Malgré des échéances internationales qui arrivent à grand pas et notamment l’Euro 2024 à domicile, l’Allemagne est aujourd’hui dans un flou total. Orpheline d’un football dont elle maîtrisait les codes à la perfection, la voilà maintenant réduite à jouer les mauvais élèves avec une formation des jeunes qui questionne.

Longues sont les années ou le football allemand pouvait se targuer d’être ce qu’il se faisait de mieux en Europe, voire sur le globe. Une époque désormais révolue : l’âge d’or du grand Bayern Munich, du Dortmund de Jürgen Klopp, ou d’une sélection nationale plus forte que jamais comme en 2014 laisse place à la résignation et l’amertume. Alors, comment le système de formation allemand se retrouve-t-il aujourd’hui à la dérive ? Quels sont les facteurs qui ont entraîné cette baisse de niveau significative et quelles retombées sur le niveau global du foot dans le pays ?

L’Allemagne n’a pas toujours été un championnat très diversifié en ce qui concerne les nationalités présentes sur le terrain. Il n’est jamais avare pour aller dénicher des jeunes talents à travers l’Europe mais, avec toujours cette ligne directrice de placer sa formation au cœur d’une réussite nationale. Depuis quelques années, le discours a particulièrement changé et le pays rayonne notamment grâce à son travail de post-formation. Les prospects français, anglais, néerlandais, autrichiens ou même scandinaves s’exportent et explosent en Allemagne. Les supporters ont pu le constater tout récemment avec les succès grandissants de Jude Bellingham, d’Erling Haaland ou Jadon Sancho…

Ces sept équipes sont celles présentes dans le top 6 de la Bundesliga lors des saisons 2012/2013 et 2023/2023 (à date). Part de joueurs allemands dans le onze titulaire le plus utilisé.

La Bundesliga est toujours considérée comme l’ElDorado vis-à-vis du développement et de l’explosion de jeunes talents. Mais pour satisfaire un besoin immédiat de résultats et de spectacle, les clubs allemands s’en remettent de plus en plus aux joueurs étrangers, parties intégrantes des figures de demain. Pourtant, les récents succès de l’équipe nationale en jeunes (champions d’Europe U21 en 2017 et 2021, finalistes en 2019) contrastent avec une réalité moins clinquante. Durant la saison 2020-21, les – 21 ans allemands ne représentaient que 3 % du temps de jeu total en Bundesliga contre 7,8 % en 2018-19. Des clubs du haut de tableau comme le Bayer Leverkusen ont quasiment doublé leur nombre de joueurs étrangers.

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Une externalisation des talents qui se propage jusqu’au centre de formation. Fut un temps où la nationalité allemande était encore la plus importante, alors qu’aujourd’hui, la majorité des joueurs proviennent de pays frontaliers. Le marché français représente une place tout particulière dans le recrutement des clubs allemands. Pour Patrick Guillou, ancien joueur et consultant allemand pour la chaîne beIN Sports, c’est avant tout la recherche de profils clés. « Si les scouts sont présents très tôt, c’est parce qu’ils estiment aussi que le système de formation français permet d’avoir des jeunes joueurs matures techniquement avec une variété tactique conséquente que les allemands n’ont pas forcément. »

Le paradoxe c’est lorsqu’on se penche sur les comptes des clubs, le budget alloué à la formation est de plus en plus important. Malgré ça, les allemands continuent d’aller chercher les jeunes talents suisses, autrichiens ou encore français.

Polo Breitner, journaliste et spécialiste du foot allemand chez RMC

Un comble, donc, que de voir le pays avec le plus de licenciés au monde (+ 7 millions) devoir chercher ses futurs talents aux quatre coins de l’Europe.

À l’heure où l’avenir du football allemand inquiète, qu’advient-il des autorités compétentes chargées de relancer ce système ? Là aussi, le temps n’est pas au beau fixe. Si les clubs allemands optent pour le choix du joueur étranger au détriment de l’espoir local, c’est qu’il y a un vrai problème institutionnel. La fédération allemande de football (DFB) sait qu’elle doit revoir son système de formation pour retrouver de sa grandeur. Un travail réalisé au début des années 2000 avec le fameux “Extended Talent Promotion Programme”, destiné à replacer la formation sur le devant de la scène.

Un travail de longue haleine qui a rapidement porté ses fruits, car s’en est suivi une domination sans partage de ses clubs, en Europe et à l’international. Décrite comme novatrice au départ, la fédération allemande récolte aujourd’hui les retombées d’un processus à bout de souffle et dont les limites éclatent au grand jour. Fervente d’un football en partie axé sur l’intensité physique, sur une rigueur tactique sans égale au détriment d’un jeu plus esthétique, l’Allemagne subit désormais une vraie crise identitaire.

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Dans la plupart des dernières années, la fédération en elle-même était très forte donc ça permettait de tenir en cas de mauvais résultats. Comme la nature humaine fait qu’elle a horreur du vide et qu’il est très vite occupé par des gens qui pensent d’abord à leur accession au poste suprême pour ensuite pouvoir éventuellement exercer ce qu’ils ont envie de faire, aucune ligne directrice n’a été planifiée.

Patrick Guillou, consultant et spécialiste du foot allemand pour beIN Sports

Récemment, la DFB a initié une réforme au sujet de sa formation en retirant les classements dans les championnats jeunes afin de « retrouver un football plus naturel et plus instinctif. Nous devons donner à nos joueurs plus de liberté pour être créatifs et avoir du plaisir à jouer. » Une décision qui a créé une discorde au sein même de la fédération, entre Hans-Joachim Watzke, vice-président et PDG du Borussia Dortmund, et l’actuel président, Bernd Neuendorf. Des tensions qui se sont ajoutées aux sérieux problèmes financiers qui planent sur la fédération depuis la création d’un nouveau campus basé à Francfort-sur-le-Main et qui risque de creuser encore les dépenses de son football.

Formation
Désillusion allemande après l’élimination de la Coupe du monde 2022. Crédit : Sipa

Le plus gros révélateur pour juger la formation d’un pays réside dans les résultats de sa sélection nationale. Et ce ne sont pas les derniers résultats internationaux qui risquent de donner un peu de baume au cœur aux Allemands. Cela fait maintenant des années que la Nationalmannschaft affiche un niveau de jeu très très en dessous de ses standards. Une anomalie pour une nation qui a tant dominé sur le plan international depuis 2006 avec les débuts de la génération 83/84/85 et qui aura vu de très grands joueurs en sortir comme Mario Gomez, Philipp Lahm, ou Bastian Schweinsteiger.

Une domination non pas grâce aux trophées glanés mais plutôt par des résultats plus qu’honorables. Avec deux demi-finales à la Coupe du Monde 2006 et 2010 ou avec une finale lors de l’Euro 2008 perdue face à l’Espagne. L’apogée arrive un soir de juillet 2014 lorsque le rouleau compresseur allemand se charge de terminer l’Argentine de Messi en finale de Coupe du Monde. Avec une équipe dont les cadres majeurs faisaient tous partie des plus grands clubs allemands. Depuis, l’Allemagne semble en perte de vitesse. En témoignent les nombreux revers depuis 2016, entre éliminations soudaines pour les Coupes du Monde 2018/2022 ou encore la sortie prématurée de l’Euro 2020 face à l’Angleterre. De quoi rappeler la situation vécue au début du millénaire.

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Ceux qui aiment le football allemand ne reconnaissent plus son identité. Là où il y avait avant une sorte de vaillance, de non-renoncement face à l’effort, ce fameux si cela marche tant mieux et si ça ne marche pas alors tant pis. Aujourd’hui toutes ses valeurs ont disparu. Aujourd’hui la phrase de Gary Lineker “le foot se joue à 11 et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne” n’a plus vraiment de sens. À la limite c’est celle qui perd maintenant.

Patrick Guillou, consultant allemand pour la chaîne beIN Sports

Preuve en est avec la récente nomination de Julian Nagelsmann à la tête de l’équipe. Le technicien allemand peine à trouver les solutions et le manque de qualité l’oblige à convoquer certains noms assez originaux : Grischa Promel (Hoffenheim), Marvin Ducksch (Werder Brême), Robert Andrich (Bayer Leverkusen). Dans une équipe avoisinant 27 ans de moyenne d’âge, la génération des Neuer, Muller, Gundogan, Hummels n’est plus à son niveau d’antan. C’est la qualité de formation qui devrait redynamiser cette sélection afin de lui redonner ses lettres de noblesse.

Le temps où l’Allemagne savait allier joueurs d’expériences et jeunes talents comme en 2016 semble révolu. La moyenne d’âge approchait aussi des 26 ans, mais avec l’apparition de nouvelles têtes comme Draxler, Kimmich ou Leroy Sané. Aujourd’hui, les jeunes pousses ne sont pas encore prêtes à reprendre le flambeau de leurs aînés. L’espoir repose essentiellement sur deux futurs prodiges du football mondial, Florian Wirtz et Jamal Musiala, qui devront porter un pays orphelin de sa Deutsche Qualität.

La tête de mort, symbole d’un club pas comme les autres. Crédit : Sankt Pauli

Face à ce déclassement, un club d’irréductibles Freibeuters (Pirates en allemand, et surnom du FC Sankt Pauli) semble encore et toujours résister à l’envahisseur. Dans un monde du football de plus en plus aseptisé ou les prises de positions se font rares, qui d’autre que Sankt Pauli pour se dresser face au système ? Ce club d’Hambourg situé dans le quartier emblématique du même nom, où liberté et plaisir semblent dicter la vie des habitants. Proche de la célèbre avenue Reeperbahn, Sankt Pauli est le symbole absolu de l’antifascisme et de l’anti-racisme en Allemagne, loin de participer à un effet de mode récent mais plutôt de s’inscrire dans des valeurs qui lui sont chères. Tellement impliqué qu’un drapeau LGBT siglé d’une tête de mort flotte fièrement au-dessus du Millerntor Stadion.

Ce n’est donc pas forcément une surprise que de voir ce club mythique annoncer avant tout le l’interdiction définitive des agents de joueurs au sein de son centre de formation. Une décision choc qui a fait grand bruit en Allemagne et en Europe. Dans une interview rapporté par le média Kicker, le président du centre Benjamin Liedtke évoquait l’envie “de mettre l’accent sur l’environnement personnel des joueurs dans le football des jeunes, et non sur les agences et le marché”, toujours en lien avec la politique du club contre la capitalisation des jeunes joueurs. Le FC Sankt-Pauli s’engage aussi à favoriser le dialogue avec la famille, dans le cadre du recrutement ou la prolongation de contrat.

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Pour moi, il y a énormément d’hypocrisie car tout dépend de votre situation économique. Si vous êtes un club qui peut se permettre de le faire, vous allez être le fer de lance d’une sorte de combat. Sauf que si vous êtes un club en difficulté et que vous avez besoin de ça pour survivre dans un monde très concurrentiel, directement vous allez vous mouiller. Tant qu’il n’y a pas de loi qui légifère cela, ça reste quelque chose d’assez utopiste.

Polo Breitner concernant la décision de fermer le centre aux agents.

Simple pansement sur une plaie déjà bien ouverte ou véritable déclencheur d’un mouvement ? Une chose est sûre, Sankt Pauli a le mérite de poser ce problème au grand jour. Face à un marché du football régi en partie par les agents de joueurs, le club allemand se trouve encore une fois en première ligne d’un combat qui s’annonce difficile. La formation allemande se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. La DFB devra prendre ses responsabilités pour éviter l’avènement d’un nouveau trou générationnel semblable à celui des années 2000. L’Euro 2024 en Allemagne s’annonce charnière pour l’avenir du football allemand.


2 commentaires

« Ceux qui aiment le football allemand ne reconnaissent plus son identité » - Fausse Touche · 02/03/2024 à 17:06

[…] À LIRE – Notre article sur la crise de la formation allemande […]

« Ils ont exagéré leur modèle de développement en voulant prendre l'argent très rapidement sur leurs joueurs importants » - Fausse Touche · 27/05/2024 à 17:31

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