Suite à notre premier article d’une courte série sur le groundhopping, nous nous entretenons aujourd’hui avec Killian Bertrand, figure de ce mouvement en France. Les groundhoppers et le groundhopping, alors c’est un peu les nouveaux mots tendance qu’on a sur les réseaux. Il a publié le livre Le Chant des Stades, qui conte les belles aventures de groundhopping.

« Comment définiriez-vous le groundhopping ?
Il y a une définition un peu classique où on peut dire que le groundhopping, c’est parcourir son pays, son continent ou même le monde. Tu vas découvrir les stades de football, les personnes qui se rendent au stade, les supporters. Aller voir du football dans des stades différents du tien. C’est la définition un peu brute. Ceci étant, chacun a un attachement particulier au groundhopping. Il y en a qui font ça purement pour l’aspect collectif : le but est de voir le plus de matches. D’autres qui le font selon des aspects sociaux.
Moi je me retrouve un peu plus là-dedans, le fait d’aller voir les particularités de chaque pays. Qu’est ce qui fait que tel pays a tel modèle de supportérisme ? Moi c’est ce qui me plaît. Et puis, il y en a d’autres qui y vont aussi purement pour l’amour du foot. Vous allez voir des matches dans des pays où ça joue bien, où il y a une identité de foot un peu différente, même si c’est quand même assez globalisé aujourd’hui.
Faire le tour des stades, ce n’est pas nouveau. Mais aujourd’hui, faire le derby de Copenhague, un gros match à Varsovie ou en Espagne, c’est plus commun. De quand daterait cette nouvelle génération de groundhoppers selon vous ?
À la base, c’est la conséquence d’un autre événement. On peut le dater des années 90 en Angleterre. C’est une période un peu rude du football anglais avec les drames du Heysel, d’Hillsborough. Ils ont un peu jalonné le football anglais et ont eu pour conséquence le rapport Taylor, qui a eu un gros impact sur ce sport. Le souhait de la part des dirigeants du football et même des dirigeants du gouvernement anglais, était de rendre le foot plus aseptisé. Un peu plus cher aussi pour qu’une certaine population assez violente soit un peu expulsée des stades.
En conséquence, le prix des billets a augmenté pour aller voir la Premier League et même dans les divisions inférieures. Les supporters de clubs qui avaient l’habitude de faire les matchs à domicile et à l’extérieur se sentent un peu trahis ou mis devant le fait accompli. Il faut trouver d’autres alternatives pour aller voir du football et reprendre plaisir en dehors. Certains ont donc commencé à aller voir des matches dans des divisions inférieures, près de chez eux. Tu as un tas des exemples, à Manchester United notamment avec l’arrivée des Glazers. Et petit à petit, ça s’est organisé. Donc le groundhopping, bien que ce soit développé à le monde, c‘est surtout en Angleterre que le mouvement a démarré, en conflit avec la gentrification des stades.
Le groundhopping est arrivé un peu plus tard en France. À quoi lis-tu ce développement en France ? Est-ce que c’est l’arrivée de l’application Futbology, des réseaux sociaux ? Ou autre chose ?
Oui, c’est très minime en France. Lorsque j’ai démarré en 2018, c’était déjà très fort en Angleterre. Les gros pays qui ont pris le relais sont les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne et l’ensemble des pays de l’Est. Tout ça en France était assez peu développé, même s’il y avait déjà pas mal de groundhoppers qui émergeaient. Ce qui a vraiment eu un impact, ce sont les réseaux sociaux : pouvoir voir des stades à l’étranger, cela passionne tout le monde.
De plus, les frontières se sont, elles aussi, distendues grâce aux avions low-cost et à la démocratisation du transport en général, laissant place à une nouvelle forme de groundhopping à l’étranger. Ce qui est sûr c’est qu’en France, la culture groundhopping n’est pas issue d’un traumatisme comme ça a pu l’être en Angleterre. La France est un pays qui a une culture foot toujours en construction, et son développement aide le groundhopping.
Comment est-ce que vous choisissez vos matches ?
Ça dépend des pays. Je connais très bien Londres maintenant, donc j’y vais principalement pour le football, et le but c’est d’aller voir le plus de matches, parce que je n’ai plus trop besoin de visiter la ville. Quand tu évoques Copenhague, je cible le derby de Copenhague entre FC København et Brøndby. Je ne connais pas la ville, on y va entre amis. Le but, c’est que le match soit la pierre angulaire de notre week-end. Mais autour de ça, on va découvrir Copenhague. Donc les matches, je les cible tout d’abord par l’enjeu. C’est sûr que c’est toujours plus plaisant d’aller voir un gros derby qu’un match amical de début de saison.
Chaque expérience groundhopping est différente et chaque personne aura un avis différent d’un stade ou d’un club, même s’il est au même match que toi parce qu’il a un bagage différent. Donc j’essaye d’aller voir le match où il y a le plus d’ambiance dans l’année, qui sont les derbies, mais avec certains clubs, c’est très clairement impossible d’avoir des places. Il faut planifier en avance et s’adapter selon l’accessibilité des billets et la possibilité de faire d’autres matches. C’est un peu un puzzle que s’imbrique.
On parle souvent de l’aspect réseaux sociaux du groundhopping, de se mettre en avant devant les gros fumigènes, d’être forcément là pour le Klassiker en Allemagne, ou aux Pays-Bas. Quid de la petite perle ?
D’abord, il y a le côté puriste, que ce soit pour les matches de très haut niveau que pour les matches de division inférieure. Si tu vas au Tottenham Hotspur Stadium, tu sais que tu seras au milieu d’un public international. Il y a pas mal de Coréens qui viennent aussi pour voir Son. A l’inverse, si tu vas voir un match amical de début de saison, tu sais qu’il n’y aura que les supporters locaux. Donc tu seras un peu le l’OVNI au milieu de tout le monde. Ce côté-là est encore plus valorisant.
Je suis allé voir à Sheffield Wednesday contre Birmingham City, je pense qu’il y avait une ou deux autres personnes comme moi. C’est pour ça qu’un petit match ou un match moins important en termes de rivalité ou d’enjeu est tout aussi valorisant. Parce que tu sais que tu seras un peu le seul à avoir eu cette expérience là et à pouvoir la raconter.
Vous parlez de Tottenham et du côté international, de tous ces touristes. Comment arrivez-vous à vous imbriquer dans cette ambiance-là ?
Ce point-là est hyper important parce qu’il est très bizarre dans certains aspects. On est là pour promouvoir le groundhopping, mais finalement, si on le promeut un peu trop, il y a de plus en plus de groundhoppers dans les stades. On va donc perdre le côté local et ce qui fait la particularité de chaque ambiance. Ça, c’est très égoïste. Mais s’il y a beaucoup plus de mecs comme moi qui font ça, l’expérience va se retrouver un peu affectée.
Le public ultra te voit comme une personne en moins qui va chanter. Une personne en moins derrière l’équipe, c’est une chance en moins de gagner le match des tribunes. C’est pour cela qu’il faut le plus possible valoriser les matches où tu vois qu’il y a de la place. Ou bien des matchs amicaux où tu ne vas pas prendre la place de quelqu’un d’autre. Bien sûr que je préfère voir un København – Brøndby que København contre un plus petit club, même si sera certainement un bon match et une belle ambiance. Il faut toujours essayer de jongler. Profiter et découvrir, sans prendre la place de quelqu’un.
Et ensuite, il y a aussi le bon comportement à avoir. Le but c’est de se faire très petit, de pas prendre de place dans les sections ultras. Je me mets toujours en tribune latérale, sauf quand je suis invité par un supporteur qui dit : « viens, j’arrive te faire découvrir mon environnement ». Si tu es invité par des groundhoppers dans leurs sections populaires et ceux qui font l’ambiance au stade, tu y vas, mais tout en restant respectueux. Le but ce n’est pas non plus d’être le mec qui chante comme un fou au milieu. Donc c’est important de savoir où tu mets les pieds. C’est pour ça que la préparation d’un match de groundhopping est importante.
Et à quoi ressemble cette préparation ?
Tu lis. Moi j’aime beaucoup lire autour des clubs. Tu regardes les expériences de précédents groundhoppers. Tu t’informes bien sûr de l’identité des supporters : si c’est politiquement engagé. Quel est le contexte actuel autour des groupes. Si ce groupe, là, il a deux ans, ce groupe-là, il est là depuis 50 ans. Quelles sont leurs rivalités ? Si trop de gens prennent les places des locaux, malheureusement, on va perdre cette identité locale. C’est pour cela qu’il faut que le groundhopping reste encore à son échelle, niche comme culture, un peu side pour que l’on puisse continuer à apprécier ces moments-là.
Quels conseils donneriez-vous sur l’approche d’un match le jour-J ?
Il faut forcément s’adapter en fonction de la culture locale, mais toujours arriver en avance. Le but, c’est d’abord de s’imprégner de l’architecture du stade, que tu ne verras plus quand il fait nuit. J’arrive en général deux, trois heures en avance. Je fais le tour du stade à chaque fois, pour pouvoir le découvrir entièrement. En Angleterre, comme c’est le cas dans d’autres pays, son quartier est en général recouvert de fresques, des statues ornent les rues adjacentes. Il ne faut pas avoir l’impression d’être passé à côté d’un truc qui est représentatif. Il faut ensuite s’adapter selon les pays. En Autriche, ils arrivent très tôt pour faire l’ambiance à l’intérieur, l’Angleterre c’est très tardif. Ce qui est sûr, c’est que j’ai toujours cette volonté d’être là bien avant pour m’imprégner. Une expérience groundhopping, c’est quatre, cinq heures. Pas 90 minutes de jeu.
C’est l’occasion de parler des spécificités de chaque pays. Vous parlez beaucoup de l’Angleterre, notamment dans le livre. Comment cela diffère par rapport aux autres pays ?
Il y a un pays dont on a très peu parlé jusqu’à présent. Et tu peux facilement l’opposer à l’Angleterre du point de vue supportérisme. C’est l’Italie. En France, les ultras se rapprochent du modèle italien. Alors c’est lui que l’on connaît. Mais, c’est intéressant de parler de l’Italie pour comprendre ce qui spécifique en Angleterre. L’Italie, c’est le berceau de la culture ultra, la culture capo, supporters, les tifos, et tout ce qui fait aujourd’hui la richesse du monde du supportérisme. Et ça a été ensuite importé en France ou dans les pays nordiques. Tu as vraiment cette dichotomie entre l’Italie, avec un supportérisme que l’on appelle actif. Tout est là pour avoir un kop organisé, avec un capo lance les chants. Ce qui se passe sur le terrain devient secondaire. Il faut qu’on gagne le match dans les tribunes.
En Angleterre, j’appelle cela du supportérisme spontané. Tout le monde est derrière le match, mais dès que tu as une action marrante, un mec lance des chants marrants ou adapté de culture populaire, avant que tout le monde ne le reprenne. C’est donc un peu plus naturel, spontané, avec beaucoup d’humour anglais. C’est aussi un peu décontenançant, parce que tu peux être en Angleterre et avoir un silence de cathédrale pendant deux trois minutes. Personne ne lance un chant, il n’y a pas d’organisation. Là où dans les pays où le modèle italien a été importé, il y a un bruit constant avec des chants qui sont portés par une ou plusieurs tribunes.
Faites-vous la différence entre la première et les autres divisions en Angleterre ?
Il faut imaginer qu’il y a très peu de groupes ultras en Angleterre, qu’elle que soit les divisions. Tu peux les compter sur les doigts d’une main, les Holmesdale Fanatics à Crystal Palace par exemple. Ils sont moins aseptisés, il y a plus d’ambiance. C’est plus chaud, mais tu restes dans le modèle anglais. Donc pas forcément une grosse différence d’ambiance avec les autres divisions que la Premier League, même si tu as plus de chance d’avoir des locaux loin des lumières de la Premier League, qui accueille plus de voyageurs. Tu as des pays un peu hybrides, comme les Pays-Bas ou la Belgique. J’estime qu’ils sont à mi-chemin entre un modèle anglais et un modèle où tu as du fumigène et du tifo. C’est marrant de voir comment ces modèles-là sont exportés et importés dans d’autres pays. Avant d’aller dans ces stades, il faut se renseigner sur le modèle appliqué, pour éviter d’être déçu.
Vous trouvez que cela s’applique à tous les matchs et expériences ?
Je ne me prononcerai pas sur ce que je ne sais pas. J’évoque uniquement mes expériences. Mais oui, ça ne sera jamais comparable. Il faut le savoir, en allant Angleterre. Pas mal de supporters m’ont dit qu’ils avaient été déçus. Je l’ai vécu devant Canal +, en idéalisant les stades. J’ai été un peu déçu à cause de cette impression française d’ambiance folle à Anfield, une des plus grosses atmosphères du monde.
Cependant, il ne faut pas dire que dans ce stade c’est nul, qu’il n’y a pas d’ambiance ou alors qu’il y a aucun intérêt. À chaque match son histoire. Chaque personne aura un avis différent. Ce qui compte vraiment, ce sont tes affinités. Est-ce que tu préfères un public très chaud à l’Argentine ou est-ce que tu préfères avoir une culture foot à l’anglaise où tu sens que le foot s’imprègne dans toute la ville ? Il faut savoir ce que l’on veut.
Au-delà des supporteurs que vous pouvez croiser dans les tribunes, allez-vous à leur rencontre ?
Oui, c’est hyper important. Et c’est toujours plus simple quand on est seul. En arrivant, tu regardes si ton voisin est enclin à parler. Tu expliques pourquoi tu es là, que c’est ta première fois ici… Parfois le contact se passe bien, et des fois tu fais des rencontres de malade. À Sheffield, je rencontre un mec qui était abonné depuis 40 ans. Il me racontait tout l’impact de l’industrie sur la ville, les infos que tu ne peux pas obtenir si juste tu poses tes fesses dans le stade et que tu viens consommer un match.
Donc oui, j’essaye de parler aux gens. On revient sur l’intelligence relationnelle. Tu arrives dans un stade sur des gros derbies, cela va être compliqué d’engager la conversation. Sur des matches un peu plus calmes, tu peux tenter des approches. C’est important, parce que c’est là où tu rencontres les vrais gens et que tu t’imprègnes vraiment de ce qui se passe dans la ville, dans le stade. Sinon, tu consommes un match comme tu consommes à la télévision.
Votre livre est un compte-rendu de tes expériences, mais présente également d’autres personnes du mouvement groundhopping. Cette expérience singulière est aussi une expérience collective ?
Forcément. C’est toujours mieux quand tu peux partager ton plaisir avec plein des personnes passionnées comme toi. J’interroge notamment mes amis qui m’ont accompagné en groundhopping ces dernières années. Il y a d’autres personnes qui sont interrogées, qui sont aussi des groundhoppers.
D’un côté, je veux présenter différentes affinités en termes de football. Et de l’autre, c’est que ce raconte le livre, c’est aussi un peu la célébration de la culture groundhopping et de la communauté française. Le but, ce n’est pas forcément de mettre en avant que mon parcours. On a une super communauté groundhopping en France. Elle monte et ça serait dommage de ne pas la mettre en valeur.
Elle grandit. La deuxième spécificité, c’est sa diversité. On a tous un peu notre culture football, nos affinités, notre manière de mettre en avant le groundhopping. Et je pense que l’on a du bon à tirer de chacun, sûrement du moins bon aussi. Peut-être qu’il y en a d’autres qui ne se reconnaîtront pas du tout dans le bouquin, parce que leur approche est différente.
À LIRE – La culture football en France, c’est quoi ?
Je pense qu’elle se cherche encore, elle n’est pas non plus unie, on ne parle pas d’une seule voix, il n’y a pas non plus de grandes réunions du groundhopping français. Certes, il y a des groupes Discord qui existent, des groupes d’entraide où tout le monde se connaît un petit peu de manière digitale ou physique. On voit bien qu’il y a un terreau fertile, mais ça reste un petit peu chacun dans son coin, qui partage ses trucs, d’autant plus qu’il y a de nombreuses voix silencieuses, ceux qui vont au stade sans forcément le partager en ligne, notamment des générations plus âgées. D’autres, comme Stadito ou OStadium, produisent des comptes rendus, des vlogs, du podcast… Il y a aussi tous ceux qui font du groundhopping par plaisir et qui ont juste besoin de faire du groundhopping de leur côté pour leur bonheur personnel, sans forcément avoir besoin de mettre en avant.
Avez-vous un message à faire passer aux gens qui découvrent actuellement le groundhopping ?
Le message, ce qui n’a pas de bonne manière de commencer. Montrouge contre Plessis-Robinson n’est pas moins bien qu’United Liverpool. Je pense que le plus important, c’est qu’il y ait une identité locale, pour vraiment ressentir quelque chose en ville et cet attachement au club. Il n’y a pas de barrières à instaurer en se en disant : « je ne vais pas faire ce truc-là parce que ce n’est pas assez bien pour commencer ».
Si ce que tu aimes ce sont les matchs de D4 anglaise, vas-y. Si tu préfères voir des matches de divisions inférieures en France, vas-y aussi. Tu peux faire le tour de France des stades, même si tu n’es pas forcément supporter d’un club. On peut faire les 92 clubs pros en Angleterre. Dans le groundhopping, il n’y a pas de bonne manière de procéder, même si c’est très codifié.
Commencez, parce qu’une fois que vous avez mis un pied dedans, c’est incroyable. Je conseille à tout le monde d’accompagner des potes groundhoppers, d’aller découvrir d’autres horizons, C’est une super aventure et c’est interminable. C’est très dur de s’arrêter aujourd’hui. »
Merci à Killian Bertrand pour sa disponibilité. Son livre Le Chant des Stades est à retrouver ici.
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