Les choses semblent enfin bouger. Les campagnes inclusives se multiplient et l’on nous jure que les tribunes sont ouvertes à tous. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourtant, ces émois ne sont que de vulgaires façades face à ce que le monde du football masculin refuse de nous montrer. Ce sport, qui se dit « du peuple », applique en réalité la loi du plus fort et exclut les minorités.

Le vestiaire, terreau de la masculinité : une usine à « vrais hommes »
Pourquoi le monde du football est-il aussi conservateur ? Il serait particulièrement malhonnête et méprisant d’imputer au foot tous les travers de notre société. Il n’est qu’un microcosme de celle-ci. Les jeunes garçons, qui pour la majorité ont passé plus d’années dans le vestiaire qu’en dehors, développent un fort mimétisme. Ils observent et copient les plus grands.
C’est par ce schéma simple que tout un système se met en place. Ce simple endroit devient un lieu où les lois les plus archaïques sont maîtresses. Un fantasme naît, selon lequel performance sportive rime avec virilité (toxique) et hétéronormativité. Ce contexte particulièrement hostile est un terreau propice au développement d’un discours de haine envers les minorités. Être gay est vu alors comme une faiblesse. Cette homophobie est le prolongement direct d’une misogynie intériorisée. Dans cette grille de lecture, la femme occupe une position subordonnée. L’homosexualité y est systématiquement assignée à des traits féminins. Dès lors, rejeter l’homosexualité revient à rejeter une forme d’intériorisation du statut de la femme, qui viendrait briser le statut de dominant.
TheAthletic – Suppression de Rainbow Laces, quelles solutions à la place ?
Selon une enquête de The Athletic, un joueur de Premier League a appelé son club en panique pour se plaindre d’être « pris pour gay » après être apparu en première page du programme officiel de la journée Rainbow Laces. Autres exemples frappants, l’ancien capitaine de Crystal Palace, Marc Guéhi, chrétien pratiquant, a détourné le brassard en écrivant un message religieux tandis que Sam Morsy, de confession musulmane, a refusé de le porter par convictions religieuses.
Pourtant, la majorité des gens ne demande pas à ces joueurs d’être des porte-étendards idéologiques. Seulement, de lutter contre les agressions d’une personne en raison de son orientation sexuelle. Simplement, de lutter contre la mise à mort d’une personne en raison de son orientation sexuelle. Pourtant, même ces hommes adultes, au sommet du football, sont cloisonnés dans cette performance de la masculinité et dans leur statut de « mâle alpha ». Qui, finalement, n’est qu’une prison de verre, inconsistante et fragile. Qu’ils le veuillent ou non, le besoin de s’aligner avec le vestiaire ne les quitte jamais.
Les grandes instances : le choix du silence
Face à cela, par peur de faire des vagues en coulisses, la réponse silencieuse des instances est d’un cynisme sans nom. Si ces campagnes d’à peine quelques journées par an n’étaient que le strict minimum, les géants du football ont réussi à les dégrader.
En Angleterre, la Premier League évalue la possibilité de supprimer les journées Rainbow Laces pour les remplacer par un simple ballon, afin que les joueurs ne voient plus la cause comme une charge individuelle.
En France, le constat est identique. Après plusieurs saisons de boycott de certains joueurs pour des raisons religieuses, la LFP a fini par céder à la pression. La journée contre l’homophobie est remplacée par une simple « journée contre les discriminations ». Ce concept de lutte globale est un écran de fumée commode. L’instance n’a jamais brillé par son courage politique. Historiquement, la LFP n’a pas levé le petit doigt lorsque Mario Balotelli a dénoncé, larmes aux yeux, les insultes racistes d’un supporter sous le silence complice du corps arbitral. Même apathie coupable face aux cris de singe subis par Morgan Guilavogui ou lors d’incidents où le protocole de la FIFA face au racisme a été ignoré pour ne pas interrompre le business du match. Noyer l’homophobie dans un catalogue flou de causes permet de s’acheter une bonne conscience à moindres frais, tout en abandonnant les personnes LGBT+.
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Le symbole est terrible. Les personnes LGBT+ peuvent servir de chair à canon, de vitrine assez belle pour montrer à quel point le monde du football est « progressiste ». Mais au moindre accroc avec quelques personnes fermées d’esprit, tout est sacrifié pour la quiétude de ces dernières.
Cette hypocrisie va encore plus loin. Quiconque est en droit de se questionner sur le sérieux de ces campagnes d’inclusion quand l’UEFA ou la FIFA délocalisent sans scrupules des compétitions majeures dans des pays où l’homosexualité est un crime. Ou alors quand Gianni Infantino, président de la FIFA, remet une vulgaire contrefaçon de prix Nobel à Donald Trump, qui mène une guerre impitoyable contre les personnes trans aux États-Unis, veillant scrupuleusement à faire reculer des droits déjà fragiles et si durement acquis.
La réalité du terrain
Cette lâcheté institutionnelle a des conséquences sur le monde réel. Les tribunes sont devenues des bastions de lutte contre le « wokisme », l’espace appartient aux hommes cis hétéros et toute autre forme de diversité y est farouchement repoussée sous couvert d’une soi-disant neutralité du sport. Les rares joueurs à prendre réellement position se retrouvent jetés en pâture.
En 2021, le joueur australien Josh Cavallo brise un tabou et fait son coming-out, devenant ainsi le seul joueur en activité à le faire au plus haut niveau. S’en est suivie une avalanche de réactions positives… comme négatives. Les grands clubs se sont évidemment empressés de relayer l’information, accompagnée de messages de soutien pour, encore une fois, soigner leur image. Mais en réalité, il s’agissait d’un soutien très limité. Une fois le buzz médiatique passé, le joueur s’est retrouvé esseulé. En janvier 2022, lors d’un match contre le Melbourne Victory, Cavallo essuie des torrents d’insultes homophobes venant des supporters adverses. En représailles, les instances n’ont trouvé rien de mieux qu’une condamnation dérisoire de 5 000 dollars australiens, ce qui ne représente rien pour un club de cette envergure, bien loin des sanctions réellement nécessaires.
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Cette violence ne s’arrête pas aux tribunes et s’exporte même jusqu’à l’intimité des acteurs du jeu. En février 2026, Pascal Kaiser a vécu une expérience horrible : profitant d’une rencontre entre Cologne et Wolfsburg pour demander son compagnon en mariage, l’arbitre a tout d’abord été victime d’une campagne de cyberharcèlement. Son adresse est apparue sur les réseaux sociaux. À quelques jours d’intervalle, des homophobes le passent lâchement à tabac, dans la rue.
On peut établir un lien logique entre le joueur de Premier League qui panique à l’idée d’être associé à la cause, les instances qui ne prennent que des sanctions de façade et les personnes qui vont jusqu’à agresser un arbitre chez lui pour une simple demande en mariage. Tout cela constitue une culture de l’homophobie, profondément ancrée dans ce milieu.
Néanmoins, cette haine n’est pas foncièrement liée au football. Plusieurs contre-exemples sont à recenser. Le premier se trouve du côté des ultras. De Millerntor à Vallecas, ils prouvent tous les week-ends que passion peut rimer avec inclusivité. Ces supporters profitent de la vitrine médiatique qu’offre leur club pour revendiquer fièrement leurs valeurs.
L’autre football est-il possible ?
La résistance est également présente du côté de quelques rares joueurs, à l’image de l’attaquant espagnol Borja Iglesias. Il casse les codes et refuse de se plier aux normes virilistes en mettant du vernis ou en portant des sacs à main. Face au tollé et à la vague d’insultes homophobes qu’il subit au quotidien, son club, le Celta Vigo, tout comme ses coéquipiers, réaffirment leur soutien absolu. Il est l’une de ces personnes qui prouvent que l’on peut évoluer dans un milieu sans pour autant renier ses valeurs, et utiliser sa voix à bon escient.
Le football féminin nous montre aussi qu’un autre football est possible. Pour mesurer l’écart abyssal entre les deux, les effectifs lors de l’Euro féminin 2025 parlent d’eux-mêmes. Au moins 78 joueuses sur 368 étaient ouvertement lesbiennes ou bisexuelles. Un chiffres immense, mais un non-événement total pour les joueuses et les supporters, l’inclusivité n’étant pas inédite dans cette sphère du football.
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Pour autant, face au succès de ce modèle, il est important de ne pas tomber dans l’essentialisme. L’inclusivité du football féminin n’est évidemment pas liée à une logique biologique, mais à une question de parcours. Les femmes ont été (et sont) historiquement invisibilisées et marginalisées par les instances de ce sport : elles ont donc créé un espace accueillant pour les laissés-pour-compte de la société. Précisément parce qu’elles savent ce que c’est que de subir des oppressions, elles ont bâti un monde du football à leur image, basé sur la tolérance.
Le football féminin détruit un énorme mythe. Celui selon lequel la performance sportive serait indissociable de la virilité et de l’hétéronormativité. Cela prouve que le problème du football masculin n’a rien d’inné : il est purement culturel.
Face à l’absence d’éthique des plus hautes instances, le salut du football ne viendra-t-il pas de « l’autre football » ? Ce sont les tribunes populaires, le football féminin et les ligues amatrices qui portent aujourd’hui les véritables valeurs du football. C’est par cette base que l’on réinventera le football de demain.



