L’attribution des places pour la Coupe du Monde, un système très inégalitaire et colonial

Le monde du football voit souvent germer des débats autour « des méritants », ceux qui empochent leur ticket pour une place en Coupe du Monde. Le Mondial a débuté il y a une semaine seulement et il a déjà connu son lot de polémiques. Quelle équipe n’aurait pas dû accéder à la compétition ? Quelle autre devrait encore sortir avec 0 point ? Autant de postures souvent méprisantes et incohérentes.

D’un continent à l’autre, le mode de qualification n’est pas le même. Et pourtant, le nombre de places qualificatives, tout comme les modalités, sont décidés unilatéralement par les instances. En Afrique par exemple, chaque équipe joue chaque match comme s’il était le dernier, tandis que certaines équipes européennes peuvent accéder au Mondial en finissant parfois dernières de leur groupe. Dans ces conditions, qui sont donc les méritants ? Ces succès sont-ils vraiment légitimes ? Finalement, le système actuel de qualification à la Coupe du Monde permet-il réellement de récompenser chaque nation équitablement ?

Cette Coupe du Monde est disputée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Par conséquent, et comme lors de chaque édition, ces trois nations se sont automatiquement qualifiées. En supprimant les trois premiers occupants du continent au classement FIFA, sans pour autant réduire le nombre de places attribuées, le président de l’instance mondiale, Gianni Infantino, a offert malgré lui la possibilité à certains pays de rayonner. Souvent dans des situations d’outsiders et sans conditions favorables pour développer le football local ou les infrastructures, plus d’une sélection accuse un réel retard en CONCACAF, vis-à-vis des autres confédérations.

Classement FIFA quelques semaines avant le début de la compétition.

Dans ce retard, la FIFA peut se sentir en partie responsable. Les sombres histoires de Sepp Blatter et de la fameuse corruption de vote lors du Fifagate, scandale maintenant vieux de dix ans, se répercutent encore aujourd’hui sur leur football. Le FBI démantelait alors un des plus grands réseaux criminels de l’histoire. À ce moment là, les fédérations de la CONCACAF étaient principalement visées. Après plusieurs démissions et des procès qui n’en finissent plus, plusieurs inculpés fuient dans les pays latins, comme Jack Warner, toujours recherché et, aux dernières nouvelles, caché dans les tréfonds de Trinité-et-Tobago. Dans ces réseaux criminels, le blanchiment d’argent est toujours la principale source du problème. Et des pays fiscaux comme ceux d’Amérique centrale proposent des échanges alléchants, en plus de leur vote lors des congrès FIFA.

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Ces dirigeants l’avaient bien compris et n’ont pas dérogé à la règle, plongeant dans les réseaux de corruption d’une zone de centralisation importante des décisions. Plusieurs présidents de fédérations de la zone CONCACAF sont donc impliqués, comme les Îles Caïmans, le Honduras, le Guatemala, le Panama ou encore Grenade. Plutôt que dans le football, les investissements ont directement été injectés dans les poches des dirigeants. S’appuyer sur 2026 pour progresser et à terme, être le protagoniste derrière le big 3, comme l’a bien fait le Costa Rica à une époque, doit pourtant être un objectif. Quand l’argent est réellement investi dans la fédération et les infrastructures, le football (et la population) en bénéficie, pas les dirigeants.

Comme évoqué à demi-mot, certaines fédérations touchent peu de commissions et peu d’argent, dans une zone dominée par deux pays, à l’échelle des clubs comme à celle des sélections. Sans argent, certaines infrastructures restent vétustes, pas forcément attirantes pour les bi-nationaux, principale source de talents dans des pays indépendants depuis peu. Les équipes s’appuient donc sur des joueurs pas toujours professionnels, sans accompagnement et suivi personnel. Ces spirales entretiennent le niveau moyen, bien moins haut que l’Europe, ce qui empêche un nivellement qualitatif.

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Alors, comment le continent américain ou les Caraïbes peuvent-ils se développer sans l’aide de la FIFA, qui préfère nourrir ceux dont la main est déjà pleine ? L’exemple du Suriname est frappant. La sélection a visé l’objectif du Mondial 2026 grâce au vide laissé par les trois géants. Le pays n’a pas lésiné sur les investissements et les promesses faites à la diaspora, en réinvestissant dans le football. Une fédération avec une base saine et un enjeu atteignable sur papier. Peut-être même un peu trop. Après « l’échec » de la qualification directe (malgré une seule défaite), la fédération avait choisi un nouveau coach uniquement pour les barrages. Pari non concluant malgré la domination observée contre la Bolivie. Avec cette opportunité manquée, il faudra voir quelle direction prendront les Suriboys…

Alors, la méritocratie existe-t-elle ? A-t-on la même chance que les autres d’obtenir un billet pour la Coupe du Monde ? Ou bien les surprises sont-elles les exceptions qui ne font que confirmer une profonde inégalité ? La qualification du Curaçao est-elle légitime quand des pays comme le Nigeria doivent réaliser le parcours de l’impossible pour obtenir leur place ? A contrario, le Suriname comme la Jamaïque profitent d’une place de barragiste et suppriment des places pour d’autres. Évidemment, chaque continent se construit avec ses spécificités et il est difficile de réellement les comparer. Néanmoins, la zone CONCACAF vit une année exceptionnelle, qui souligne plus que jamais un système problématique et inégalitaire.

Répartition des qualifiés à la Coupe du monde par confédération. En noir, le total de sélections, en bleu les engagés à la Coupe du monde.
Répartition des qualifiés à la Coupe du monde par confédération. En noir, le total de sélections, en bleu les engagés à la Coupe du monde.

Dix pays sur cinquante-quatre africains sont présents au Mondial nord-américain malgré des absences notables : Mali, Gabon, Nigeria ou Cameroun en point d’orgue.

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Pour expliquer l’avantage redoutable de l’Europe, le cas suédois reste le meilleur exemple. Bons derniers de leur phase de groupe qualificative, les nordiques verront pourtant le continent américain. Une règle de 2022, celle ayant alloué à la Macédoine du Nord d’éliminer l’Italie en barrages de la Coupe du Monde 2022, permet aux quatre équipes les mieux classées de la Ligue des nations 2024/25 et non qualifiées d’obtenir une seconde chance en barrages. C’est pour cette raison que la Roumanie, l’Irlande du Nord, la Macédoine du Nord ainsi que les Suédois en faisaient partie. Leur victoire en barrages contre la Pologne est donc l’aboutissement d’un long chemin de croix. Plus drôle encore, si la Suède s’était qualifiée directement, le Liechtenstein aurait goûté aux barrages. Sacré règlement.

La Suède a bien raté ses qualifications, mais aura une seconde chance grâce à la Ligue des nations. Cas unique dans le monde, le plus grand continent de football est aussi le plus favorisé… Wikipédia
Les barrages européens.

Du côté de la zone CONMEBOL, la fédération souffre d’un déficit. Avec seulement dix représentants, il n’y a pas vraiment de comparaison viable. Pourtant, derrière l’Europe, c’est le deuxième continent avec le plus grand nombre d’organisations de la compétition, en plus d’avoir le monopole au début de XXe siècle. Grâce à des victoires établies à l’époque où les JO attribuaient les étoiles, le continent a pu se démarquer de l’Europe en plus de sa pratique différente du football, bien loin des drames de la guerre. De quoi permettre aux fédérations de partir sur des bases solides et se créer une identité forte autour du football.

Pour l’AFC, il y a une énorme qualification pour le Mondial et la coupe d’Asie en cinq phases. Les équipes atteignant la troisième phase participent également à la compétition continentale. Le continent asiatique s’est intéressé très tard au football comparé aux autres continents. Très jeune sur le plan sportif, le continent a pourtant vite accueilli la Coupe du Monde au début des années 2000. Depuis, l’Asie continue, année après année, de grappiller des places qualificatives et atteint désormais le total de neuf, soit le même que l’Afrique.

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Pour l’Afrique, c’est la guerre. À l’image d’une phase de groupe RDC-Sénégal ou même le barrage avec le Nigéria, ce n’est pas un hasard s’il manque toujours un grand pays africain à chaque compétition. Encore plus fou, l’Afrique n’a qu’une organisation au compteur, et l’Asie a obtenu cette organisation avant la CAF, en 2010.

Pour l’heure, seule l’organisation de la compétition par les trois piliers du continent (Égypte, Maroc, Sénégal) offrirait un outil de comparaison viable. À cause du retard de développement infrastructurel du continent, selon les standards imposés par la FIFA, les nations africaines se verront toujours moins récompensées que d’autres continents. Les boosts économiques, financiers, sportifs voire sociaux que représentent l’organisation d’une Coupe du Monde bénéficient moins à l’Afrique, car moins de pays sont en mesure de l’accueillir. Ou les décisionnaires sont plus réticents à l’idée de leur accorder.

Dans l’histoire du football, ce n’est pourtant pas la première fois que la question des inégalités continentales fait surface. La sortie du colonialisme avait poussé plusieurs pays africains à revendiquer leur indépendance totale. Par le football. En 1966, c’est donc une vague de boycott impulsée par Kwame Nkrumah, président ghanéen, et la CAF, qui a été lancée. Pour un continent qui compte 25 % des membres FIFA, ne pas avoir une seule place directement qualificative était une preuve d’invisibilisation voulue par l’hémisphère nord, pour ne pas reconnaître pleinement l’indépendance africaine.

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Aujourd’hui, le néocolonialisme utilise les mêmes méthodes que ses ancêtres. Alors que l’impérialisme fore et pille les sols et les ressources du continent africain, le besoin de reconnaissance pour des nations reste intact. Ce sont les mêmes enjeux qui traversent l’Afrique, 60 ans plus tard. Il faut totalement repenser ce système. Mais si ceux pouvant appuyer sur les bons boutons ne veulent pas, il n’y a rien à espérer, à moins d’un nouveau boycott et d’une réunification africaine…

Une solution viable serait de supprimer le système des barrages intercontinentaux et de rassembler plutôt l’intégralité des barragistes, y compris les Européens. Si tous les systèmes de barrages étaient rassemblés, une certaine équité sportive deviendrait prioritaire, au détriment des places continentales. Les nations participantes y verraient aussi un bon entraînement et des rencontres inédites pour des nations modestes. Le gain de la participation à la compétition, même lors des barrages,