L’un des évènements les plus marquants du siècle précédent est sans doute l’effondrement de l’URSS en 1991. Il en a résulté la création de nombreux États, dont les pays d’Asie centrale. Tadjikistan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Turkménistan sont ainsi devenus indépendants, et leur football avec. Malgré tout, il subsiste des liens entre la Russie et ces nations d’Asie centrale. C’est ainsi que de nombreux joueurs avec une double nationalité ont émergé. Mais quel pays représenter pour ces joueurs ? Entre influences géopolitiques et choix du cœur, ces décisions n’ont souvent rien de facile. Russie, Asie Centrale ? Quel football choisir.

Les liens entre la Russie et les pays d’Asie centrale sont très récents. En effet, les pays tels que nous les connaissons n’ont été créés que dans les années 1990. Ces derniers ont d’ailleurs tous une histoire riche et complexe avant la domination soviétique, mais attardons-nous plutôt sur le siècle précédent. Au XXème siècle, ces pays sont sous la domination de l’URSS après de nombreuses guerres de colonisation.
Histoire et géopolitique
Durant les années 1920 et 1930, ces régions annexées vont toutes obtenir le statut de « république ». Rien à voir cependant avec les républiques que nous connaissons, où le pouvoir est exercé par des représentants de la population. Ces « républiques » sont des régions russes avec une certaine autonomie et souvent une ethnie dominante. Le Tadjikistan et l’ex république du Tadjikistan sont par exemple composés à majorité des Tadjiks, une ethnie originaire de Perse, très proche des iraniens.
De nombreuses décennies se sont écoulées, et ces régions ont eu soif de retrouver leur indépendance. Parallèlement, la haine contre Moscou s’est créée et amplifiée. Dans la réalité, les républiques socialistes soviétiques sont délaissées par le gouvernement soviétique et la population y vit dans une grande pauvreté, notamment à cause de la crise de 1929. Durant cette période, de nombreux habitants de la Russie soviétique emménagent dans ces petites républiques et les ethnies vont s’y mélanger. C’est ainsi qu’aujourd’hui, de nombreux joueurs ont une double nationalité. C’est aussi à cette période que le football arrive, notamment au Kirghizistan. Il va y devenir le sport national, aux dépends du kok-boru, un sport où deux équipes à cheval doivent porter une carcasse de chèvre dans des cages adverses. Bien que le football ait dépassé ce sport en terme de popularité, on trouve en Asie centrale des fédérations de kok-boru.
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Avec l’effondrement de l’URSS en 1991, toutes ces anciennes républiques d’Asie centrale ont alors gagné leur indépendance. Et un peu après l’indépendance, les fédérations de football se sont automatiquement créées.
À l’heure actuelle, les relations sont tendues en Asie centrale. En particulier au Tadjikistan, état le plus pauvre des quatre et sous dictature depuis 30 ans. La guerre civile qui a débouché sur l’indépendance a été remportée par le parti d’Emomali Rahmon. Ce dictateur est très proche de la Russie et pratique une politique répressive contre l’ethnie tadjike et en particulier les musulmans, majoritaires dans le pays.
Certains ont même dû s’exiler en Afghanistan, pays frontalier. Cependant, un coup d’État paraît impossible car Rahmon est soutenu par la Russie. La haine continue donc de grandir de jour en jour au Tadjikistan, comme ailleurs en Asie centrale. Mais malgré ce climat de tension, des relations subsistent, à travers le football. C’est ainsi que certains joueurs vont prendre une nationalité différente de leur pays de naissance.
La Russie, le football est un choix avant tout sportif en Asie centrale
Il y a peu de joueurs majeurs et connus d’origine centrasiatique ayant la nationalité russe. Pourtant, l’un d’entre eux enchaîne de bonnes performances : Ilzat Akhmetov.
Ilzat est né le 31 décembre 1997 à Bishkek, capitale du Kirghizistan. Ses parents sont des Ouïghours kirghizes. Les Ouïghours sont une ethnie originaire d’Asie Centrale, assez proche des Turcs. Même si on en trouve majoritairement en Chine, il y en a également en Ouzbékistan et au Kirghizistan.
Après une grande partie de l’enfance passée à Bishkek où le jeune Akhmetov a intégré le jeune club de l’Alga Bishkek, il s’envole pour Togliatti en Russie. C’est dans cette ville située à environ 1000km à vol d’oiseau de Moscou qu’Ilzat va intégrer l’académie Konopliov. Après 4 ans passés dans ce centre de préformation, il rejoint le Rubin Kazan à l’âge de 15 ans.
À 16 ans et 8 mois, le natif de Bishkek fait ses débuts avec l’équipe A lors d’un match de coupe. Il va ainsi se faire une place de plus en plus grande. Entre temps, il intègre la sélection de Russie U18, puis U19 et U21. Pouvant jouer 8, 10 ou ailier, il est un vrai danger pour les défenses. Son petit gabarit (1,73 m) et son explosivité combinés à son bon jeu de passe intéressent le CSKA Moscou qui le recrute libre à l’été 2018. Il y fait des bonnes performances et joue 104 matchs. À l’été 2022, il rejoint le FK Krasnodar.

Même s’il aurait pu jouer pour le Kirghizistan, le joueur a donc préféré la Russie. Ce choix a d’ailleurs beaucoup entaché sa popularité dans le pays kirghize. Il avait été considéré comme un lâche au moment de l’annonce de son choix. Même s’il s’est défendu en montrant son amour pour le Kirghizistan, son choix prouve que la géopolitique ne passe pas forcément avant la carrière.
Je n’ai pas trahi (le Kirghizistan). Au contraire, je veux glorifier mon pays
Ilzat Akhmetov pour Vesti, 2018
Dans ce cas, même si les relations sont tendues entre son pays d’origine et le pays qu’il représente, le joueur a choisi le côté sportif. La Russie est une nation importante du football, qui joue régulièrement des grandes compétitions internationales. Les infrastructures sont flambant neuves et ce pays lui permet de se révéler pleinement à l’Europe. Il y assure la suite de sa carrière et il y vit également depuis ses 11 ans. En choisissant le Kirghizistan, il serait certes passé pour un héros national, mais dans une sélection moyenne d’Asie Centrale, qui peine à se développer, le tout dans un pays assez pauvre et sans réelles infrastructures de qualité. Et surtout avec une visibilité pratiquement nulle en Europe. Ce choix paraît donc compréhensible.
Même si Akhmetov est le joueur le plus connu, il n’est pas le seul à avoir choisi la Russie. On peut citer Dmitry Sytchev qui a préféré la Russie au Kirghizistan, ou encore Aziz Keldyarov, et bien d’autres. Cependant, ces deux derniers sont nés en Russie et ont au moins un parent russe, ce qui rend leur choix moins sujet à la polémique.
En Asie centrale, face à la Russie, le football comme revendication de l’identité
Contrairement à Ilzat Akhmetov, qui a joué pour la Russie alors qu’il est né en Asie Centrale, Rustam Yatimov, né le 13 juillet 1998, a choisi de représenter le Tadjikistan. Le natif de Nizhny Novgorod, à 600km à l’est de Moscou, est né d’un père soviétique puis russe et d’une mère soviétique russe avec des origines tadjikes. Après avoir passé son enfance dans cette ville, il intègre le centre de formation du club local, le Volga Nizhny Novgorod. Le joueur part en prêt en 2017 à l’Istiklol Dushanbe au Tadjikistan. Il y reste seulement 6 mois car son pays de l’époque, la Russie, lui manque.
Cependant, en janvier 2018 , soit 6 mois après avoir quitté le Tadjikistan, Yatimov y retourne pour jouer définitivement à l’Istiqlol. Il va prendre dans la foulée la nationalité tadjike et intégrer l’équipe nationale U23 puis l’équipe A début 2019. Comme Akhmetov, le choix de sa nationalité a surtout été sportif. Car avant d’aller au Tadjikistan, Rustam a grandi dans le football russe comme il l’explique en interview.
Mon grand-père et mon oncle sont des fervents supporters du Spartak, à Moscou.
Rustam Yatimov à Sputnik, août 2020
La possibilité de prendre la nationalité tadjike lui a ainsi ouvert les portes de l’ambitieuse sélection emmenée actuellement par l’excellent coach croate Petar Segrt. Il y est, à 24 ans, un élément capital et compte déjà 28 capes. De plus, sa nouvelle nationalité lui permet d’être mieux accepté par les supporters de Dushanbe. Même si il est peu mis en lumière, c’est un excellent gardien qui espère jouer en Angleterre un jour.

D’une manière générale, de nombreux joueurs jouant dans un club d’Asie centrale ont la nationalité de ce club. Et ce même s’ils sont nés en Russie. C’est également le cas d’Adil Kadyrzhanov, né à Saratov au sud-est de Moscou, proche de la frontière avec le Kazakhstan. Même s’il n’est âgé que de 22 ans, il monte en puissance du côté de l’Alga Bishkek. Contrairement à Yatimov, il a choisi une sélection centrasiatique (ici le Kirghizistan), car ses parents en sont originaires. Sa nationalité n’est donc pas qu’une question d’opportunité dans sa carrière même si elle lui a ouvert les portes de l’équipe espoir du Kirghizistan.
Quel avenir pour la relation football Russie Asie centrale
Dans le cas des relations Russie-Asie centrale, la géopolitique ne dicte pas seule le football. Même si elle prend une place de plus en plus majeure, beaucoup de joueurs privilégient et privilégieront encore le choix sportif au choix politique. Il reste sinon la possibilité de faire comme Mukhsin Mukhamadiev : jouer pour la Russie et pour un pays d’Asie centrale. Né en 1966 au Tadjikistan, alors soviétique, il obtient la double nationalité lors de l’effondrement de l’URSS. C’est ainsi que l’attaquant va jouer un match avec l’équipe du Tadjikistan de football en 1992, puis un match avec la Russie en 1995. La FIFA interdisait pourtant à un joueur de jouer pour deux sélections nationales dans des compétitions officielles. Mais le match avec le Tadjikistan était amical, et contre une autre néo nation : l’Ouzbékistan.
Le football russe et d’Asie centrale sont empreints de ces liens historiques. Ils pourraient encore se resserrer si la Russie intègre l’Asian Football Confederation. La Sbornaïa disputerait ainsi les qualifications à la Coupe du Monde en Asie tout comme l’Asian Cup, équivalent asiatique de l’Euro. Et les clubs russes joueraient l’Asian Champions League, et feraient leur parcours dans la zone Ouest, avec les clubs tadjiks, ouzbeks…
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