Le 26 juin dernier, la Fédération française de football (FFF) annonçait la fin de carrière de Stéphanie Frappart. À 42 ans, l’arbitre originaire du Val-d’Oise quitte les terrains pour rejoindre la Commission des arbitres de l’UEFA. Son parcours est marqué par une succession de premières historiques dans l’arbitrage du football masculin. En 2014, elle est devenue la première femme nommée arbitre centrale en Ligue 2, puis en Ligue 1 cinq ans plus tard. La même année, elle arbitre la Supercoupe de l’UEFA opposant Liverpool à Chelsea. En 2020, elle a été la première femme à diriger une rencontre de Ligue des champions, puis, en décembre 2022, un match de Coupe du monde, entre le Costa Rica et l’Allemagne. Ces désignations, largement médiatisées, ont fait d’elle le symbole des progrès accomplis par les femmes dans un univers longtemps réservé aux hommes.
Pourtant, derrière cette trajectoire historique, la place des femmes dans l’arbitrage français apparaît beaucoup plus contrastée. Pour la saison 2026-2027, aucune femme ne figure parmi les arbitres centraux et assistants retenus pour officier en Ligue 1. Ce constat est d’autant plus frappant que, trente ans plus tôt, le 23 avril 1996, Nelly Viennot devenait la première femme à officier en première division masculine française, comme arbitre assistante, lors d’une rencontre opposant le Paris Saint-Germain au FC Martigues. Comment expliquer que, malgré ces avancées majeures, les femmes arbitres ne soient toujours pas parvenues à s’installer durablement au plus haut niveau du football masculin ?
Le projet « Agence nationale de la recherche – ANR » intitulé Femmes arbitres de football en France, les conditions socio-historiques d’une carrière au haut niveau – FAR de Lucie Le Tiec, l’autrice de cet article, est à retrouver ici.
Aux femmes arbitres, le football féminin ?
Aujourd’hui, la FFF compte 1 452 femmes parmi ses 26 798 arbitres, soit seulement 5,4 % de l’effectif. Cette faible représentation ne suffit pas à expliquer leur absence en Ligue 1 puisque les femmes sont proportionnellement bien plus nombreuses au haut niveau. En effet, parmi les 251 arbitres officiant dans les compétitions fédérales seniors, 69 sont des femmes, soit plus d’un quart de l’effectif. Mais seules trois appartiennent aux catégories d’arbitres des compétitions masculines : Élodie Coppola et Camille Soriano, arbitres assistantes en Ligue 2, et Bérengère Jourdain, arbitre assistante en Ligue 3. Les 66 autres officient dans les compétitions féminines. Cette répartition s’explique en grande partie par la manière dont la FFF a organisé la féminisation de l’arbitrage.
Au début des années 90, la FIFA a souhaité disposer de femmes arbitres pour diriger les grandes compétitions féminines. À l’approche de la première Coupe du monde féminine, en 1991, elle a sollicité les fédérations nationales. Mais la France n’a pu proposer aucune candidate, faute de femmes arbitres ayant atteint le niveau requis. La FFF a alors favorisé la promotion de quelques pionnières, parmi lesquelles Nelly Viennot, sans parvenir à constituer une véritable relève.
Lucie Le Tiec : thèse de doctorat – Sociologie des arbitres de football en France : singularités d’un groupe en construction
Pour former davantage de femmes susceptibles d’arbitrer sur la scène internationale, la fédération décide donc, en 2001, de créer une filière qui leur est réservée. Grâce à un concours spécifique, elles peuvent alors accéder à la première division féminine, pourtant encore largement arbitrée par des hommes. La FFF espère ainsi constituer un vivier durable d’arbitres de haut niveau.
Cette politique a offert à davantage de femmes la possibilité d’accéder aux compétitions nationales et a contribué à former des arbitres expérimentées, dont certaines évoluent aujourd’hui sur la scène internationale. Mais elle a aussi produit des effets plus ambivalents. En organisant des parcours de formation, de sélection et de progression distincts, la FFF contribue progressivement à séparer les carrières des femmes et des hommes : d’un côté, les arbitres des compétitions masculines, très majoritairement des hommes ; de l’autre, les arbitres des compétitions féminines, exclusivement des femmes.
Des choix de carrière sous influence
Cette organisation façonne les trajectoires des femmes arbitres. Certaines s’engagent volontairement dans la filière féminine parce qu’elles y voient une possibilité de progresser plus vite vers le haut niveau. D’autres y sont poussées par leurs dirigeants.
Une arbitre de Première Ligue raconte ainsi comment ses dirigeants l’ont incitée à quitter le football masculin : « J’étais la seule fille chez les gars, c’était dur. J’avais fait beaucoup de sacrifices pour ça. Mais un jour, on m’a appelée pour me dire que maintenant leur souhait était de me faire passer chez les filles, que ça serait vraiment bien que je rebascule dans le foot féminin. Je leur ai exposé mon point de vue, que j’aimerais bien faire une année de plus. Ils m’ont dit « ok une de plus, c’est bien pour l’expérience, mais ça ne sert à rien d’aller au-delà ». C’est vrai que chez les hommes, j’avais des bonnes notes mais je savais que je ne pouvais pas faire mieux et que dans tous les cas, je n’aurais pas évolué plus. J’étais un peu allée au bout du truc, donc j’ai accepté ».
Si la féminisation de l’arbitrage a donc bel et bien progressé, elle s’est toutefois réalisée principalement dans un espace de pratique distinct de celui qui conduit à la Ligue 1 masculine.
Arbitrer au plus haut niveau, à quel prix ?
Pour celles qui tentent tout de même de poursuivre leur carrière dans les compétitions masculines, le chemin vers le haut niveau reste semé d’embûches. Il faut d’abord parvenir à se faire une place dans ce monde d’hommes. Les femmes peuvent voir leur légitimité contestée, notamment lorsqu’elles sont soupçonnées de bénéficier d’un traitement de faveur. Elles sont souvent perçues comme des intruses, accusées de « prendre la place d’un homme ».
Autre difficulté : les tests physiques. Si certains barèmes sont adaptés selon le sexe, d’autres imposent les mêmes exigences aux femmes et aux hommes, malgré des aptitudes physiques, des parcours sportifs et des conditions de préparation qui ne sont pas comparables. Par exemple, pour officier en Ligue 1, les arbitres doivent réussir deux épreuves. Le test de vitesse prévoit une légère adaptation : les hommes doivent parcourir 40 mètres en 6 secondes maximum, contre 6,20 secondes pour les femmes. En revanche, pour le « simple double simple », qui évalue la capacité à répéter des efforts intenses entrecoupés de courtes récupérations, aucun ajustement n’est prévu.
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Enfin, atteindre le haut niveau exige une disponibilité considérable. Entraînements, stages, déplacements et matches s’ajoutent souvent à une activité professionnelle. Ces contraintes touchent tous les arbitres, mais elles pèsent différemment sur les femmes, qui assument encore une plus grande part des tâches domestiques et parentales et connaissent souvent des situations professionnelles plus précaires.
Une enquête récente que nous avons menée auprès des arbitres de Première et Seconde Ligue avec le soutien financier de la FIFA (L’articulation des temps sociaux comme enjeu central chez les femmes arbitres des championnats de France féminins de football, mars 2026, CIES) montre combien il est difficile de jongler entre arbitrage, travail et vie personnelle. Une arbitre, infirmière et mère de deux enfants, raconte ainsi rentrer parfois de ses matches vers deux heures du matin, avant d’accompagner ses enfants à l’école le lendemain et d’enchaîner avec sa journée de travail à l’hôpital. Pour participer aux stages fédéraux, il lui arrive également de poser des jours de congé.
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La maternité complique encore l’équation : certaines tentent de programmer tant bien que mal leur grossesse en fonction du calendrier sportif, tandis que d’autres peinent à retrouver leur niveau après l’interruption. Qu’elles choisissent d’avoir un enfant pendant leur carrière ou qu’elles renoncent à ce projet, la plupart des arbitres interrogées considèrent en tout cas qu’une maternité risque de freiner leur carrière. L’accès au plus haut niveau est donc loin de dépendre uniquement des qualités et de la volonté des arbitres.
Le parcours de Stéphanie Frappart a marqué l’histoire du football et a donné une visibilité considérable aux femmes arbitres. Il a aussi permis à la FFF d’incarner publiquement les progrès de la féminisation de l’arbitrage à travers une figure emblématique. Mais son départ rappelle qu’une réussite individuelle, aussi remarquable soit-elle, ne suffit pas à transformer les conditions d’accès des femmes aux compétitions masculines de haut niveau. Trente ans après les débuts de Nelly Viennot en première division, le véritable enjeu n’est donc plus seulement de savoir quand une femme arbitrera de nouveau en Ligue 1, mais de faire en sorte qu’elle n’y soit pas seule.
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