La fédération anarchiste de Marseille a organisé, jeudi 12 mars, une discussion autour du football populaire, avec Mickael Correia, journaliste chez Mediapart. En revenant sur le contexte politique et sur la création du jeu, cette soirée a rappelé que le football a toujours accompagné les luttes sociales.
La FIFA a toujours été alliée aux régimes autoritaires
Assis au fond du bar de la Plaine (5e arrondissement de Marseille), jeudi 12 mars, le groupe Oaï de la fédération anarchiste prend le micro. Accompagné de Mickaël Correia, journaliste climat chez Mediapart, la discussion se tenait autour du foot populaire. Pour le groupe marseillais, il était important d’organiser une soirée sur ce sujet. « De plus en plus de personnes essaient de vulgariser le foot. Donc on trouvait ça important de le faire, nous aussi, surtout à Marseille. On veut sortir du prisme très classicisme du fan de foot, violent et toujours accompagné de sa bière. Il y a, avec le mouvement ultra, une opposition frontale à l’État, une lutte contre la répression et des valeurs. Certains groupes ont la maraude mentalité virage Depé par exemple », explique l’un des membres de l’organisation.
Organiser une discussion autour du football populaire à la Plaine n’est pas anodin. Ce quartier, orienté à gauche, est « branché », avec ses murs remplis de streetart, et une alternance de petits restaurants, de friperies et de salles de concert. Le bar est situé place Jean-Jaurès, qui commémore l’homme politique socialiste, assassiné en 1914 par un étudiant nationaliste. L’un ne va pas sans l’autre : elle est le lieu de beaucoup de protestations et de mouvements sociaux. Notamment lors de manifestations sauvages contre le projet de réforme des retraites en 2023 ou des gilets jaunes en 2018.
Pour Mickael Correia, participer à cette discussion à ce moment précis était important pour trois raisons. D’abord, nous sommes à quelques mois d’une Coupe du Monde particulière. L’un des pays organisateurs, les États-Unis, a bombardé l’Iran mais a aussi kidnappé Nicolás Maduro, président vénézuélien, le 3 janvier. La question de combattre l’impérialisme américain se pose.
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Pourtant, la FIFA a créé le « prix de la paix », pour le donner au président américain le 5 décembre dernier. Il récompense « les énormes efforts d’individus qui unissent les gens et apportent l’espoir aux générations futures », selon Gianni Infantino, président de la FIFA. Mais pour le journaliste de Mediapart, l’alliance entre la fédération et les régimes autoritaires n’est pas nouvelle. « En 1934, la Coupe du Monde se déroule en Italie, sous Mussolini. C’est l’occasion pour le dictateur de montrer la supériorité de son régime fasciste. On a aussi celle de 2018 dans la Russie de Poutine. Ou en Argentine en 1978 sous Jorge Rafael Videla, président auto-proclamé après un coup d’État », précise-t-il.
De plus, l’état d’Israël, allié des États-Unis, bombarde toujours la Palestine et le Liban. Dans certaines tribunes, on voit un soutien pour Gaza, comme à Marseille, Paris, Bilbao, Livourne ou encore au Celtic Glasgow. Certaines figures du football ont également pris la parole, à l’image de Mohamed Salah ou de Pep Guardiola. Pourtant, la FIFA n’a fait aucun geste. Elle a banni la Russie de toutes les compétitions, mais n’a empêché aucun club d’Israël ou des territoires occupés de Cisjordanie, ni l’équipe nationale de participer aux compétitions.
Enfin, les autorités accroissent de plus en plus la répression contre les ultras. L’année dernière, Bruno Retailleau, alors premier ministre, voulait dissoudre certains groupes, notamment les Magic Fans et les Green Angels de Saint-Etienne. « Il ne faut pas oublier que les éléments de répression sont d’abord testés sur les ultras. Avant de l’être dans les manifestations et dans la rue », poursuit l’auteur de l’ouvrage Une Histoire populaire du football.
Le football, vecteur d’un sentiment d’appartenance à une classe sociale
Le journaliste a rappelé d’où venait le football. Du milieu bourgeois, dans les écoles privées anglaises, avant d’être appris aux ouvriers. Après l’avoir retourné contre le patronat, le football va permettre au prolétariat de ressentir une « identité ouvrière anglaise, une appartenance à une classe sociale et une fierté ». Ce sont d’ailleurs les salariés qui vont créer le fait de faire des passes pendant un match.
En effet, lors de la finale de coupe d’Angleterre de 1883, une équipe de prolétaires va arriver en finale pour la première fois et jouer contre une équipe de bourgeois, composée principalement de banquiers. Deux visions de jeu s’opposent : des passes, pour montrer leur solidarité, face à des individualistes, pour qui passer le ballon est signe de faiblesse. C’est finalement l’équipe ouvrière qui remportera le match et la passe deviendra un geste essentiel dans le football. C’est ainsi que naîtra le football populaire, a expliqué Mickael Correia.
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Bon à rappeler, le football a toujours accompagné les luttes sociales. Des grandes figures du sport ont été des résistants communistes. A l’image d’Auguste Delaune, sportif normand torturé par la Gestapo et dont le nom a été donné au stade de Reims. Rino Della Negra en fait également partie. Ancien joueur du Red Star, les autorités l’ont condamné à mort puis l’ont fusillé avec les 23 membres du groupe Manouchian. La tribune du stade Bauer porte son nom et le club honore régulièrement sa mémoire. « Pendant le Printemps arabe en 2011, en Tunisie, Turquie, Algérie et en Égypte, les ultras étaient également présents, voire en première ligne du soulèvement. C’était majoritairement une jeunesse précaire et les ultras sont les premiers groupes sociaux qui s’organisent. Ils luttaient aussi contre les violences policières à travers des chants contestataires », précise l’invité, fan du Red Star.
Le ballon rond a aussi et toujours été un symbole fort dans les luttes féministes. De plus en plus de club queer sont créés, comme Drama queer FC à Marseille. Mais surtout dans l’anticolonialisme. « En Afrique de l’Ouest, quand la liberté associative, après la Seconde Guerre mondiale, a été rendue aux colonisés, ça a été une victoire symbolique contre les blancs. S’ils pouvaient auto-gérer leurs propres clubs et tournois, ils pouvaient aussi virer les colons de leur pays. En Algérie, le FLN a créé sa propre équipe nationale. Ils prenaient les meilleurs joueurs algériens, qui jouaient pour la plupart en France. Ça a été symbole de la cause indépendantiste », poursuit-il.
Le foot business n’aura jamais la passion du football populaire
Avant de ponctuer son discours, le journaliste de Mediapart n’a pas oublié que le football est aussi important dans la lutte antifasciste. De plus en plus de tribunes virent à droite, notamment Rennes, Brest, Clermont-Ferrand ou encore Reims. Mais les luttes restent encore présentes en tribunes. L’ancrage territorial est très important, et représente une identité ou une appartenance. Dans le quartier de la Plaine, cette appartenance se remarque particulièrement avec une très grosse présence des MTP (Marseille trop puissant), groupe du virage Nord. Depuis sa création, par Depé, le groupe fait partie intégrante du secteur. Graffitis, liens avec des associations ou avec les commerçants, l’un ne va pas sans l’autre. L’identité antiraciste du groupe va avec le quartier, et inversement.
Dans les quartiers populaires, le football est aussi un vecteur de la mémoire et contre les violences policières. Lorsque Zyed Benna et Bouna Traoré meurent le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle de police, ils rentraient d’un match de football. Depuis, les deux grands frères de Bouna organisent, tous les ans fin octobre, un tournoi de football en leur mémoire. « Le football business n’aura jamais la passion et les émotions », conclut Mickaël Correia.
Après ces 30 minutes de prise de parole, le micro a été laissé à la vingtaine de personnes présentes, afin d’interroger l’invité. Une question est finalement restée sans réponse. Quel avenir pour les tribunes françaises, quand elles sont de moins en moins populaires ? Le football populaire en tout cas, lui, continue de se développer. Il sera toujours un moyen de rassembler et de mettre en avant les idées et valeurs des quartiers populaires. Ces mêmes personnes pas – ou peu – écoutées par les figures politiques.

