et Europe. Acheté pour la somme dérisoire de trois cent mille euros à l’Albirex Niigata à l’été 2025, le défenseur ne joue pas au Celtic. Il est prêté cet hiver au FC Tokyo. Où il devrait s’engager cet été pour un million et demi. Le Celtic s’offrira donc 400 % de marge sur un joueur qui n’a presque jamais porté le maillot écossais. Un système absurde, perdant pour les équipes japonaises, qui sont pourtant dans une situation financière préoccupante pour certaines.
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Le départ massif pour une bouchée de pain des joueurs a tendance à déstabiliser le championnat. C’est un phénomène logique. Plusieurs dizaines de joueurs de qualité quittent la JLeague à chaque mercato. Il faut donc les remplacer, et la formation japonaise n’est pas encore totalement armée. En résulte donc une stagnation du championnat, même si rien n’est alarmant. Il faut laisser le temps aux clubs de s’adapter. Certains gros centres de formation se modernisent, les petits clubs suivent le pas et les systèmes lycéens et universitaires sont de nouveau mis à contribution. Le mal actuel deviendra-t-il un bien dans quelques années ?
Les plus grands perdants, au final, sont les joueurs qui échouent en Europe. Souvent, car ils signent dans des projets bancals, poussés par un agent voulant s’engraisser. Si certains comme Ayumu Ohata ou Takuma Nishimura perdent juste quelques mois et finissent par rentrer au pays, d’autres peinent à se remettre de l’échec. Parti en Écosse, à Hearts, en 2023-2024, Kyosuke Tagawa est retourné ensuite en JLeague, mais peine à trouver du temps de jeu. Des parcours comme le leur sont très fréquents, quand des blessures viennent parfois se rajouter et achever leur « European Dream ». Physiquement, de plus en plus de japonais débarquent sur le Vieux Continent sans être prêts, car trop jeunes et le phénomène a de quoi inquiété.
Un départ de plus en plus jeune
Le départ de joueurs de plus en plus jeunes touche déjà l’Amérique du Sud de plein fouet. L’échec cuisant de Kendry Páez en Europe est une preuve récente. Dorénavant, certains jeunes quittent le Japon sans avoir joué un match en professionnel, scoutés au lycée ou en université. Et les réussites sont très rares. Kein Sato, Anrie Chase, Rento Takaoka, Shio Fukuda… Quatre noms, quatre échecs. Tous ont rejoint un club allemand ou anglais en provenance du système scolaire. Absolument pas prêts pour un football si différent de celui qu’ils connaissent, tous ont connu de grosses difficultés, et en connaissent encore. Seul Kein Sato, reparti au Japon, a enfin pu s’exprimer.
Ce phénomène risque de s’amplifier dans les années à venir, puisque le football cherche des stars de plus en plus jeunes. L’implantation de Red Bull au Japon via le RB Omiya Ardija est aussi dangereuse. Le club de Saitama possède un immense bassin de population mal exploité par la formation. L’on risque à l’avenir de voir beaucoup de jeunes joueurs s’enliser en Autriche ou même en France au Paris FC, dès leur majorité. Les scouts de la multipropriété au taureau rouge étaient en tout cas en tribunes au Tournoi Maurice Revello, pour observer leurs nombreux jeunes présents en sélection U19.
L’exode de joueurs japonais est donc un phénomène croissant, catalysé par l’évolution de la sélection japonaise et de sa formation, donnant pour la première fois une crédibilité à un football asiatique. Néanmoins, ce qui profite à la sélection, dessert le championnat. Ces départs massifs devraient en tout cas se poursuivre et s’intensifier encore dans le futur. Les académies et autres organes de formation et de post-formation vont avoir du travail.



