Sans accès à la mer ni à la démocratie, le Tadjikistan est un petit état montagneux issu de l’ex URSS. Avec une géographie et une géopolitique si désavantageuses, il faut briller pour survivre, pour se montrer aux yeux du monde. Et les sports collectifs le permettent. Si le Tadjikistan peut être pointé sur une carte du monde, c’est en partie grâce à la pratique du football.

Pays le plus pauvre et le plus petit d’Asie Centrale, le Tadjikistan est un pays très instable. Les Tadjiks, une ethnie d’origine perse musulmane sunnite, sont majoritaires à 90% dans la population. Mais c’est une minorité pro-russe restée après l’indépendance en 1991 qui dirige la nation. « Président » du pays depuis 1992, Emomali Rahmon a fêté l’an dernier ses 30 ans à la tête du pays.

Le pays a une mauvaise image pour de nombreuses raisons. La dictature à sa tête en est une et a engendré beaucoup de pauvreté et d’insécurité. Car, le Tadjikistan est aussi une plaque tournante majeure de la drogue et du terrorisme en Asie. Les événements récents n’ont également fait qu’empirer la perception du peuple tadjik. Une partie des talibans contrôlant l’Afghanistan est issue d’anciens civils du Tadjikistan exilés à cause de leur pratique de l’islam. Cela s’ajoute aux conflits territoriaux avec les voisins, comme le Kirghizistan. Et pour finir de ternir l’image du petit état, il a longtemps compté comme allié proche l’Iran, bien que leurs relations se soient tendues depuis 2015.

Une instabilité constante place au-dessus de ce pays, pourtant magnifique et très riche culturellement. D’ailleurs, le football s’y développe de plus en plus. Il permet de divertir le peuple, et d’offrir une belle image au pays. Le gouvernement de Rahmon soutient donc sa pratique. Il s’axe sur le développement du championnat et évidemment de la sélection, par une politique de formation efficace

La Vysshaya Liga et son club vitrine : l’Istiklol Dushanbe

Bien qu’on pratique le football au Tadjkistan depuis la période de domination soviétique, le championnat comme on le connaît aujourd’hui date de 1992, après l’indépendance. Dix équipes s’affrontent sur 27 journées. Le club le plus titré est le champion en titre : l’Istiklol Dushanbe. Avec 11 titres, dont 9 consécutifs depuis 2014, le club créé en 2007 est le porte-drapeau du football tadjik. L’Istiklol a donc été créé en 2007 à un moment où le Tadjikistan avait besoin de rayonner. Un moment où Rahmon devait ressouder son peuple.

C’est d’ailleurs pour cela que le club porte le nom d’Istiklol, qui signifie « Indépendance » en tadjik. Le club se situe dans la capitale. C’est là où les pouvoirs de la dictature sont centralisés. Le chef d’Etat veut faire de Dushanbe une ville vitrine et modèle, il lui faut donc un club de football qui colle à cette image. Un processus connu dans de nombreuses dictatures.

Le sacre de l’Istiklol Dushanbe en 2022, le neuvième consecutif. Crédit : Twitter de l’Istiklol)

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Bien que le flou soit souvent laissé quant à l’influence de l’État dans le club, son contrôle est une évidence. Le club possède un budget largement supérieur aux autres et peut attirer les meilleurs joueurs du championnat. Sportivement, l’Istiklol pose un problème : l’ultra-domination. C’est un des maux du football asiatique. Quel est l’intérêt de regarder un championnat déjà joué d’avance ? En 2022, les Lions de Dushanbe ont fini premiers avec 48 points en 22 journées. C’est 13 de plus que leur dauphin, le Ravshan Kulob. 14 victoires, 6 nuls et deux petites défaites, le tout avec 46 buts marqués et seulement 13 encaissés. Et chaque année depuis 2014, le scenario se reproduit. L’année précédente, Dushanbe a inscrit 78 buts en 27 matchs.

Pourtant, leur domination que l’on pourrait qualifier de néfaste à l’échelle du championnat, l’est beaucoup moins à l’échelle continentale. En 2021, et pour la première fois de son histoire, un club tadjik a accédé aux 16ᵉ de finale de l’Asian Champions League. Un palier atteint en battant notamment en phase de groupe Al-Hilal Riyad de Bafé Gomis, futur club champion, sur le score de 4-1. Mais en 16ᵉ de finale, l’Istiklol est tombé sur le champion d’Iran, Persépolis, et s’inclinera 1-0 sur un but encaissé en toute fin de match. Quelques années auparavant, en 2015 et 2017, les Lions ont aussi été finalistes d’AFC Cup, une compétition organisée avec uniquement des clubs de championnats mineurs.

Dans un match fou, Dushanbe s’impose 4 à 1 contre le club saoudien d’Al-Hilal, pourtant dans une période de domination totale. Crédit : Twitter de l’AFC Champions League)

Malgré tout, l’épopée continentale de 2021 a envoyé un message fort à leurs concurrents. Même si l’Ouzbékistan domine l’Asie Centrale, il y a une certaine rivalité entre les cinq pays de la région, où l’on compte le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Turkménistan. Et que ce soit en club ou en sélection, le Tadjikistan progresse bien plus rapidement que le Kirghizistan, de quoi s’affirmer comme numéro deux dans la région.

Une formation efficace et son impact sur la sélection

Pour faire progresser une sélection, il y a deux types d’investissements possibles. Le premier est la naturalisation massive, souvent très coûteuse. Plusieurs pays asiatiques ont fait ce choix, comme la Malaisie ou les Philippines, pour des résultats très mitigés. Le second investissement possible est l’amélioration de la formation. Peu efficace à court terme, il est en revanche moins coûteux, et bien plus intéressant sportivement. C’est cette voie que le Tadjikistan semble vouloir emprunter.

Avec un club dominateur qui progresse de plus en plus, et qui tend à hisser le niveau du championnat, des éléments talentueux émergent au Tadjikistan. Ces talents permettent aussi une progression de la sélection. En l’espace d’un an, la sélection a gagné six places au classement FIFA. Elle est actuellement 109e. Entre 2021 et 2022, elle avait déjà gagné cinq places. Il y a ainsi une réelle progression continue. Cette amélioration est tout de même assez lente car de nombreux pays asiatiques progressent aussi dans leur football. Mais malgré tout, les efforts se font de plus en plus ressentir. Les sélections jeunes du pays arrivent désormais à produire du jeu et poser des soucis à des nations comme l’Ouzbékistan, et même l’Iran.

Les jeunes tadjiks accrochent la Corée du Sud 0 à 0, une belle performance malheureusement insuffisante. Crédit : Twitter de l’Asian Cup)

En début d’année s’est tenue la Coupe d’Asie U20. Les jeunes tadjiks, qualifiés, ce qui est déjà une performance remarquable, ont montré leur talent en phase de groupes. Après une défaite lors du match d’ouverture contre la Jordanie, les Rouge et Vert ont battu ensuite Oman, pourtant favori sur le papier, avant de terminer par un match nul contre la Corée du Sud, future demi-finaliste. À cause de la différence de buts, c’est finalement la Jordanie qui finira seconde, mais le Tadjikistan peut être fier de son parcours.

Les générations U20 et U23 sont portées par des joueurs très prometteurs. Rustam Soirov est l’un d’entre eux. L’attaquant de 20 ans a été formé au Lokomotiv Pamir, le meilleur club formateur du pays, puis il a effectué sa post-formation à l’Istiklol où il s’est révélé. Il est ensuite parti pour le FCI Levadia en Estonie, où il a peu eu sa chance. De retour en Asie cet hiver, il évolue au Lokomotiv Tashkent en Ouzbékistan, dans le meilleur championnat d’Asie Centrale, et un des meilleurs du continent. Il a d’ailleurs très bien débuté la saison. Rapide, bon finisseur et surtout mental imperturbable, il est leader des équipes de jeunes. Depuis 2021, en parallèle des U23, il joue parfois en sélection A mais sans parvenir à trouver la faille pour le moment.

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Certains jeunes russes pourraient aussi obtenir la nationalité tadjike de par leurs origines. Le gardien de la sélection Rustam Yatimov a par exemple fait ce choix. En tout cas, à l’avenir, Soirov accompagnera d’autres jeunes joueurs comme Manuchekhr Safarov, Shervoni Mabatshoev ou Murodali Aknazarov. Ils vont continuer de porter le Tadjikistan, avec en ligne de mire la Coupe d’Asie au Qatar en janvier 2024.

Le Tadjikistan est donc un pays ambitieux qui progresse dans le monde du football. Bien que ce pays soit peu connu en Occident et que son football soit raillé, il est de plus en plus pris au sérieux en Asie. Les matchs de la sélection contre ses rivaux offrent toujours du spectacle et une intensité rare. Malgré tout, il est évident de rappeler que le football est aussi devenu une arme de propagande pour le gouvernement Rahmon. C’est ainsi à chacun de se demander si ce développement est positif ou négatif.


killianbesson

Bonjour, je m'appelle Killian/キリアン/किलियन et je suis fan de football asiatique, surtout japonais et singapourien. Je suis aussi passionné de géopolitique et de gastronomie, et scout amateur. Je supporte le Vissel Kobe en D1 japonais pour le meilleur et surtout pour le pire.

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