Après plus de dix ans à jouer dans l’élite du football italien, Sassuolo va connaître à nouveau la Serie B. Johann Crochet, spécialiste du football italien chez RMC, nous livre son ressentit sur la situation du club Neroverde, et le passage manqué de Dionisi.

Sassuolo jouera en Serie B l’année prochaine. Qu’est-ce qui a poussé le club vers cette direction ? Comment le club a pu passer de solide candidat aux places européennes, à relégué en deuxième division ?
Il y a plusieurs facteurs qui expliquent cette situation. Ce n’est pas une réponse simple et courte en vérité. Le modèle de Sassuolo, on le connaît très bien. On sait qu’il a été développé et mis à rude épreuve aussi à certains moments. Mais c’était toujours fait de manière intelligente. Lorsque tu es dans cette logique de développer des jeunes joueurs avant de les revendre, on peut assimiler cela à du trading finalement. Trading c’est un mot à la mode parce que dans les années 90, beaucoup d’équipes développaient des jeunes joueurs sauf qu’on ne parlait pas de trading. Mais dans ce modèle-là, il y a deux choses qui sont essentielles.
La première, c’est évidemment le modèle économique. Comment années après années tu arrives à développer de nouveaux joueurs avant de les revendre pour continuer à faire tourner la boutique. Et la deuxième chose, c’est surtout de ne pas polariser l’effectif. Etre suffisamment compétitif pour te permettre de développer ces jeunes joueurs dans un cadre de compétitivité importante, dans un cadre assez calme pour ne pas avoir trop de pression du résultat. Ne pas t’embarquer dans des saisons galères où tu te dis, tout ce qu’on a mis en place risque d’être annulé pour un espèce de maintien en Serie A qui tient par des bouts de ficelles.
Le début de saison des Neroverdi était plutôt bon, grâce aux propositions de Dionisi. Puis on a vu un déclenchement de mauvais résultats assez dingue. Comment l’expliquer ?
De manière générale quand tu es dans une saison galère ou rien ne tourne en ta faveur, c’est très difficile de s’en sortir pour n’importe quel club. On l’a vu avec des clubs surprises qui descendent comme l’Union Berlin, en passant de 4ème jusqu’aux barrages de Bundesliga cette saison. Le deuxième point est en corrélation avec le premier. Quand le club n’est pas programmé pour la relégation, le phénomène s’accentue encore plus. Tu n’as pas les joueurs pour.
Que Cagliari ou Frosinone jouent pour se maintenir c’est logique. De la première à 38ème journée, les joueurs sont programmés pour cela et ils savent dans quoi ils s’embarquent. Pour Sassuolo, c’est différent. Personne ne les mettait dans les trois derniers du championnat, voire même en dessous de la 16ème place. Juste dans leurs parcours personnels, ces joueurs-là n’ont pas l’expérience pour vivre une telle situation. Et deuxièmement, leur parcours à Sassuolo n’était pas programmé pour descendre et vivre une saison galère. Donc c’était d’autant plus compliqué pour eux.
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On ajoute cela à une défaillance de cadres, Consigli ne fait pas une bonne saison, Gian Marco Ferrari également. Il y a eu des choix un peu bizarres de la direction sportive sur le recrutement et au niveau du coach en place. Dionisi ne s’entendait plus du tout avec une partie de son vestiaire mais ils l’ont maintenu longtemps en poste et ça leur a fait perdre beaucoup de temps. En même temps, on a le choix de Ballardini qui est fondamentalement à l’encontre de tous les principes de Sassuolo depuis des années. Quelque part on peut le comprendre, en se disant on va prendre un coach qui connaît ce boulot afin d’éviter la relégation.
Mais ce qui est différent c’est que tu vas demander au coach de faire quelque chose avec des joueurs qui n’ont pas du tout cette habitude là, et tu vas demander à ces joueurs de basculer sur tellement quelque chose de différent de ce qu’ils font d’habitude en termes d’entraînement ou de match. Il y a forcément peu de chances que ça fonctionne. Tout n’est pas à jeter non plus cette saison et c’est toujours une question de spirale. Pour un club de la taille de Sassuolo, ce n’est pas le fait d’être régulier mais c’est de réussir à sortir des cycles compliqués. On le sait très bien qu’à Sassuolo on peut faire quatre victoires puis enchaîné autant de défaites.
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Mais quand les défaites s’enchaînent et que tu arrives à dix matchs sans victoire, tout se passe dans la tête plutôt que dans les pieds. Et ça a été très difficile, surtout mentalement, pour eux de sortir de cette série de non-victoires. Après on peut toujours parler de l’aspect tactique ou des choix de joueurs sur les compositions discutables, et même si l’effectif de Sassuolo est très inférieur à certaines équipes, pour autant tu ne devais jamais te battre pour une relégation avec ce matériel là.
C’est assez paradoxal parce que Sassuolo vend beaucoup de joueurs, pour autant le club opère beaucoup de changement. Pourquoi ont-ils cette incapacité à retenir leurs joueurs ?
En l’espace de dix-huit mois tu as vendu : Boga (Atalanta), Scamacca (West Ham), Raspadori (Napoli), Djuricic (Sampdoria), Ahmed Traoré (Bournemouth). Donc sur tout ton plan construction des actions offensives et pour planter des buts, il ne te reste plus que Berardi. C’est toujours la même chose avec le trading de joueurs finalement, seulement avant c’était réfléchi de la bonne manière. Vendre tous tes meilleurs joueurs offensifs en l’espace de dix-huit mois, c’est impossible pour un club comme Sassuolo. La Serie A reste un championnat très compétitif et pendant que tu vends tous tes joueurs, certains clubs comme la Fiorentina, le Torino, Monza, travaillent très bien. Ils n’ont pas l’obligation de vendre immédiatement vu que leur projet est projeté à long terme.
Évidemment qu’il faut avoir des comptes dans le vert. Ça a toujours été une demande particulière du défunt propriétaire Giorgio Squinzi à travers la Mapei (société italienne spécialisée dans le BTP). Une des requêtes qu’il formulait à Giovanni Carnevali, l’administrateur délégué du club, c’était d’avoir des comptes dans le positif. La ou ils ont exagéré c’est qu’ils ont vendu pour très cher de joueur et ils ont mal recruté derrière. En effectuant un si gros changement, tu as enlevé toute une base de connaissances collectives qu’avaient tes joueurs. Ce n’est pas juste une question de bons joueurs, mais les habitudes de jeu ont disparu en même temps que tu as vendu tout ton secteur offensif. C’est une situation qui peut être jouable sur une saison en étant serré, mais après ça devient difficile.
Y’a-t-il eu des changements au niveau de la direction pour que la situation soit aussi critique ? Sassuolo a toujours la réputation d’un club qui travaille pourtant bien…
Non aucun. C’est toujours la famille Squinzi qui dirige le club à Sassuolo. Après le décès de leur père, ce sont sa fille et son fils qui ont repris le flambeau de la partie propriétaire avec derrière toujours l’historique Giovanni Carnevali en tant que délégué du club. On a aussi Giovanni Rossi en tant que directeur sportif qui est là depuis 2018 et le centre de formation n’a pas non plus bougé avec toujours Francesco Palmieri aux manettes.
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Le problème pour moi ce n’est même pas d’avoir fait des erreurs de recrutement. Tout ne peut pas être parfait dans le foot. Sûrement que certains joueurs sortis du contexte dépressif de Sassuolo vont rebondir et feront de belles choses à l’avenir. Le vrai facteur qui a compté c’est d’avoir exagéré ton modèle de développement en voulant prendre l’argent très rapidement sur tous tes joueurs importants. En plus, il y a des histoires pas très classes du club envers des anciens joueurs comme Scamacca ou certains gros clubs italiens étaient intéressés et le club a tout orienté pour le faire signer à West Ham. Le joueur n’avait pas vraiment envie d’aller en Angleterre et Carnevali voulait absolument l’envoyer là-bas pour en tirer le plus gros chèque.
Un profil comme Daniel Boloca par exemple, qui était un titulaire indiscutable sous Dionisi et l’un des choix de Ballardini en arrivant c’est de ne plus le faire jouer. C’est ton meilleur milieu de terrain et pourtant tu t’en prives en lui préférant des profils plus athlétiques comme Pedro Obiang ou Ugo Racic. Boloca est sûrement l’un des joueurs le plus technique de l’effectif, avec une vraie science du jeu, une bonne frappe de balle, mais nan il ne joue pas… Là encore on en revient à ce problème de construction avec un coach aux antipodes de tes meilleurs joueurs.
On a vu le coach Dionisi être limogé de son poste en cours de saison, lui qui était porteur d’avenir pour le club. Quel bilan pouvons-nous tirer de son mandat à Sassuolo ?
Quand De Zerbi part, la première chose à laquelle je pense c’est que ça va être très difficile de le remplacer. Parce qu’il a laissé une marque très importante, pas seulement en termes de résultats, mais dans la manière de voir les choses, de développer les jeunes, de développer le jeu, de réussir à attirer les gens au stade pour voir un football de qualité. C’était évidemment très compliqué et il y avait beaucoup d’entraîneurs intéressés par le poste dont notamment Gian Paolo et Alesio Dionisi. Je voulais absolument que ça soit Dionisi à Sassuolo parce que son travail à Empoli avait été loué par beaucoup de monde en Italie, avec notamment beaucoup de jeunes développés sous sa coupe (Nedim Bajrami par exemple qu’il a retrouvé à Sassuolo derrière).
Je trouvais le choix vraiment intéressant car Sassuolo avait aussi dans sa cellule de recrutement, le fait de suivre des entraîneurs prometteurs. Dionisi faisait partie du haut de la liste donc il s’agissait d’un choix mûrement réfléchi par le club. Reprendre les rênes d’un coach qui a tant marqué le club lors de son passage n’est jamais chose aisée. Quand on regarde le travail effectué sur sa première saison, j’avais l’impression qu’il essayait de faire du De Zerbi. Parce qu’il y avait certaines similitudes dans le jeu mais aussi beaucoup de différences. Dionisi est un partisan de la verticalité dans son jeu tandis que De Zerbi aimait davantage un jeu avec beaucoup de possession et un tempo dicté par son équipe.
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On a senti qu’il ne voulait pas chambouler directement tout le travail récent en s’appuyant sur les forces déjà présentes. Et je trouvais ça plutôt cohérent sur ce qu’on voyait au fur et à mesure des matchs. En milieu de saison, on sent un jeu qui se verticalise de plus en plus et on a l’impression de voir enfin la patte Dionisi sur le jeu. Ils finissent à une onzième place et on se dit que la saison reste correcte.
De Zerbi disait d’ailleurs qu’à Sassuolo ce n’est pas si facile de gagner des matchs parce que les joueurs n’ont aucune pression et que l’ambition c’est juste de vivre en Serie A. Lui avait notamment essayé d’élever le niveau d’exigence et d’attente que pouvait avoir le club au niveau des prestations et résultats. Cela a manqué à Dionisi ?
Avant le début de la saison 2022-23, Raspadori part au Napoli, Djuricic part également, on a un Francesco Magnanelli qui était le capitaine historique du club qui part à la retraite. Donc forcément la tâche s’accentue davantage pour Dionisi et ce que tu pouvais faire de bien dans le jeu n’était plus transformé par le secteur offensif. On est vite tombé dans un jeu assez stérile avec des joueurs offensifs qui n’avaient pas un poids immense dans l’obtention des résultats. Au final, Sassuolo se retrouve avec une saison sans saveur avec le sentiment d’avoir eu peu de satisfactions ou peu de grandes déceptions. Donc c’est une saison où il ne se passe rien d’important et tu termines à la 13ème place.
J’ai déjà des échos comme quoi le discours de Dionisi ne passe plus vraiment auprès de certains cadres et que sa méthode ne prend pas forcément. Arrive la saison 2023-24, ou tu as déjà vendu beaucoup de joueurs, et tu décides de te séparer de Davide Frattesi, de Maxime Lopez et Hamed Traorè. Le club perd ses trois titulaires au milieu de terrain donc énième mauvaise décision en termes de programmation sportive de ton équipe. Si l’on résume ça : tu ne disposes plus de l’attaque que tu as vendu en dix-huit mois et même chose pour le milieu de terrain…
Finalement la suite reste anecdotique puisqu’on ne parle plus vraiment de Dionisi ou pas Dionisi, mais plutôt d’un effectif trop pauvre miné par les ventes dont l’avenir ne peut que mal se terminer. C’était devenu trop difficile pour espérer se maintenir.
Quid de la situation autour de Domenico Berardi ? On sait qu’il était pas mal courtisé par les grosses écuries italiennes comme la Juventus. Est-ce qu’un départ est prévu avec sa grosse blessure ?
C’est surtout l’été dernier où Domenico Berardi voulait partir à la Juve. Il avait notamment fait savoir au club de ses intentions de nouveau challenge sauf que les dirigeants venaient de vendre toute l’attaque et ils ont décidé de fermer la porte. Alors que si un joueur méritait de sortir par la grande porte du club c’était bien lui avec tous les services qu’il a pu rendre au club pendant tant d’années. C’est une situation qu’il a très mal vécu, il y a eu certaines embrouilles avec des absences à l’entraînement et un début de saison raté notamment. Ensuite, il a enchaîné avec des blessures alors qu’il faisait de bonnes prestations et je pense que mentalement ce n’était plus pareil. Sûrement que la déception et la rancœur ont eu raison de certaines de ses absences et que son retour sur le terrain aurait pu être envisagé à certains moments.
La relégation de Sassuolo a été acté le week-end dernier. Est-ce qu’une possible stagnation en deuxième division est possible ? Le club craint-il quelque chose financièrement ?
Non pas vraiment. On sait que l’ancrage du club est très solide avec la Mapei. Je ne vois pas du tout voir les enfants Squinzi sortir du club et s’en débarrasser lorsque tout va moins bien. Ils ont une propriété suffisamment solide et intéressée pour faire monter à nouveau le club en Série A et ils ne craignent pas un destin tragique comme beaucoup de clubs italiens après une descente en deuxième division. Ils ont accumulé un trésor de guerre sur toutes les récentes ventes avec entre 100 et 120 millions d’euros de marge. Par rapport à ce qu’ils ont investi derrière, je pense qu’ils ont largement de quoi voir venir.
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Roberto de Zerbi : Sassuolo, l’ovni neroverde - Fausse Touche · 11/12/2025 à 16:03
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