Une fois que vous avez tout sacrifié dans un but précis, il est difficile, voire impossible de faire machine arrière. Pas besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour savoir que le monde du football -surtout chez les jeunes- est un vase qui déborde de pressions en tout genre. Alors, quand tant d’espoirs ont été misés sur le futur d’un unique adolescent, il n’est pas pensable d’échouer. Il n’est pas pensable de ne pas s’acquitter de cette obligation.

Cette obligation de réussir, cette redevance envers ceux qui ont investi, cru en un.e jeune sportif.ve, elle n’est pas exclusive au football. Elle touche grand nombre de disciplines. Mais le football à ses particularités. Histoire de contexte, c’est particulièrement le cas en sport automobile. Ce monde est régi par un déterminisme financier extrêmement palpable, encore plus qu’autour du ballon rond.
L’exposition comme différence
La France est coutumière du fait. Que serait-il advenu de la famille Ocon s’il n’avait pas signé un contrat à plusieurs millions (qui servira en partie à rembourser ses anciens financeurs) avec Alpine après que sa famille ait vendu sa propre maison pour débloquer des fonds afin de payer sa carrière ? Que deviendra la famille d’Owen Tangavelou, pilote de FRECA et étudiant boursier s’il ne devient pas professionnel ? Sa famille a sacrifié tout ce qu’elle avait de matériel, de la maman à la tante, pour que l’ancien membre de la Formule 4 française puisse poursuivre son ascension dans la pyramide des monoplaces. Aujourd’hui, elle n’est plus propriétaire de quoi que ce soit. Une seule issue possible pour rendre la pareille, la réussite, sportive et financière, pour ne pas avoir le sentiment d’avoir « ruiné ma famille« …
La différence du football avec le sport automobile, c’est son exposition. Si un pilote de Formule Régionale Européenne surdoué en catégorie jeunes échoue aux portes de la professionnalisation en monoplace, il y a de très peu de chances que cela s’ébruite au-delà du microcosme du monde des formules de promotion. Avec le football, tout est décuplé. Pour le meilleur comme pour le pire. Vous n’entendrez jamais parler d’Andrea Kimi Antonelli s’il ne met jamais les pieds en Formule 1, mais vous savez forcément qu’Hachim Mastour, Farès Bahlouli ou Mario Rosas n’ont pas eu la carrière escomptée. Pourtant, vous ne les avez peut-être jamais vus sur un rectangle vert.
L’argent, accélérateur à particules de cette obligation ?
Réussir comme obligation, chaque jour, à chaque contrôle, chaque contre-appel, chaque accélération. La pression peut être mise par les parents, les agents, les coachs. Être un jeune pilote footballeur exposé, probablement en centre de formation, c’est avoir un mental en acier, dès le plus jeune âge. « Quand tu joues dans un quartier, de nombreuses personnes te poussent. Elles te poussent notamment à rejoindre un club, plutôt que de te cantonner au quartier. Pour justement exprimer le talent qu’ils te reconnaissent. Je me suis dit que j’allais me battre pour y arriver » expliquait Wilfried Grimaud à notre micro. Allier les études aux matchs, accepter de moins sortir avec ses amis, moins voir sa famille, se concentrer sur sa passion très jeune. Tous n’y arrivent pas. La ligne est infime entre la réussite et l’échec.
Cette pression est notamment issue de l’environnement et des conditions financières de sa propre carrière. En étant issu d’un milieu social loin d’être aisé, comme c’est souvent le cas pour beaucoup d’adolescents à deux pas du monde professionnel, comment accepter le fait que l’on est parti loin de sa famille, parfois en entraînant des sacrifices financiers, si c’est pour revenir bredouille ? Le football apparaît comme un espace où des échecs passés peuvent ne pas être reproduit, tout en orientant vers une forme d’excellence respectable : le football professionnel, peut-on lire dans l’article « Faire quelque chose de bien dans le foot » : une stratégie familiale d’accès à l’espace du football professionnel français, de Cyril Nazareth, au sein de la revue « Sciences sociales et sport ».
Aider sa famille
Une situation que Silas Wamangituka synthétisait très bien à la signature de son premier contrat pro avec le Paris FC, interrogé par nos confrères du Parisien : « Mon père est fonctionnaire mais il n’est plus payé depuis plusieurs mois. Et ma mère est caissière. J’ai trois sœurs. Chez nous, c’était un peu compliqué. Comme beaucoup d’Africains, j’ai une obligation de réussir pour aider ma famille ».
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Alors, vient cette dite obligation. Comme pour rembourser sa dette, auprès de sa mère, son frère, son parrain ou sa tante. Tous les sacrifices, les déplacements réalisés ne doivent pas être vains. Alors, il faut réussir, coûte que coûte, arriver au professionnalisme pour récupérer l’argent qui a été misé sur soi. Sinon, comment vivre avec ce poids familial ? Au niveau scolaire, de tels espoirs ont été placés sur cette hypothétique carrière que si elle ne se présente jamais, une autre issue professionnelle est-envisageable ?
« Je vivais foot et je dormais foot, c’était toute ma vie. Je voulais faire ça et je n’envisageais rien d’autre » nous explique un ancien joueur recalé à deux pas de l’INF Clairefontaine, issu du 19ᵉ arrondissement de Paris. Il continue : « pourtant j’avais de bons résultats scolaires. Ma famille me voyait comme le petit footeux, celui qui allait réussir parce qu’il était doué et passionné. J’avoue qu’à cet âge, un échec comme être recalé à Clairefontaine ou dans un centre de formation, c’est destructeur. Personne n’est prêt à encaisser ça » pour celui qui ne se voyait pas faire autre chose que footballeur étant adolescent. À tel point que la pression ne venait pas de son entourage, mais plutôt de lui-même.
Notre cerveau face à l’obligation
Alors, il faut s’adapter pour pouvoir réussir. Aux réseaux sociaux, aux pressions familiales, extérieures… Sinon, le cercle va davantage tendre du côté vicieux que vertueux, et cette réussite va être difficilement atteignable. C’est ce qu’explique Marc Dugénie, psychologue du sport et préparateur mental :
Notre cerveau a très peu évolué sur ces dernières centaines de milliers d’années, tandis que notre environnement a subi d’incessants bouleversements, en très peu de temps. Ces émotions ne sont que des réactions face à ce que a notre cerveau cerne comme un danger. Aujourd’hui, la survie n’est plus du tout un enjeu. Dans une stratégie de contrôle, au même moment, l’attention est portée sur toutes les pensées qui nous traversent. Or, ce contrôle crée une focalisation sur ses pensées, qui parasitent complétement l’esprit du sportif. De « oh mince je sens que je dois bien faire, je ne dois pas rater sinon ça va mal se passer pour moi » le joueur va justement commencer à rater, à être déconcentré.
« Appréhender cette pression n’est pas inné. » complète David Tenerio Aguilera, actuel entraîneur du CD Badajoz. Le titulaire d’un master en psychologie ajoute : « Ça vient avec l’expérience, tout simplement. Chaque joueur est différent et aura ses propres façons de subir la pression et la gérer. Le joueur pro doit comprendre que la pression fait partie du processus. Aujourd’hui, une saison absorbe une quantité très importante d’énergie aux joueurs. Elles sont très éprouvantes, physiquement tout comme mentalement ». Malgré tout, l’objectif final reste dans toutes les têtes. La menace du chômage, de l’absence de contrat, la notification de l’arrivée de la paie qui ne pointe pas le bout de son nez, plane constamment. Cette menace change de forme au fur et à mesure de l’avancée de la carrière, entre l’obligation de réussite sportive et le sentiment d’échec après ne pas avoir pu faire fructifier les espoirs que l’on avait sur sa propre destinée…
« Rien n’est fait, mais ça me tranquillise l’esprit et ça permet de montrer à ma famille et mes proches que j’avance et que je n’ai pas quitté le pays pour rien »
Silas Wamangituka après avoir signé professionnel (Le Parisien)
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