Le 14 décembre dernier, Mayotte était touchée par un cyclone d’une puissance et d’une force qui n’avait pas été observé sur l’île depuis plus de 80 ans. C’est 70 % de la population mahoraise qui a subi des dégâts sans précédent, tout en n’ayant pas été ménagée par l’arrivée tardive et désordonnée de l’aide métropolitaine. Ainsi, dans cette période post-cyclonique, tout Mayotte doit se reconstruire, à l’image de son football qui, avec le manque de moyens qui le caractérisait déjà, risque de s’enfoncer dans une crise chronique, que la politique de l’urgence menée par l’État ne risque pas d’atténuer.

Après le passage du cyclone Chido, le bilan matériel est lourd pour les clubs touchés à Mayotte. Pour l’ASC Kawéni, tout juste champion de Régional 1, le cyclone n’a rien laissé au hasard. Le vent a soufflé le faux plafond de la salle polyvalente et celui de la salle de musculation. Les dégâts causés sur les toilettes et les douches ont entraîné un important dégât des eaux, noyant le club-house et la salle de musculation. Le club venait d’investir dans un tapis de course. Comme un autre tapis et un rameur, il n’a pas survécu à l’inondation. Le cyclone a détruit le local des équipements à Kawéni et au Vahibé club omnisport, stoppant la pratique du football.

Les terrains ont également subi leurs lots de dégâts, notamment des grillages arrachés ou des éclairages détruits. « Même si certains stades ont été épargnés, le bilan reste lourd », selon Bacar Inzoudine, gérant du média Bangafoot, qui a lui-même perdu son studio dans la catastrophe. Le Stade Bassin à Acoua, qui porte bien son nom, a été complètement inondé, étant situé dans une véritable cuvette. El-Had Mascati, correspondant à l’ASC Kawéni, souligne que le club attendait le début des travaux de leur nouveau stade. Ils devaient commencer en avril 2025, mais le passage du cyclone a repoussé leur début à 2027. Les réparations n’ont même pas encore pu commencer, puisque les clubs manquent cruellement de financements.

État de la salle de musculation de l’ASC Kawéni le 15 février 2025 (crédit : El-Had Mascati)

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El-Had Mascati a réalisé un état des lieux des dégâts. La remise en état de la salle de musculation approche les 50 000 euros. À Vahibé, « on essaye de réparer, mais on n’a pas tellement de moyens », interpelle Ismaël Bacar, dirigeant et éducateur au Vahibé club omnisport et membre de la commission des jeunes de la Ligue Mahoraise de football. Le cyclone a renforcé une situation financière, humaine et matérielle qui était déjà critique avant son passage. À l’Espérance d’Iloni, par manque d’infrastructures adéquates, les joueurs de R2 devaient s’entraîner sur les plages.

Avant la catastrophe, l’ASC Kawéni nécessitait un budget de 200 000 euros par an. Les subventions publiques permettaient au club de récupérer 115 000 euros, et le reste provenait des partenariats et des dons. Le manque de financement va obliger les clubs à « mettre la main à la poche », selon El-Had Mascati.

Après le passage de Chido, c’est tout Mayotte qui s’est mis en pause. Alors qu’il restait une journée de championnat pour les clubs de Régional 1, et certaines rencontres de la poule C de Régional 4, la Ligue Mahoraise de football a pris, le 22 janvier, la décision d’arrêter définitivement les compétitions pour la saison 2024. À l’ASC Kawéni, champion de cette saison arrêtée juste avant son terme, la joie est mitigée. Le cyclone n’a pas permis au club de fêter son titre. « Ç’aurait dû être une très belle fête », regrette El-Had Mascati. « C’est la première fois de l’histoire du club qu’on est champion ».

L’arrêt de la pratique ne signifie pas qu’une date a déjà été statuée pour le championnat de 2025. À Mayotte, le championnat se déroule sur l’année civile. La reprise du championnat devait donc avoir lieu fin janvier ou début février. Des pourparlers sont en cours entre la FFF et la LMF, et l’idée de voir le championnat être annulé pour se diriger vers le standard hexagonal n’est pas à exclure. « Peut-être que le championnat reprendra au mois d’août à la façon de la métropole », s’interroge El-Had Mascati. La FFF a demandé aux clubs un état des lieux des infrastructures sportives. « On nous a donné un document à remplir pour savoir tout ce qu’on a perdu », rapporte El-Had Mascati. « Ils vont évaluer pour chaque club et on aura sans doute une aide ».

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Mais la reprise du football n’est pas la priorité pour l’instant. « Après le cyclone, personne ne pouvait penser au sport. Le plus important, c’est d’abord de se loger », martèle Ismaël Bacar. Avec ses toits en tôle à perte de vue, le bidonville de Kawéni est le plus grand de France. Parmi ses 20 000 habitants, un quart seulement aurait réussi à trouver refuge, notamment au sein du lycée des Lumières de Kawéni, dont la récente reprise scolaire a été mouvementée, ou encore le club-house endommagé de l’ASC Kawéni.

Le club, dont 90 % de l’effectif a été beaucoup impacté par Chido selon El-Had Mascati, a mis à disposition son club-house après avoir colmaté l’eau et remit l’électricité. « Moi, j’ai eu trois ou quatre joueurs qui sont venus habiter au club-house, ils ne savaient pas où aller », déplore El-Had Mascati. Au total, une quinzaine de personnes s’e sont réfugiées’est réfugiée dans les locaux. Aujourd’hui, un couple et ses deux enfants s’y abritent toujours.  

Le club-house de l’ASC Kawéni le jour du passage du cyclone (crédit : El-Had Mascati)

Sur le territoire mahorais, 50 % de la population a moins de 18 ans, selon l’Insee. Cette forte jeunesse ressent un certain manque de considération, notamment dans l’éducation. Pourtant, ces mêmes jeunes voient en elle le moyen d’une élévation sociale. Le manque de considération est renforcé par une politique du chiffre menée d’abord par Nicolas Sarkozy, qui a rapidement entraîné un important nombre d’expulsions du territoire pour les immigrants. Cette situation provoque aujourd’hui l’isolement d’entre 3 000 à 7 000 mineurs, dont les parents ont été expulsés.

Le cyclone Chido a touché le département le plus pauvre de France et a frappé cette jeunesse de plein fouet. « 80 % des parents des jeunes de l’ASC Kawéni habitent dans le bidonville », explique El-Had Mascati. Le public visé par le club est évidemment issu du bidonville. Avec le cyclone, tous les biens dont disposaient ces jeunes se sont envolés. « Ils ont tout perdu dans les maisons en tôle, les petits ont perdu leurs crampons », s’exclame Ismaël Bacar. Les plus jeunes ne peuvent plus jouer au foot, et l’accès à l’école est pour certains encore bien compliqué. La récente reprise scolaire a été perturbée dans le secondaire et rendue impossible pour les primaires à Vahibé. L’école n’est plus accessible. Les installations sportives, insuffisantes, mais essentielles à la vie sociale et au bien-être de ces jeunes, ont été largement endommagées.

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Pour ne rien arranger, les aides ont mis du temps à arriver, et souvent insuffisamment. L’aide vient principalement des ONG, contraintes de faire le travail de l’État. Médecin sans frontières a dû traiter, plus d’un mois après le cyclone, des cas de malnutrition et de déshydrations sévères, notamment chez les plus pauvres et les plus jeunes. À Vahibé, où l’on retrouve également de nombreux quartiers défavorisés, les jeunes ont encore du mal à se nourrir. L’ONG World kitchen prépare les repas qu’elle livre aux associatifs, comme Ismaël Bacar. Ces derniers s’occupent ensuite de les apporter aux plus nécessiteux. La Fondation de France a levé plus de 40 millions d’euros de fonds et a apporté son soutien financier aux associations, particulièrement l’ASC Kawéni et Vahibé club omnisport.

Le sport peut être un facteur de développement durable pour la forte concentration de jeunes à Mayotte. Le football apporte des valeurs essentielles à ces enfants, qui peuvent être le vecteur d’un important levier régional. Pour Ismaël Bacar, qui a remporté en janvier le Grand-Prix de l’inclusion par le sport de L’Équipe, le rôle du football est tout trouvé et le sien tout particulièrement. « J’essaye d’avoir un rôle de grand frère, de papa avec les plus jeunes, d’être à leur service, au niveau de l’accompagnement, de l’insertion, dans les démarches, les parcours ».

Désormais, les pouvoirs publics se doivent de revitaliser et soutenir financièrement le sport à Mayotte. Les clubs dépendent des subventions municipales, des appels à projets ou de la DRAJES (Délégation Régionale Académique à la Jeunesse, à l’engagement et aux Sports) pour mettre en place leurs actions pour la jeunesse. Mais, bien que cela aide à accompagner la jeunesse, « ce n’est pas suffisant », selon Ismaël Bacar.  

En avril 2024, le département a partagé un schéma régional du développement du sport et des équipements. Il retranscrit les manquements au niveau de ce secteur, mais également au niveau humain pour son entretien. Mayotte est le département le moins bien doté en équipements sportifs, avec seulement 13,4 équipements pour 10 000 habitants, contre 33 à La Réunion et 46 en métropole. Le SRDSE propose donc différentes actions pour développer le sport avec des objectifs financiers afin de « favoriser la rénovation et la création d’infrastructures sportives […] grâce à une assistance technique et une politique d’aide en lien avec les dispositifs existants au niveau de l’État notamment ».

À Mamoudzou et Passamainty, la rénovation des terrains de football en gazon et en synthétique et celle des vestiaires nécessiterait ainsi 7 millions d’euros pour un projet prioritaire sur cinq ans. Mais ces propositions ne peuvent prendre forme que si les moyens financiers alloués suivent et que l’engagement de l’État ne devienne davantage volontariste.

En attendant cela, les clubs et les associations essayent, à leur échelle, de développer cette jeunesse par le sport. De son côté, l’ASC Kawéni multiplie les projets sportifs, mais aussi sociaux pour les plus jeunes. Le club a notamment assuré des projets d’accueil de jour pour les enfants non scolarisés. De son côté, Ismaël Bacar assure un soutien scolaire pour les jeunes défavorisés du club, leur assurant un bon encadrement.

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Après le cyclone, le retour rapide à la pratique est essentiel pour aider les jeunes à penser à autre chose. « On fait des activités sportives pour sortir les gamins, pour ne pas les laisser dans une spirale négative et qu’ils puissent aller voir la plage », intervient Ismaël Bacar. À Vahibé, l’objectif est d’organiser un tournoi à la fin du mois de février. De plus, le dirigeant et éducateur au Vahibé club omnisport et membre de la commission des jeunes de la Ligue Mahoraise de football a déjà instauré une continuité pédagogique afin de relancer le soutien scolaire dans les meilleures conditions. « Il faut penser à cette jeunesse. Elle risque de tomber dans des facilités qui ne sont pas les bonnes. Une grande majorité n’a pas de solution d’avenir et est abandonné par le système, ils n’ont pas les moyens. On doit essayer d’en tirer le meilleur de cette jeunesse. »

Le football est un facteur primordial à Mayotte pour le développement et l’avenir de la jeunesse. Malgré les difficultés, les acteurs du foot mahorais sont déterminés à encourager une réorganisation du foot et du sport dans la région. Mais le cyclone a renforcé la difficile situation financière à Mayotte et sans accompagnement de la part des pouvoirs publics, l’avenir semble plus que compliqué. Après la période d’urgence, une politique volontariste de l’État est nécessaire pour assurer un avenir au football mahorais.


Eliott Schiets

Membre du peuple jaune et vert, j'attends avec impatience le naufrage de notre évadé fiscal préféré et de sa marionnette : son coach du moment. J'essaie de noyer mon éco-anxiété avec mon stylo estampillé Football Écologie France en main.

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