La France est-elle un pays de foot ? Cette question revient de plus en plus souvent dans les débats. Elle vient en fait en poser d’autres, nombreuses, plus sous-jacentes. L’une d’entre elle touche au championnat, ou plutôt aux championnats. À une heure où la Ligue 1 semble reprendre des couleurs après une dernière décennie peu glorieuse, tant en terme de niveau de jeu qu’en terme de parcours européens, nous dénotons un certain décalage avec le monde amateur. Les effets du Covid sur les échelons inférieurs ont été dévastateurs. L’avenir semble bien sombre pour ces clubs qui génèrent par nature de très faibles revenus. Fracture ?

fracture football

Qu’est-ce qu’un « pays de Foot » ? Si cette notion peut paraitre floue, voire utopique, nous verrons qu’il est toutefois possible de s’en approcher. Illustrons ce voyage dans ce pays mystérieux avec des exemples bien concrets, tirés en grande partie du football français et européen. Pour commencer, qu’est-ce que serait un pays de foot ? Imaginons le pays parfait pour que football amateur et football professionnel cohabitent et coopèrent. Faisons de ce sport une pratique qui soit la plus parfaite possible. Demandons-nous comment le système français fonctionne. Le mettre en relief avec d’autres exemples européens nous permettra-t-il de comparer mais aussi de s’inspirer ?

Le « Pays de Foot », un monde utopique ?

Qu’est ce qu’un pays de foot ? Large question à laquelle de nombreux angles d’observation permettent de répondre. Comme dit précédemment, l’angle choisi ici sera celui de la relation entre le foot amateur et le foot professionnel. En principe, on parle ici du même sport. Deux équipes qui jouent à 11 contre 11 et à la fin c’est l’Espagne qui gagn(ait)e.

Dans notre pays de football, ces deux mondes communiquent et l’un sert d’antichambre à l’autre. En effet, ici, un jeune joueur commencera dans le club de son coin. Il monte les différentes catégories jeunes avec un coach et un environnement sportif adapté. Il continue de suivre une scolarité dans le collège, puis dans le lycée de secteur. Au moment de signer un contrat professionnel, c’est avec son club formateur qu’il signe. Il commence ensuite à disputer des matchs amateurs dans un championnat de 3ème, voire de 4ème division. Le jeune prometteur fait alors ses armes avant de grimper dans les échelons supérieurs et de rentrer dans un deuxième monde, celui des professionnels. 

Cursus honorum

Ainsi, dans un monde idéal, un joueur de football découvre son sport par le bas, avant de grimper progressivement. Cette progression a deux vertus majeures. La première, c’est que le footballeur ne vit pas dans une « bulle ». Il est au contact des réalités très jeune. Il peut se rendre compte plus facilement de ce que « jouer » au football signifie, avant d’en faire un métier et une obligation de résultats. La seconde, c’est que le club formateur voit passer dans ses rangs les futurs talents de la nouvelle génération. Ainsi, les spectateurs sont plus enclins à venir voir les « pépites », ce qui permet de générer plus de revenus pour le club amateur qui pourra ensuite réinvestir dans des infrastructures et continuer à se développer. 

Nous le comprenons bien, dans ce « pays de Foot », les deux mondes, amateur et professionnel, avancent main dans la main à travers la formation des joueurs. Le système purement basé sur la méritocratie permet à tout le monde de profiter des talents du pays, et ainsi chaque partie a une part du gâteau, même s’il faut reconnaître que cette part ne sera pas égale. 

La fracture est-elle ?   

Dans la réalité, on est bien loin de ce système utopiste. Les centres de formation des grands clubs vont chercher les jeunes talents de plus en plus tôt et privent les clubs amateurs de cette ressource générationnelle. Ainsi, la conséquence direct de ce dépouillement est un affaiblissement du niveau général des clubs amateurs au profit d’un net renforcement des clubs professionnels. Ce phénomène accentue la fracture sportive mais aussi économique puisque les mécanismes d’indemnités de transfert sont bien plus puissants que les mécanismes de coopération entre les deux mondes, mis en place par exemple par la FFF.

A LIRE – Une fracture renforcée par le Covid. Comment survivent les clubs amateurs ?

Les mécanismes de coopération entre le football amateur et le football professionnel en France sont complexes. Une note explicative trouvée sur le site de la Fédération Française de Football permet de mieux comprendre ces liens. La FFF et la FIFA ont tout deux produits des textes imposant aux clubs professionnels signant des joueurs issus du monde amateur de verser des indemnités. La plus connue est l’indemnité dite de « préformation ».

Cette dernière « intervient lors de la signature d’un premier contrat professionnel (stagiaire, élite, ou professionnel) pour un joueur de moins de 23 ans issu d’un club amateur. Cette indemnité est ventilée entre le ou les clubs amateurs formateurs et le ou les Districts d’appartenance. Sont concernés les clubs formateurs auxquels le joueur a appartenu pendant les quatre saisons précédant son départ pour le club professionnel (en excluant toutefois les catégories de licenciés U6 à U11). Cette indemnité n’est due qu’une seule fois.« 

Que fait la FIFA ?

Au niveau international, la FIFA a inscrit dans ses textes un système d’indemnisation, à travers le mécanisme de solidarité. Ce mécanisme se définit comme suit : « Si un professionnel est transféré à l’international avant l’expiration de son contrat, les clubs qui ont participé à la formation et à l’éducation du joueur (entre ses 12 et 23 ans) reçoivent une partie de l’indemnité versée au club quitté (contribution de solidarité). Avant toute demande d’indemnité, le club doit obtenir auprès de la FFF, le passeport FIFA du joueur. »

L’objectif de cette mesure est donc clairement de se rapprocher de notre monde idéal oùles clubs formateurs sont « remerciés » économiquement d’avoir formé une star du football mondial. Une star qui fera ensuite rayonner ce sport. Pour un exemple concret, prenons le cas du transfert d’Anthony Martial, formé aux Ulis et vendu par Monaco à Manchester United pour 60 millions d’euros. Ayant formé et éduqué Martial pendant 2 ans, le club amateur des Ulis touchera 600 000 euros de la part du club anglais, soit 3 fois sont budget annuel.

Fracture française ou phénomène européen ?

Si on quitte les frontières françaises pour aller jeter un œil au delà des Pyrénées, on se rend compte que la situation bouge beaucoup. La nouvelle saison va faire apparaître des systèmes « intermédiaires » entre le professionnel et l’amateur. LaLiga gère la Liga et la Segunda B, alors que c’est la fédération qui s’occupe des divisions inférieures. Pour la saison 2021-2022, les D3 et D4 vont devenir semi-professionnelles. La D5 sera entre l’amateur et le semi pro tandis que les divisions inférieures resteront amateures. Frontière marquée donc, entre les deux mondes, mais qui tend à se diluer, avec ces mécanismes mixtes mis en place suite au Covid.

En effet, le football espagnol a été très durement touché par la pandémie. Il s’agit aujourd’hui d’une question de vie ou de mort pour le monde amateur. Si la France décide de s’inspirer de ce système mixte, cela permettra une plus juste répartition des revenus, en ne laissant plus les clubs amateurs livrés à eux-même, mais en faisant un premier pas vers l’inclusion de ces clubs dans la grande machine du football professionnel. C’est ce premier pas qui va être fait en Espagne, et les effets ne devraient pas tarder à ce faire sentir.

Quelles réflexions pour l’avenir ?

Le constat qu’il est possible de dresser en France est donc peu flatteur, mais pas dénué d’optimisme pour autant. Les mécanismes de coopération entre les clubs pro et amateurs existent. Ils ont été renforcés avec le Covid. Le problème semble donc résider ailleurs. La question qui se pose ici est celle de la reconnaissance du football amateur. On l’a vu plus haut, la fracture entre les deux mondes existe, et est profonde. Ainsi, les clubs professionnels n’ont que très peu d’intérêt à aller observer ce qui se passe en amateur, et les clubs amateur ne regardent le monde professionnel qu’en tant que simples observateurs. Cet état de fait participe directement à créer une fracture, que les aides économiques seules ne sauraient résoudre. La clé pour redynamiser le football amateur réside dans l’intérêt que l’on veut y porter, et des exemples internationaux nous montre que c’est possible.

Le cas RedBull

En Allemagne, l’empire RedBull fait beaucoup parler, pour plusieurs raisons. Si certains y voient uniquement un succès économique sans grand lien avec les valeurs du sport, il faut tout de même reconnaître que le système autrichien a ses mérites. L’exemple peut sembler hors-sujet, car les clubs concernés par la boisson énergisante ne sont pas amateurs, mais des professionnels évoluant dans des championnats mineurs européens.

Il garde toutefois un intérêt dans le sens où ce système crée un véritable réseau international, qui permet de faire jouer des joueurs talentueux et repérés par le grand club de Leipzig aux quatre coins du monde. En possédant une antenne en MLS, au Brésil et en Autriche, qui sont 3 championnats bien inférieurs à la Bundesliga (et au niveau « Ligue des Champions »), le club de Leipzig met un coup de projecteur sur ces championnats en y envoyant l’avenir de leur centre de formation.

Un autre exemple international nous envoie cette fois-ci en Angleterre. Ou plutôt aux Emirats, ou le City Group, propriétaire de Manchester City, vient de racheter le club français de Troyes. Metinho, le prospect brésilien de City venu de Fluminense, y sera d’ailleurs prêté. L’assimilation semble ici moins poussée puisque le club français garde son identité visuelle et locale, mais pourra bénéficier des joueurs détectés par les scouts mancuniens. L’ancienne maison de Benjamin Nivet va donc pouvoir se relancer sportivement, et faire jouer des jeunes joueurs qu’il leur aurait été impossible de signer quelques années auparavant.

A LIRE – La Causerie vous parle du National et de ses équipes compétitives

Ces exemples ont la limite de provenir de très riches empires financiers, et de concerner des rachats internationaux. Toutefois, le modèle est viable. Toutes proportions gardées, pourquoi ne pas s’en inspirer ? Pourquoi ne pas imaginer un système où, au lieu de créer des antennes de club professionnel évoluant en amateur, les clubs pro rachèteraient ou signeraient une convention de partenariat avec des clubs amateurs et créeraient un réseau de recrutement et de formation ? Ce réseau aurait les mérites de former les futures stars des clubs professionnels, tout en faisant profiter et donc en augmentant la popularité des amateurs. On le voit avec City, les clubs « rachetés » ne sont pas obligés d’abandonner leur identité comme avec RedBull, mais peuvent rester proches de leurs valeurs et de leur géographie, tout en se « professionnalisant ». Certains observateurs considèrent un championnat national pour les centres de formation des clubs pro, comme une bénédiction.

Le « pays de Football » tel que les fans se l’imaginent n’existe pas. En France ou ailleurs, la fracture entre le monde amateur et le monde professionnel existe. Et elle est profonde. Le rôle de plus en plus important joué par les intérêts économiques creuse les inégalités. Bien que les fédérations tentent de mettre en place des mécanismes de soutien, le monde amateur ne peut plus suivre. Les pistes pour remédier à ce problème existent. Les solutions naissent. Certains pays innovent. Mais tant que l’argent restera le nerf de la guerre, le pays de football restera une utopie.


Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *