Aujourd’hui, Taher Mortezaie est directeur de l’Académie Juventus au Guatemala. Il supervise près de trente coaches et veille à leur transmettre, ainsi qu’aux joueurs, la philosophie et la culture de la Vieille Dame. Nous l’avons rencontré il y a un an, alors qu’il revenait en Suède, la terre qui l’a vu grandir, après plusieurs années autour du monde. Ce voyage a transformé son regard sur le football.

Pour Taher Mortezaie, tout commence dans le club catalan de Cornella. Il est entraîneur adjoint de l’équipe des moins de 19 ans. Une première étape qui le mènera rapidement au FC Barcelone. Pendant près de dix ans, il revêtira de nombreuses casquettes. Head coach de l’école de football, directeur technique de cette même escuela. Il supervisera le « maintien de leur philosophie » dans les catégorie jeune. Le point d’orgue de cette ascension sera atteint lorsqu’il se verra confier, en 2021, la direction de l’Académie barcelonaise à Brisbane. Taher retrace avec nous son parcours.
Avant vos premiers contrats dans le football, vous avez étudié la philosophie à l’université de Stockholm. Avez-vous eu l’opportunité de la lier au football ?
Je me suis beaucoup concentré sur le bouddhisme zen. Cette façon de tout voir, de tout relier, de trouver le sens profond de chaque chose était marquante. Cette expérience m’a vraiment appris à me concentrer sur le joueur et à me questionner sur son état d’esprit. C’est un être humain avant tout. Comment cet être humain sent-il, comment se motive-t-il, comment se comporte-t-il dans différents environnements ? Comment et pourquoi différents joueurs s’expriment-ils de différentes manières ? Ces données sont essentielles. Le football ne doit pas se limiter au ballon et à l’effort physique.
Pouvons-nous, en tant qu’entraîneurs, accorder beaucoup d’attention et créer des sessions d’entraînement ou des situations où les joueurs doivent constamment prendre une décision ? Comment les observer ? Pourquoi vaut-il mieux éviter de les corriger, à tort ou à raison, mais plutôt comprendre la raison pour laquelle ils ont agi de la sorte. S’agit-il de quelque chose qu’ils ont juste fait à ce moment-là ou d’un comportement qu’ils ont constamment ? Par conséquent, un comportement qu’ils pourraient reproduire à nouveau ? Ce sont autant de façon d’envisager une séance d’entraînement.
Vous avez par la suite multiplié les expériences, avant de superviser pour Barcelone leur académie à Brisbane. La distance est-elle un problème pour mettre en œuvre la philosophie du FC Barcelone ?
Lorsque le Barça a eu l’occasion d’ouvrir une académie à Brisbane, en Australie, j’ai dit au club que j’adorerais y aller. Pour chaque académie que nous ouvrons, le directeur technique doit être un entraîneur de Barcelone afin de nous assurer que dans toute l’école et toute l’académie, le football est pensé par notre entraîneur. Dix-sept mille kilomètres séparent Brisbane de Barcelone. C’est une distance énorme. Cette expérience était formidable. J’y suis resté quatre ans pour lancer le projet, jusqu’à sa fin prématurée à cause du Covid.
Vous changez d’environnement, et l’environnement vous change aussi. La clé du succès est de ne pas oublier vos origines, ni renier les identités que vous voulez mettre en œuvre. En revanche, vous devez comprendre la mentalité de l’endroit où vous atterrissez. À Brisbane, l’influence de la pensée anglaise est très grande. Leur jeu est très axé sur les transitions. Le ballon est porté sur de longues distances et récupéré le plus vite possible.
À ÉCOUTER – Comme en Allemagne, faut-il revoir complètement notre modèle de formation ?
Nous arrivons avec une philosophie complètement différente. Maintenir la position, comprendre ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons. C’était un véritable défi. Nous avons vraiment organisé de longues réunions avec les parents pour qu’ils comprennent vraiment ce concept. Il ne s’agit pas de créer de nouvelles superstars professionnelles, mais plutôt d’enseigner une philosophie et une méthodologie. Aujourd’hui encore, quand les parents me contactent, je m’aperçois qu’ils ont tiré quelque chose de notre passage. C’est la seule chose qui soit réellement significative dans tous mes projets.
Vous vous êtes ensuite rendu en Suède pour prendre en charge les moins de 16 ans et aider les entraîneurs des moins de 5 ans et des moins de 12 ans. Helsingborg occupe une place particulière dans l’histoire du football suédois. C’est un club historique qui aujourd’hui se bat pour se maintenir dans l’élite. Il a été relégué, est remonté avant de descendre en deuxième division. Cette situation impacte-t-elle les équipes jeunes ?
Après la fermeture de l’académie, l’idée était de revenir en Europe. J’ai grandi en Suède et je comprends leur mentalité. Je me suis dit qu’avec toutes ces expériences à Barcelone et dans différents clubs en Australie, c’était peut-être le bon moment pour y retourner et essayer d’obtenir un poste. J’arrive en Suède en 2022. Helsingborg est un club très historique. Ils ont remporté le championnat suédois sept fois (deux n’ayant pas été attribués par la ligue, N.D.L.R.). La dernière fois que le club a eu un peu de succès en Europe, c’était il y a 20 ans. Je crois aussi qu’ils ont remporté le championnat il y a une dizaine d’années. Il s’y dégage cette impression d’être dans un grand club.
GameInsight – Retrouvez l’interview de Taher Mortezaie sur Youtube
Helsingborg a un très beau stade d’une capacité entre 15 à 20.000 places. Si vous voulez faire une séance vidéo avec vos moins de 16 ans, il y a trois salles différentes. Le gymnase de l’équipe première est à votre disposition. Vous avez le choix entre une pelouse gazonnée, une autre artificielle. C’est absolument incroyable. L’équipe était considérée comme la quatrième ou cinquième meilleure académie de Suède. Mais comme vous l’avez dit, elle était dans une position incertaine. Elle venait tout juste de remonter en première division. C’était toujours dans un coin de ma tête. Où que j’aille, je pars toujours avec l’idée que je vais rester à cet endroit pendant au moins quatre ou cinq ans.
Vous étiez en charge de presque toutes les jeunes catégories. Cela représente beaucoup de joueurs. Quelle stratégie avez-vous mis en œuvre ?
Ce sont des choses dont nous avons discuté avant même qu’ils ne m’engagent. Le directeur de l’académie m’avait dit que mon profil était fantastique. Et en même temps, passer du grand Barça à Helsingborg, c’est tout un monde. La plus grande différence, c’est qu’en Espagne, nous essayons de concevoir des sessions où les joueurs doivent prendre une décision. Ils doivent réfléchir en permanence et se baser sur leurs décisions. Les autres coéquipiers doivent réagir ensemble.
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Ici, j’ai vu des joueurs de 15, 16 ans s’entraîner comme des enfants de huit ou neuf ans de Barcelone. Ce n’est pas une méchante critique, plutôt les petites différences que l’on peut trouver. Mon rôle de responsable de l’entraînement était de planifier les séances pour les 9, 10, 11 et 12 ans. En Espagne, à ces âges-là, le football est déjà très complexe et de très haut niveau. Ainsi, lorsque les joueurs atteignent l’adolescence, leur connaissance tactique et leur compréhension du jeu sont déjà très avancées.
Le championnat suédois est un peu plus faible que le championnat norvégien, lui-même un ton en-dessous du voisin danois. Les joueurs et entraîneurs étrangers, plus nombreux qu’il y a quelques saisons, ont-ils un rôle à jouer dans le développement du championnat ?
J’ai grandi ici et je suis revenu 15 ans après. C’est vrai qu’il y a beaucoup de joueurs étrangers et quelques entraîneurs étrangers. Pour autant, je ne dirais pas que le pays soit si ouvert à la venue de différents entraîneurs. Je me souviens que dans l’un de mes cours d’entraîneur en Espagne, un conférencier espagnol venait d’un club norvégien et expliquait comment le club était organisé, comment l’académie était organisée, quel type d’idées il apportait. Pour être honnête, les postes de responsables de l’entraînement ou de directeurs d’académie manquent d’idées nouvelles ici. C’est dommage parce que cela pourrait aider leur football. Ils ont beaucoup de talent, enrichi par l’immigration de différentes parties du monde. Cela vous apporte évidemment de nouvelles influences et de nouvelles identités.
Votre expérience à Helsingborg a été assez courte parce que vous avez justement eu des difficultés à mettre en place cette philosophie. Vous rejoignez un plus petit club, Lunds. Vous avez d’une part la charge de l’équipe U17 et d’autre part celle du pôle développement des jeunes.
L’avantage de rejoindre un plus petit club, c’est que vous gagnez en influence. J’ai plus de libertés ici. En même temps, c’est à nouveau une culture de club très différente de celle du sud de la Suède. Je ne dirais pas non plus qu’il a été difficile de mettre en œuvre certaines idées à Helsingborg. C’était une situation difficile mais beaucoup de joueurs et d’entraîneurs étaient très intéressés parce que c’était quelque chose de nouveau.
Il aurait été plus intéressant de continuer pendant plusieurs années. Une décision a été prise. La situation financière liée à la relégation n’a pas aidé. Ce que j’ai appris, c’est que pour être en mesure de vraiment changer quelque chose, il faut probablement un rôle où vous pouvez prendre plus de décisions et faire en sorte que d’autres personnes s’y conforment.
Vous êtes responsable de l’équipe des moins de 17 ans. Quel lien avez-vous avec l’équipe première ?
Beaucoup de nos joueurs se sont déjà entraînés avec l’équipe première. Elle fait d’ailleurs pression pour monter en deuxième division. Le problème, c’est que nos jeunes jouent dans la plus haute ligue suédoise. Ils affrontent des académies bien mieux préparées en termes de structure et d’infrastructure, de professionnalisme… L’idée est donc de les préparer à l’étape suivante : l’équipe fanion.
Parmi vos expériences d’entraîneur, vous avez eu presque toujours entraîné des équipes de moins de 16-17 ans. Pourquoi sont-elles si importantes pour vous ?
Pour être honnête, j’ai entraîné presque toutes les catégories d’âge depuis Barcelone. Des moins de 6 ans aux moins de 12 ans. Puis des moins de 15 aux 19 ans. C’est la catégorie d’âge que j’aime le plus. Tous les joueurs savent pourquoi ils sont là. Leur approche est professionnelle. C’est aussi le moment de leur carrière la plus exigeante et la plus compétitive. J’aime pouvoir guider le joueur. Lui dire que c’est très dur de devenir professionnel sans pour autant lui demander de tuer ses rêves. Si vous ne faites pas carrière, ce que vous avez appris en jouant à haut niveau vous sera utile toute votre vie. Cependant, il y a toujours ce côté romantique chez un garçon ou une fille de 14, 15 ou 16 ans que j’affectionne aussi.
Si dès le premier jour ou la première semaine, vous pouvez voir votre influence sur le terrain, il faut toujours entre deux et trois ans pour vraiment mettre en œuvre une idée et créer une culture de club. Je veux pouvoir leur apporter quelque chose. Leur offrir une nouvelle perspective. La meilleure des évaluations est d’en parler avec les joueurs. Ils vous parleront de trois, quatre ou cinq aspects du jeu auxquels ils n’avaient jamais pensé auparavant. En Suède ou ailleurs, nombreux sont les joueurs qui veulent simplement venir s’entraîner. Aussi dur que possible. Mais le but du football, comme une partie de notre existence, est de comprendre pourquoi vous faites ça. Conscientiser, c’est crucial dans notre développement.
Merci à Taher Mortezaie pour sa disponibilité.
Entretien mené par Loris Bracco
Transcription réalisée par Alexandre Bonnot
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