On le savait déjà, et on a quand même regardé la Coupe du monde

On savait tout. Que la Coupe du monde est une machine. Que le football sert autant à unir qu’à contraindre. Et malgré les signes, on a regardé. Nous les premiers. L’édition 2026 n’a rien inventé, elle a poussé plus loin le processus : un calendrier qui broie les corps, un spectacle qui séduit sans qu’on puisse le lui reprocher, et un pouvoir qui, cette fois, réécrit les tribunes et les décisions de jeu à visage découvert.

Dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), le situationniste Raoul Vaneigem avance une idée simple : le pouvoir ne se maintient plus par la seule force, mais en phagocytant la vie quotidienne. Une vie pleine reposerait sur trois gestes. Participer, s’exprimer directement et refuser la norme subie. Contre ces trois gestes, le pouvoir en oppose trois autres : contraindre, séduire et s’interposer. Le football, installé au cœur du quotidien de milliards d’êtres humains, est un terrain propice, un terreau fertile, à la mise en place de cette triade. La Coupe du monde 2026 a d’ailleurs fait tourner ces trois rouages à plein régime, tout en confisquant, pour elle seule, les trois premiers.

Une Coupe du monde contraignante et infatigable

La première arme est la contrainte. C’est l’arme de la participation forcée, imposée aux corps comme aux regards.

La Coupe du monde oblige les fédérations à suivre un calendrier qui ne se plie jamais. 104 matches se déroulent en 40 jours, au terme d’une saison déjà chargée. Le nouveau format des compétitions européennes et la Coupe d’Afrique des nations disputée en janvier dernier expriment la même soumission des corps. Jean-Marie Brohm a démontré cette discipline du corps sportif (Sociologie politique du sport) dans les années 70. Rien de neuf donc, sauf que le fait s’aggrave.

La pression est économique comme diplomatique. Pour répondre à la demande télévisuelle, les nations européennes ont joué en début d’après-midi, sous la chaleur accablante de la côte Est. Dans le même temps, la sélection iranienne n’a obtenu aucun aménagement de la part des autorité étasuniennes : un camp de base improvisé à Tijuana, des passages express, 24 heures chrono sur le sol américain. Quand aux interventions ciblées de la douane américaine, elles ont déjà été largement documentées.

La contrainte porte enfin sur le regard. La Coupe du Monde nous a comme forcés à la regarder. Omniprésente sur les réseaux, dans les médias, sujet central de toutes les conversations pendant plus d’un mois. Ce mécanisme est connu, et pourtant rien ne change. Même, le processus ne faiblit pas, il accélère.

Une séduction qui change le stade

La deuxième arme est ensuite la séduction. Là où l’expression directe devrait circuler, le spectacle se donne à sens unique, et il enivre. L’esthétique du Mondial est toujours mieux rôdée. Trois cérémonies d’ouverture ; les last dance de Messi et Ronaldo ; la dramaturgie télévisuelle, servie par la VAR et ces buts du money-time qui tiennent le spectateur en haleine. Belgique-Sénégal et le match Argentine-Égypte sont des cas d’école.

Le stade a lui aussi changé. Véritable sphère immersive, l’enceinte est accessible à qui a pu justifier d’une aisance financière équivoque. Le spectacle s’est éloigné encore une fois de ceux qui font vivre le football localement, aux quatre coins du globe. Le cadre nord-américain, celui du sport-business et de ses immenses stades de football américain, a parachevé une bascule visible depuis vingt ans. Le supporter cède sa place au spectateur. Rien d’étonnant à ce que « ferveur populaire » se soit davantage entendue à l’Estadio Aztéca qu’au MetLife Stadium.

… et enivre devant les écrans

La finale franchit un cap. Pour la première fois dans l’histoire de la compétition, la mi-temps a son halftime show à l’américaine, calqué sur le Superbowl. Onze minutes de spectacle, une pause sportive étirée jusqu’à trente minutes, le tout adossé à un fond humanitaire pour l’éducation. Le match n’est alors plus le centre, il est l’écrin. Et la caution caritative rend la critique presque illusoire, ou en tout cas plus vaine. Le football se dissout dans le show et le supporter y achève sa mue en spectateur.

Comment blâmer ceux qui se laissent prendre ? On ne peut pas. Nous-même prenons notre pied devant ces matches, en connaissant tous les rouages qui les composent. C’est là toute la force du piège : on y adhère lucidement. Sur les terrasses françaises, l’unité vécue reste un puissant facteur d’identité. Dans un pays traversé de doutes politiques et économiques, le Mondial rassemble le peuple derrière le drapeau. Puis vient l’élimination sans réaction en demi-finale, et l’euphorie se désintègre d’un coup. Certains Français narquois célèbrent la victoire espagnole dans les rues, certaines personnalités assènent des critiques inconcevables avant le coup d’envoi. Faute de lauriers à distribuer, la récupération s’empare du vide.

Une médiation malsaine, éloignant l’expérience terrain du passionné

Reste alors la troisième arme, la plus sournoise de toutes : la médiation. Un écran s’installe entre l’individu et son expérience directe du monde. Le vécu cède la place à sa représentation : un tiers (un appareil ou une autorité) s’installe entre le geste et son sens et finit par décider seul de ce qui est « réel ». Il s’agit alors de ce qui se joue, ici, entre le terrain et le jugement.

L’affaire Balogun en offre ainsi l’illustration parfaite. Le carton rouge automatique infligé à l’attaquant pour une semelle sur la cheville du Bosnien Tarik Muharemović, à la 64e minute du 1/16e de finale, a été suspendu au titre de l’article 27 du code disciplinaire de la FIFA.

« [L’organe judiciaire] peut décider de suspendre intégralement ou partiellement la mise en œuvre d’une mesure disciplinaire »

Article 27 du code disciplinaire de la FIFA, modifié en janvier 2025.

L’entrave est venue de l’entourage du président américain. Le coup de fil de Donald Trump à Gianni Infantino n’a même pas été dissimulé. Exposée aux yeux de tous, l’ingérence a abouti. La sanction a été commuée pour le 1/8e de finale, malgré les réserves de la fédération belge, bottées en touche par la FIFA elle-même. « Je ne savais pas que le 5 juillet était le 1er avril aux États-Unis », ironisait Rudi Garcia en conférence de presse, contraint de s’incliner.

Si le jugement est déjà un écran, il peut être réécrit par ceux qui contrôlent l’écran, des acteurs extra sportifs, désormais. Cet épisode crée un précédent et prolonge le copinage américain avec la FIFA, après le prix de la Paix décerné à Donald Trump fin 2025. Les chefs d’État peuvent maintenant espérer faire annuler une décision arbitrale. Que restera-t-il alors à tous ceux qui n’ont, pour eux, que leur impuissance ?

Un pouvoir qui s’accapare le bon côté

Dans sa thèse, Raoul Vaneigem oppose la triade répressive, à l’œuvre lors de la Coupe du monde, à la triade unitaire, comme annoncé plus haut : participer, s’exprimer directement et refuser la norme subie. Elle est réservation à la population, celle qui cherche à s’échapper, vivre, exister. Et ici, le pouvoir se l’approprie et l’interdit aux dominés. Par exemple, le règlement de la FIFA proscrit l’expression politique ou religieuse dans les tribunes et le terrain. Seul le drapeau de la République islamique d’Iran a pu être arboré, contrairement au drapeau perse, symbole d’opposition. Qui peut se prétendre telle autorité au point d’interdire l’utilisation d’un drapeau ? La diaspora iranienne sur place, largement hostile au régime, se serait aussi vue retirer des places.

« Cela n’a pas été seulement le plus beau Mondial de tous les temps, c’est le plus grand événement humain, social et culturel que l’humanité ait jamais vu. »

Gianni Infantino, en conférence de presse le 18 juillet 2026.

L’arbitraire se déchaîne. D’un côté, les Haïtiens n’ont pas pu jouer avec un maillot représentant l’indépendance de leur pays en 1804. De l’autre, les instances acceptent que les Argentins puissent de nouveau déployer une banderole affirmant que les Malouines sont leur chasse gardée. Le pouvoir trie : il célèbre la parole qui ne le condamne pas et disqualifie celle qui l’interroge.

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Le filtrage a été à l’œuvre aux frontières avec l’interdiction nette de l’entrée de certains supporters sur le sol américain. La contrainte s’étend jusqu’à à la simple présence au stade tandis que le pouvoir se garde bien de se l’appliquer. Le président de la FIFA a pu circuler sans entrave, surgissant le même jour d’un match à l’autre. La liberté de mouvement qu’il s’octroie a d’ailleurs un coût, que la planète règle à sa place. Neuf millions de tonnes de CO2 dégagés le temps de la compétition.

La parodie de spectacle et d’engagement se poursuit. Le Pride-match est aussi un cas essentiel. Imposé à deux délégations réprimant l’homosexualité chez elles par le tirage de décembre 2025, le match Iran – Égypte est resté « Pride » sur le papier, mais sans publicité ni cérémonie préalable. Les pressions politiques ont de nouveau eu raison des rares engagements de la FIFA. Elle n’a pas fait valoir son autorité cette fois-ci. Seuls quelques drapeaux LGBTQIA+ dans le stade ont maintenu, contre l’invisibilité organisée, une participation réelle.

Ce n’est pas la première fois…

Certes, l’histoire a connu pire. En 1934, l’Italie de Mussolini a organisé un Mondial et l’a gagné. Le tournoi a servi de carte de visite au régime. En 1938, en France, la Squadra Azzura rejoue la même scène, bras tendu, sous les sifflets. En 1978, l’Argentine est allée beaucoup plus loin. La junte de Videla a accueilli la compétition à un kilomètre de l’ESMA, centre de détention et de torture. Pendant que les matches se jouaient au Monumental, des personnes disparaissaient à quelques rues. Le Mondial est alors une couverture. Au total, le régime aura fait disparaître, littéralement, 8 000 personnes.

Pendant plus de cinquante ans, plus rien de cet ordre. Il y a eu des hôtes contestables, bien sûr : la Russie en 2018, le Qatar en 2022, leurs opposants en prison et leurs morts sur les chantiers. La compétition elle-même ne servait pas d’écran à une répression menée sur place. 2026 ne renoue pas avec 1978, et il serait faux de le prétendre. Néanmoins, elle le prolonge, se réinvente, se complexifie. En 2026, le pouvoir n’a plus besoin de cacher son intervention, ce qui est d’autant plus troublant. Il décroche son téléphone et le résultat suit.

Du déjà-vu resservie sans révolte

En haut lieu, on commente l’arbitrage des matches tout en célébrant des ingérences qui n’ont rien de nouveau. Le 21 juin 1982, l’émir du Koweït Fahad Al-Ahmad est descendu sur la pelouse pour invalider un but des Bleus. L’arbitre sous pression a annulé le but ; et a été radié à vie. En 2026, les pressions paraguayennes sur l’arbitrage lors du huitième de finale n’ont pas été condamnées par la FIFA mais l’arbitre, Ylya Tantashev, a été remercié. Le phénomène n’est pas nouveau ; son ampleur, si.

Le pouvoir ne supprime donc pas la révolte : il la confisque. Le droit d’agir, de participer et de refuser la règle, il se le réserve et ne laisse aux tribunes qu’une version domestiquée. Comme le signalait dans un rapport Amnesty International le 30 mars 2026, « les fédérations et les sponsors ont tous la responsabilité de respecter les droits humains et d’utiliser leur influence considérable pour protéger les supporters, les joueurs, les journalistes, les travailleurs et les communautés locales. » Ils n’en ont eu ni l’influence ni l’esprit.


Si la transgression du pouvoir se fait donc spectacle sans honte, reste-t-il un geste qui échappe à la récupération ? Peut-on encore à nouveau espérer un football vécu, participatif et partagé, sans domination ? La Coupe du monde 2030 s’étalera sur trois continents différents, l’édition 2034 est promise à un état pétrolier. Et pourtant, les matches improvisés sur les parvis, les rituels japonais en tribunes ou l’entraide et les amitiés nouées sur place sont les symboles d’un football qui se vit encore autour de la Coupe du monde. Interroger notre rapport à la compétition et refuser le spectacle proposé : voilà peut-être les premiers gestes pour se réapproprier un symbole d’unité muselé et confisqué.