Quand les historiens des siècles futurs se pencheront sur le football, de sa création au XIXème siècle à notre époque, un peu moins de deux siècles plus tard, ils constateront qu’il n’a que peu évolué sur les questions sociales ; préférant installer un heaume de protection autour de joueurs devenus outils financiers et marketing, et qui jouissent donc du droit d’attenter à la pudeur, à l’intimité, et parfois même à l’intégrité d’autres individus, souvent de sexe féminin. En France, les accusations envers Wissam Ben Yedder ou l’affaire Mason Greenwood illustrent très bien le manque d’intérêt des consommateurs et acteurs du football pour les victimes.

Mais ce mal est international. Et pas que sportif, par ailleurs. Il touche même des pays qui sont, aux yeux de l’Occident, des modèles de bienséance et de respect, mais qui souffrent en réalité d’une culture du viol et d’une forte impunité envers les agresseurs sexuels bien implantées. Un pays correspond bien à cette description : le Japon. De la récente affaire Kaishu Sano, à l’impunité et la réintégration d’éléments pourtant reconnus coupables de violences domestiques ou sexuelles, voici un voyage au cœur du football japonais. Havre de paix pour les agresseurs reconnus ?

Le 16 juillet 2024, le journal japonais Yomiuri Shinbun, quotidien le plus vendu au monde, sort une bombe. Transféré quinze jours plus tôt au FSV Mayence, le milieu et international japonais de 23 ans Kaishu Sano est accusé de viol. Il aurait été accompagné de deux complices, âgés également d’une vingtaine d’années, ses coéquipiers au FC Viparte, son club pré formateur. Ils auraient eu des rapports sexuels non consentis avec une femme dans la trentaine, dans une chambre d’hôtel à Tokyo. Après les faits présumés, la victime a aussitôt appelé la police, qui a rapidement retrouvé les trois hommes, parmi lesquels se trouvait le milieu défensif. Après l’ouverture de l’enquête, la présomption d’innocence a été rapidement écartée, puisque le joueur aurait reconnu les faits. Il a d’ailleurs présenté ses excuses. Et ce contrairement à un des deux complices, qui affirme que la victime était consentante.

L’article du quotidien Yomiuri Shinbun révélant l’arrestation du milieu de terrain. (source : compte X JLeagueFra)

Les fans du joueur ont donc immédiatement réagi en accusant la police japonaise d’avoir forcé le joueur à faire des aveux mensongers. Cette pratique existe et est très courante au Japon. Les policiers font pression sur le suspect, lui interdisant le droit au silence, ou celui de voir son avocat, pour le faire craquer et avouer les délits ou crimes. Et ce, peu importe s’il les a commis ou non. Le code pénal japonais permettant d’augmenter une garde à vue de 72 heures à 23 jours. Dans cette affaire, l’utilisation de ces méthodes reste peu probable, et tout indique que Kaishu Sano est bel et bien coupable.

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Du côté des médias japonais, les réactions ont été timides. Certains journaux ont condamné le joueur, mais d’autres ont davantage regretté la possibilité que Mayence demande le remboursement de son transfert, plutôt que l’acte en lui-même. Un irrespect total pour la victime. Et une banalisation des viols dans le football japonais.

Il était peut-être possible de prévoir cette situation. Certains médias ont ressorti des témoignages d’anciens suiveurs et membres du lycée Yonago Kita, club formateur du joueur. Ce dernier avait une très sale réputation et un mauvais comportement. Il aurait, selon des rumeurs assez probables, également été suspendu pour avoir bu et fumé. Le tout lui avait fermé la porte de beaucoup de clubs de J1, malgré son talent indéniable. Il avait finalement signé en J2 League, au Machida Zelvia. Dans un football japonais où l’omerta règne encore plus qu’ailleurs, si de telles révélations nous parviennent, qui sait ce qui se cache encore ?

Ce scandale, qui divise les suiveurs de foot japonais, rappelle une ancienne affaire. Celle de Ryohei Michibuchi. Certes, les faits n’ont rien à voir. Mais sa conclusion pourrait permettre d’anticiper la suite de l’affaire Sano. Formé au Vegalta Sendai, Ryohei Michibuchi est un milieu droit prometteur et très bon techniquement. Après un passage en universitaire, il rejoint le Ventforet Kofu. Lors de sa première saison en 2017, il est soupçonné d’agression sur une femme. Il aura apparemment quelques sanctions au sein du club, et fera un peu de détention. Rien néanmoins de réellement médiatisé. Le Ventforet, à cette époque, est pourtant un club de J1, la première division, mais a beaucoup couvert l’affaire. En 2019, retour dans son club formateur, le Vegalta Sendai. Ignorant totalement les faits de 2017. Il fait alors la connaissance d’une femme, avec qui il se met rapidement en couple.

Mais en deux ans, il n’a pas changé. Selon un proche du couple, au bout de trois mois de relation, il la rabaissait, l’insultait, et exerçait déjà une domination psychologique. Une violence verbale qui s’est vite transformée en violence psychologique. Il traquait tous ses mouvements et lui interdisait des sorties. À cet environnement nauséabond s’ajoutera la violence physique. Il la bat, lui faire subir des sévices sexuelles, et a fini, le 9 août 2020 par menacer sa petite amie avec un couteau après l’avoir frappée. Selon l’avocate Tomoko Hashimoto, il existe six modèles de violence domestique : verbale, physique, psychologique, économique, restrictive et sexuelle. Ryohei Michibuchi a infligé les six à sa compagne, ce qui est très rare. Un article glaçant le sang relate toutes ces atrocités.

Capture d’écran rendue publique d’un appel vidéo où Michibuchi appelle sa femme et la menace avec un couteau.

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En octobre, son club finit par le licencier, ce qui aurait dû signer la fin de sa carrière. Mais en février 2021, il s’envole pour le Chungnam Asan, en deuxième division sud-coréenne. Suite à des manifestations de supporters contre sa venue, il ne dispute que quelques matches. Puis poursuit sa carrière en Serbie, où il est accueilli à bras ouverts, à Malte, avant de signer en Indonésie. Il n’y a pas qu’au Japon que le football manque d’éthique. Il a récemment été invité par une radio locale de sa préfecture natale, et il est tout à fait possible qu’il réintègre un jour le football japonais. Même si beaucoup ne lui ont pas pardonné, il a conservé une grosse base de fans, une nouvelle insulte envers toutes les femmes victimes de violences conjuguales.

Sa première agression à Kofu n’aurait pas dû passer sous le radar. Le Vegalta Sendai et les autres clubs auraient dû être informés. En 2020, un journaliste avait sous-entendu qu’il ne fallait pas parler de cette affaire. Car Michibuchi était un joueur prometteur, prédestiné à jouer un jour en sélection nationale… Si les affaires Kaishu Sano et Ryohei Michibuchi ont été les plus médiatisées, elles sont loin d’êtres les seuls cas d’agression sexuelles, d’atteintes à la pudeur, et autres harcèlements dans le foot japonais.

Au début début des années 2000, un jeune défenseur devient de plus en plus prometteur, un certain Naoya Kikuchi. Formé au Lycée Commercial de Shimizu, il se distingue tant par son talent que par son apparence. Il devient très populaire chez les supportrices du Jubilo Iwata, son premier club professionnel. En mai 2007 néanmoins, il est accusé de viol sur une mineure de quinze ans. Le défenseur de 24 ans avait d’ailleurs tenté d’acheter son silence, en vain. Un arbre cachant une véritable forêt. Puisque depuis un an, le joueur aurait déjà commis des « actes obscènes » sur dix-huit femmes, dont seize mineures. Il n’a reçu qu’une amende, de 1 500 000 yens (environ 9 000 €), et un an de suspension par la JFA.

Après sa suspension, il rejoint l’Allemagne et le Carl Zeiss Iéna. Il ne s’y impose cependant pas, et revient au Japon, comme si de rien était. Il joue encore pendant dix ans, alternant en J1 League et J2 League, avant de devenir entraîneur assistant au Sagan Tosu, un de ses anciens clubs. Petit à petit, il a fait oublier ses méfaits, et vit, malheureusement, une vie heureuse dans le monde du football.

Naoya Kikuchi en 2015, avec le Sagan Tosu. Quelques mois après cette photo, son club le prolonge et se félicite. (crédit : Soccer King)

Surprise ou non, le club où il officie comme adjoint actuel est visiblement adepte du manque d’éthique. Le Sagan a en effet, pendant cinq ans, couvert les actes de harcèlement et de violences physiques du coach Kim Myong-hwi sur des joueurs (souvent jeunes) et d’autres membres du staff. Il a été finalement limogé et suspendu par la JFA… pendant un an. Et depuis 2023, il a retrouvé un poste de coach adjoint du côté de Machida Zelvia…

Ce florilège n’a rien d’endémique. Le football reste un miroir de sa société, partout dans le monde. Et même si le Japon est statistiquement moins touché par les viols et tentatives de viols que certains pays occidentaux, une autre forme de délinquance sexuelle s’est développée : les « chikan ». Ce terme désigne les auteurs d’attouchements sexuels sur les femmes ou même le mineures dans les transports en commun.

Cependant, les « chikan » peuvent aller plus loin, et les viols dans le train ou le métro dont devenus de plus en plus fréquents sur l’archipel. Sur les deux années 2014 et 2015, 267 000 cas ont été recensés. Sans compter ceux n’ayant pas été rapportés. Mais si des lois bien dérisoires ont tenté de lutter contre ce phénomène, d’autres l’ont banalisé, comme la pornographie. Les « chikan » et le viol en général sont devenus un thème bien trop récurrents dans ce type de contenu au Japon. De quoi biaiser pour des décennies la vision du consentement.

Affiche de prévention contre les « chikan ».

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Un autre problème gangrène le Japon : la sacralisation de certaines stars. C’est le cas dans tous les domaines, mais particulièrement dans le sport. En Europe, la plupart des fans de football supportent un club. Mais sur l’archipel, beaucoup supportent un joueur. Et leur amour de la personne biaise souvent ces fans. C’est pour cela que Ryohei Michibuchi, Kaishu Sano ou Naoya Kikuchi ont des fans qui les défendent, malgré leur culpabilité. Et cela ne concerne pas que le football, les exemples de multiplient dans les autres disciplines.

Mais des espoirs de changement subsistent. Tandis que les gros clubs et leur fanbase couvrent ou tolèrent des agresseurs, les petits clubs, eux, commencent à prendre les choses en main.

En novembre 2023, le défenseur Daigo Masuzaki a été arrêté pour avoir épié et filmé une femme qui se changeait. Son club, le Cobaltore Onagawa, équipe de Tohoku League (cinquième échelon japonais), l’a alors immédiatement licencié. Le mois suivant, un joueur du SC Sagamihara en J3 League, Rikuto Sano, a quant à lui filmé sous la jupe d’une étudiante dans un escalator. Lui aussi a rapidement été viré de son club. Les deux joueurs n’ont toujours pas retrouvé de club, et leur carrière semble terminée.

Contrairement au Ventforet Kofu ou au Sagan Tosu, les clubs de ces deux joueurs n’ont pas essayé de camoufler l’affaire. Ils ont rapidement réagi. Le Cobaltore s’est débarrassé de Daigo Masuzaki alors qu’il était un titulaire indiscutable et qu’ils jouaient la montée. Mais le respect des victimes est passé avant tout. Comme quoi, le football est plus moral quand l’argent le pervertit moins


Merci à Alexis, du compte X JLeagueFra, pour l’aide dans la recherche des informations


killianbesson

Bonjour, je m'appelle Killian/キリアン/किलियन et je suis fan de football asiatique, surtout japonais et singapourien. Je suis aussi passionné de géopolitique et de gastronomie, et scout amateur. Je supporte le Vissel Kobe en D1 japonais pour le meilleur et surtout pour le pire.

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