Suite au dernier papier que nous avons publiés sur la situation actuelle de la formation allemande, nous vous proposons les témoignages croisés de deux experts du football outre-Rhin. Rencontre avec Patrick Guillou, ancien joueur et désormais consultant pour l’Allemagne sur beIN Sports, ainsi que Polo Breitner journaliste et spécialiste du football allemand chez RMC. Deux visions qui vous aideront à cerner encore mieux le contexte d’un football en perdition.

PG : « C’est la question que tout le monde se pose en vérité. Lorsque l’on voit les U17-U19, ils sont à la fois champion d’Europe et champion du monde avec une génération qui a battu la France deux fois aux penaltys. Des résultats pour le moins probants. Quand on pousse le curseur un peu plus loin, on se rend compte qu’ils ont été éliminés au premier tour du dernier Euro espoirs en Roumanie et cette élimination fait tâche. Il est vrai que le football allemand ne connaît pas la meilleure période de sa vie chez les séniors, chez les féminines ou encore chez les jeunes.

Il y a des talents en Allemagne c’est certain. Bien sûr qu’il existe des Florian Wirtz et Jamal Musiala, mais l’assise défensive n’est plus assurée aujourd’hui. Les allemands ont toujours été dérangés par le football de transitions ces derniers temps. Il faut ajouter à cela l’absence de défenseurs dans l’âme notamment sur les côtés. On peut aussi parler de la non complémentarité défensive de certains profils, force est de constater que l’assise défensive est inexistante. En plus de ça, le jeu prôné est trop simple à lire pour l’adversaire et trop stéréotypé.

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Ceux qui aiment le football allemand ne reconnaissent plus son identité. Là où il y avait de la vaillance, une sorte de non-renoncement face au problème, ce fameux “si ça marche tant mieux et si ça ne marche pas alors tant pis ». Aujourd’hui tout ça à presque disparu.

Patrick Guillou

PB : Cela dépend ce qu’on entend par formation. Si c’est une question de performance, on peut se poser la question sur ce qu’il se passe aujourd’hui. C’est vrai que certains postes sont en difficultés niveau latéraux, au poste de numéro 9 ou même au poste de gardien. Ce qui commence à faire beaucoup mais l’explication est très simple. Il ne faut pas oublier que les anciens grands gardiens allemands retournaient souvent dans leurs anciens clubs pour former les futurs gardiens.

Aujourd’hui, c’est une tradition qui a totalement disparu pour des raisons bien simples c’est que cela ne les intéresse plus. Avant c’était vraiment une continuation de carrière et un gardien comme Olivier Kahn n’aurait pas pu être si fort sans l’aide d’un certain Sepp Maier (ancien gardien du Bayern des années 70). Loin d’être le meilleur de sa génération mais pourtant un bosseur hors pair. Malheureusement, il ne lui a jamais donné son amour pour le football et il est là le problème aujourd’hui. Les anciens préfèrent trouver de nouveaux postes plutôt que de transmettre leur savoir.

PB : J’ai du mal à comprendre ce fameux déclassement de la formation allemande. Si l’on regarde cinq ans avant, personne ne nous parlerait de déclassement (référence aux victoires U21). Les générations dorées c’est quelque chose que l’on voit que très rarement, normalement seuls 2/3 joueurs arrivent à performer au très haut niveau. Cela ne veut pas dire que la formation n’est pas en crise ou qu’elle bosse bien.

Aujourd’hui dans la formation allemande, ce n’est pas important de savoir la nationalité du gamin mais c’est comme dans l’organigramme du club. A l’époque où le directeur sportif était allemand, il est désormais autrichien. Et c’est similaire pour les jeunes formés directement en Allemagne alors qu’ils devraient l’être à l’Austria ou au Rapid Vienne par exemple. J’aime beaucoup la génération autrichienne des dernières années, mais si l’on regarde bien ce sont tous des joueurs passés soit par Salzbourg ou par des clubs allemands. C’est très paradoxal de parler de déclassement de la formation allemande car la globalisation fait que c’est plus compliqué que ça. Dans les académies, il n’y a pas d’importance concernant la nationalité des jeunes formés.

PG : Ce qui est vraiment notable par contre c’est la perte d’identité de jeu et c’est la réflexion des différents dirigeants. Pendant de longues années, sous l’impulsion de Pep Guardiola au Bayern Munich, on a pu jouer avec un vrai numéro 9 même s’il y avait Robert Lewandowski. Les allemands sont devenus champions du monde avec Mario Götze comme simple buteur. L’objectif actuellement est de rejouer avec un vrai numéro 9 comme les allemands ont toujours connu (Mario Gomez, Dieter Hoeness, Klose…). C’est aussi ça la culture et l’identité allemande, d’avoir un joueur cible et des joueurs sur les côtés pour marquer à n’importe quel moment.

PB : En Allemagne on a l’impression que rien ne va. Tout le monde en parle, ils ont l’impression que c’est la fin des haricots, que c’est la crise à tous les niveaux. Il y a quelques mois Kicker avait sorti un dossier la dessus sur ce qu’il faut changer. Faut se rendre compte que rien ne sort, il n’y a aucun changement. Peu de décisions décisions sont prises dans l’intérêt collectif car les championnats ont absolument besoin des joueurs étrangers pour vivre.

PG : A l’époque ou il y a eu une crise de résultats avec une Nationalmannschaft vieillissante, un constat a été réalisé par l’ensemble des parties prenantes. L’origine venait aussi de se focaliser sur la CDM 2006 à domicile et d’avoir une équipe performante. L’Allemagne s’était donc inspiré sur ce qui se faisait de mieux à l’époque au niveau de la formation espagnole et française notamment. Étant donné qu’elle savait s’exporter et gagner en Europe (CDM 98 / Euro 2000).

Un travail de refonte réalisé avec la ligue, la fédération, les régions/départements, les écoles, avec un système pyramidal pour permettre aux jeunes joueurs d’aller au plus haut niveau. Et ça a marché en 2014 notamment ! Mais la difficulté c’est de rester au plus haut niveau, de se rénover pour garder l’essence même du foot allemand. Aujourd’hui la phrase de Gary Lineker “le foot se joue à 11 et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne” n’a plus vraiment de sens quoi. A la limite c’est celle qui perd maintenant (rires).

Tu arrives quelques fois à fermer un œil car deux/trois équipes performent comme le Bayern sur la scène européenne mais si on regarde de plus près, ce sont souvent les joueurs étrangers qui font la différence sur des postes clés (Coman finale LDC 2020).

Le paradoxe c’est que chaque année, les centres de formation reçoivent de plus en plus d’argent et pourtant on ne voit rien venir. Les allemands continuent d’aller chercher des joueurs en Suisse, en Autriche ou en France.

Polo Breitner, journaliste spécialiste foot allemande sur RMC

PG : Il faut savoir quand même une chose. Quand les clubs allemands recrutent des joueurs à l’étranger et notamment des jeunes footballeurs français, c’est qu’il y a une raison. L’identification commence très jeune chez les U15, U17, U18, comme par exemple au tournoi de Montaigu. Si les scouts et clubs allemands sont présents très tôt, c’est parce qu’ils estiment aussi que le système de formation français permet d’avoir des jeunes joueurs matures techniquement avec une variété tactique conséquente que les allemands n’ont pas forcément. A partir du moment où tu vas chercher ce type de joueurs ailleurs, c’est que tu ne les a pas chez toi.

Vu qu’ils sont techniquement et tactiquement supérieurs aux jeunes allemands, ça complexifie beaucoup les choses. Sinon on ne va pas les chercher quoi. La grande difficulté c’est de savoir si mentalement ou psychologiquement ils sont capables de tenir. Mais ça reste le risque à chaque fois que tu prends un jeune joueur. La volonté des clubs c’est d’avoir un joueur à fort potentiel qui a fait certainement des saisons en L1 ou L2 et que tu peux intégrer aisément. Le faire jouer deux ou trois ans, puis le vendre avec une plus value. À un moment donné quand tu peux jouer à quatre derrière, à trois ou en zone et que le joueur français répond à ses critères, les coach et dirigeants allemands vont naturellement vers ce type de joueur.

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PB : C’est très paradoxal parce qu’ils ont basé leur modèle sur une formation qui n’est plus assez mise en valeur aujourd’hui. Le paradoxe vient que chaque année, les centres de formation reçoivent de plus en plus d’argent et pourtant on ne voit rien venir. Quand on se penche sur les comptes des clubs, le budget alloué à la formation est de plus en plus important et pourtant les allemands continuent d’aller chercher des joueurs en Suisse, en Autriche ou en France.

Je ne peux pas dissocier ce qu’il se passe dans la formation avec le changement qui a été opéré dans le monde du foot globalement. Certains pays ont toujours été spécialisés dans la formation de jeunes talents car ils n’ont pas d’argent, ce qu’on appelle plus communément les petits pays (Belgique, Pays-Bas, Autriche…)

Est-ce qu’aujourd’hui en Allemagne c’est un problème de génération, est-ce qu’on ne forme pas les bons joueurs, je n’ai pas vraiment de réponse dans l’absolu. Ce que je comprends c’est que les Allemands ont voulu tellement faire des joueurs techniques qu’ils en ont perdu leur identité. A l’époque, Jürgen Klopp se plaignait déjà de ne plus avoir un numéro 9 pour claquer un coup de boule. Parfois le talent ça ne se travaille pas, parfois on tombe sur une génération ou il y a un bon numéro 10, un 9 et un gardien. Schalke 04 est un très bon exemple avec quatre champions du monde (Höwedes, Özil, Neuer, Draxler…)

Il fut un temps, en 2010, ou la nationalité allemande dans les centres de formation était la plus importante. Aujourd’hui il est fort possible que les joueurs étrangers représentent la majorité des pensionnaires.

PG : C’est plus complexe que ça. A la base cela part d’un problème de répartition du pouvoir qui date déjà d’avant. Il s’agit plutôt d’un problème structurel sur les dernières années donc forcément un problème aussi de stabilité à la tête de la fédération. Ça a laissé des périodes de flottement comme on a pu y assister. On ne peut pas penser qu’un coach qui a remporté six titres la même année soit un mauvais entraîneur (par rapport à Hansi Flick). Et ça c’est retrouvé dans la perte de résultats et de confiance. A chaque fois cela remet tout en question. Dans la plupart des dernières années, la fédération en elle-même était très forte donc ça permettait aussi de tenir en cas de mauvais résultats.

Sauf qu’aujourd’hui, l’institution de la DFB n’est plus aussi forte qu’auparavant parce que les dirigeants sont aussi fragilisés. Même s’ils ont fait des erreurs, il y a eu des événements extérieurs qui ont engendré cette fragilité. Juste à voir la manière dont le sélectionneur des hommes et des féminines ont été écartés de leurs fonctions. Comme la nature humaine fait qu’elle à horreur du vide et qu’il est très vite occupé par des gens qui pensent d’abord à leur accession au poste suprême pour ensuite pouvoir éventuellement exercer ce qu’ils ont envie de faire, aucune ligne directrice n’a été planifiée. Donc c’est un trop plein de laxisme à tous les étages institutionnels.

PG : L’héritage de Hansi Flick qui a utilisé plus d’une cinquantaine de joueurs sur les deux dernières années ce fait aussi ressentir. Les débuts de Julian Nagelsmann ont été plutôt probants puis il y a eu des défaites face à des adversaires assez moyens. Il reste beaucoup de questions en suspens entre le retour de Toni Kroos pour l’Euro, les interrogations avec l’utilisation de Mats Hummels ou celles des latéraux avec Kimmich, que fait-on de Thomas Müller ? À quatre mois de la compétition, je suis incapable de donner le Onze, voire les quatorze qui vont débuter. Il n’y a aucune béquille sur laquelle s’appuyer en ce moment.

Récemment on a pu voir le questionnement avec la paire Marvin Ducksch et Niclas Füllkrug qui se connaissent par cœur depuis le Werder Brême. Avec un Füllkrug qui a fait ses premiers matchs européens en LDC, qui a des stats excellentes mais qui n’est pas gage de sûreté en attaque. Même s’il n’est pas le seul, l’Allemagne part de très loin.

Aujourd’hui, les allemands auront réussi leur Euro si ils entrent dans le dernier carré. Par rapport à des favoris comme l’Angleterre et la France qui arrivent avec des certitudes, ça risque d’être très compliqué pour la Nationalmannschaft.

PG : Il faut savoir que sur la saison 2022-23, la négociation chez les jeunes a représenté plus de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires sur les transferts. Maintenant qu’on a posé ce constat là, est-ce que cela paraît naïf ? Est-ce que c’est possible ou pas de le faire ? En tout cas, elle a le mérite d’exister parce que Sankt Pauli est un club qui fait systématiquement des choses qui ne ressemblent pas toujours au football business. Que ça soit en termes de merchandising ou de décisions tant le club est à part. A l’instar de l’Union Berlin. Est-ce que fermer le centre aux agents est possible ? Alors bien sûr que la démarche vient d’un bon sentiment de responsabiliser les familles et le joueur. Si on veut par exemple qu’il se responsabilise sur le terrain, permet lui de l’être également en dehors.

Partir sur cette idée de responsabilisation c’est plutôt bien, d’avoir ce lien direct avec la famille pour le club c’est génial aussi. La grosse question réside dans le fait que la famille ne dispose peut être pas de la connaissance du métier d’agent pour négocier un contrat, avoir des repères sur le marché. Comme l’idée générale est très intéressante cela mérite réflexion.

Le titre même de Sankt Pauli c’est : l’assemblage de rebelles et de révolution (Rebellution). Leur objectif c’est de démontrer à tout le monde qu’ils ont une autre conception du football chez les jeunes. Avec notamment un concept pédagogique autre que le sport, construire autre chose aussi que le foot. Leur permettre de s’épanouir en tant que joueur et homme.

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PB : Je trouve qu’il y a énormément d’hypocrisie car tout dépend de votre situation économique. Si vous êtes un club qui peut se permettre de faire cela, vous allez être le fer de lance d’une sorte de combat. Sauf que si vous êtes un club en difficulté et que vous avez besoin de ça pour survivre dans un monde très concurrentiel, directement vous allez vous mouiller. Tant qu’il n’y a pas de loi qui légifère cela, ben ça reste quelque chose d’assez utopiste.

Sankt Pauli peut se permettre de faire ça par rapport à leur modèle, car ils n’ont pas vocation à aller chercher des joueurs à 10 voire 15 millions. Mais s’ils ont la possibilité de signer des jeunes cracks demain, possiblement qu’ils seront moins vigilants. C’est un club qui fait aussi beaucoup son business là-dessus aujourd’hui comparé au club des années 70. Ce n’est plus la petite PME mais une entreprise qui doit aussi faire du business. Comme on le voit avec l’Union Berlin qui est passé de la troisième division à la LDC en devant changer son mode de fonctionnement. »

Tant qu’on ne légifère pas sur qu’est-ce que le football et ce que l’on veut, rien ne changera. Cela fait maintenant 40 ans qu’on est dans le « laisser-faire »

Polo Breitner

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