Encore une journée noire. Samedi 2 décembre. Le match Nantes-Nice a été entaché du décès d’un supporter nantais, poignardé par un chauffeur VTC, transportant des Niçois au stade de la Beaujoire. Membre de la Brigade Loire, la victime aurait, selon le témoignage des autres chauffeurs ayant vécu la scène, été pris dans un guet-apens, sur l’avenue de la gare Saint-Joseph.

Cherchant à réagir fermement plutôt qu’à agir avec perspicacité, les autorités et les médias nationaux semblent être partisans du tout répressif. Ce au moindre risque autour d’une rencontre de football. Pourtant, les solutions pourraient être tout autre : locales et préventives. En cherchant à faire l’analyse d’une situation ubuesque, attristant une famille et tout un groupe ultra, on décèle très vite certaines failles. L’omniprésence des risques des lieux et la dangerosité d’une interdiction de stade pour la sécurité.
Un drame survenu à un endroit hautement risqué près du stade de la Beaujoire
Vers 20 heures, Maxime, supporter nantais de 31 ans, s’écroule sur le trottoir et ne se relève pas. Non loin du stade, à moins de 100 mètres, les secours accourent. Mais n’arriveront pas à ranimer le membre de la Brigade Loire. Le suspect est alors en fuite, avant de se rendre au commissariat tard dans la nuit. Le procureur de la République a précisé l’ensemble des faits sur l’enquête lundi dans la soirée. Au-delà des faits au moment du drame, son déroulement aurait-il pu être prévenu ? La question est ouverte. Même si le dualisme constant de l’opinion impose à défendre le blanc ou le noir, alors que la soirée et le ciel furent bel et bien grisâtres.
En allant plus loin que la simple responsabilité humaine, largement en cause, un point d’analyse n’a pas été spécialement apprécié. Le péril des lieux. L’avenue de la gare Saint-Joseph est un lieu hautement à risque les jours de match. Le convoi de VTC a souhaité passer par cette route, pourtant peu fréquentée par les habitués les jours de match, car ils connaissent la densité de piétons traversant cette voie. Après le pont surplombant le périphérique, côté nord, un chemin mène à une entrée sud, pour faciliter l’accès aux tribunes Océane et Loire. Cet accès doit désengorger l’esplanade nord-ouest, où s’amassent chaque avant-match, les voitures, les buvettes et les supporters. Un peu plus loin, à 500 mètres, l’arrêt Halvêque permet à certains de descendre plus tôt pour rejoindre ce même accès au stade. Seulement une centaine de mètres séparent le boulevard de cet accès.

De l’autre côté du pont, à une cinquantaine de mètres, le Saint-Georges, repère de nombreux habitués de la tribune populaire, dont les membres de la Brigade Loire, qui animent l’avant match au carrefour du boulevard des Batignolles et de cette fameuse avenue. Au-delà d’une voie à double sens, puis d’une rame de tramway sans signalisation ni protections, se trouve un chemin emprunté par des supporters seuls ou accompagnés, qui se garent sur l’un des trois spots de stationnement préférentiels, au parking du centre commercial Paridis. Sans étude statistique, impossible de savoir combien de personnes utilisent cet accès pour se rendre au stade.
Cependant, tout habitué connaît la densité piétonne et la circulation plus que difficile dans cette zone (A), à seulement 50 mètres de l’enceinte du stade ’accès depuis l’arrêt Ranzay et la porte de la Beaujoire (B) sont contrôlés par des forces de l’ordre les jours de match, tout comme le rond-point au niveau des parkings du parc des expositions (C) et celui au croisement de l’Avenue de la gare Saint-Joseph et du boulevard de la Beaujoire (D). Pourquoi les points d’accès ouest, nord et est sont pris en charge et limités pour les véhicules, mais une défaillance est présente à cet endroit précis ? La question est ouverte, d’autant plus que cet accès est réservé aux véhicules transportant les supporters en situation de handicap. Le lieu était propice a un accident depuis bien longtemps.
La prévention et la sécurité des zones piétonnes oubliées dans la répression des instances
Malheureusement, on se penche davantage sur la généralisation des comportements agressifs de supporters, oubliant que la Beaujoire est une enceinte sportive où afflue en moyenne 30.000 supporters à chaque match du FC Nantes. La sécurisation des rues à proximité du stade est primordiale. Les supporters sont des contribuables, qui doivent être assurés d’un accès facilité et sécurisé au stade. L’endroit du drame est donc clairement problématique. Il se situe entre l’enceinte et un parking apprécié, sur un pont traversé par une ligne de tramway, allant à la Beaujoire, et non loin d’un bar assez fréquenté par les sympathisants de la tribune Loire.
Alors une question se pose : comment les VTC ont-ils pu passer à cet endroit, alors qu’ils affirment connaître parfaitement les accès à la Beaujoire ? L’enquête le dira. Que l’on défende l’hypothèse du guet-apens ou de l’itinéraire douteux, l’endroit du malheur n’a rien d’anodin. À ce moment-là, la répression nationale décidait d’une interdiction de déplacement. Tout match classé au niveau 2 par la Ligue nationale contre le hooliganisme (LNCH) y avait le droit. L’organisation et les forces de l’ordre gagneraient pourtant beaucoup plus à établir un précieux périmètre piéton. Davantage de contrôles sur les transports en commun et un accès routier, limité, moins dispersé et facilement contrôlable (boulevard de la Beaujoire) permettraient un déploiement plus efficace des forces de l’ordre.
À LIRE – Supporter : terme fourre-tout et image constatée
Cette mise en place, plus facile pour des stades en périphérie du centre-ville, est d’autant plus nécessaire pour les enceintes au coeur des villes. Elle est d’ailleurs d’actualité avec la tendance des municipalités à encourager l’abandon des véhicules motorisés. Le caillassage des bus lyonnais en amont de la 10e journée questionne un autre aspect. À savoir, la prévention des actes malveillants dans des zones à risques, bien plus complexes et diversifiées autour de l’enceinte.
Sans céder au clubisme, et d’un point de vue purement citoyen, les enceintes sportives restent des lieux majeurs de la vie sociale et citoyenne. Elles regroupent à la fois des membres de la haute société, de la classe moyenne et des classes populaires. S’il est nécessaire de résoudre le problème de la violence pour certains, les solutions invitant à comprendre son origine et à tuer toutes possibilités de la provoquer rendraient les alentours du stade moins sordides que ce samedi soir.
Les interdictions de stade, une répression contournable et dangereuse
Vincent Labrune, président de la Ligue de Football Professionnel, et Amélie Oudéa-Castera, ministre chargée des sports (désormais élue au sein d’un super-ministère comprenant l’Éducation nationale et la Jeunesse), ont émis l’opinion hâtive d’interdire à court terme les déplacements de supporters. Cette réaction est le fruit malheureux d’un manque d’action préventive.
La suppression des groupes est dans toutes les têtes. Comme ce fut le cas au Parc des Princes au début des années 2010, elle déplacera le problème ailleurs. De manière encore plus disparate. L’exemple avec les supporters de Newcastle pris à partie dans des bars parisiens est bien malheureux. Le hooliganisme anglais, s’il a quitté les tribunes de Premier League, frappe maintenant les bancs des divisions inférieures. Il trouve aujourd’hui refuge dans le football amateur. Pour l’image du football professionnel, sommes-nous prêt à salir celles du football amateur comme tel est le cas en Angleterre ?
À LIRE – La gentrification du supporter en Allemagne sonnera-t-elle le glas d’une identité marquée ?
En Allemagne, pays exemplaire en terme d’organisation des déplacements, les groupes de supporters encadrent et les clubs prennent leurs responsabilités. Et ce malgré les quelques exceptions gênant confirmer la règle. Au total, 25.000 supporters du Werder Bremen ont même pu organiser un cortège à Berlin. Aussi, 5 000 d’entre eux s’étaient rendus à Hambourg pour un Nordderby en deuxième division. La répression abusive en France s’inscrit dans un dialogue emprunt de jugements, présent depuis des années chez les élites envers un sport populaire enclin à la violence. Cependant, plus un sport est populaire, plus les risques de débordement sont grands. Dans un sport où l’attachement local se manifeste par le fanion à l’instar d’un drapeau national, greffe des clubs pour les plus férus des supporters, les matchs de football relèvent d’un affrontement entre deux régions. Couper court à la discussion entraînerait une destruction de l’intérêt social de ce sport populaire.
Ne pas organiser les déplacements de supporters peut être une solution appréciable à court-terme, mais cela n’endiguera probablement pas le problème de la violence sur le temps long. Ne pas regrouper les supporters en un même endroit peut les disperser dans les autres tribunes, à leurs risques et périls. Les indépendants, qui ne font pas forcément le voyage avec les groupes ultras, sont alors les plus vulnérables.
Supporter bouc-émissaire
Un arrêté proclamé interdisait le centre-ville aux personnes en la qualité de supporters niçois. Il demandait à ces mêmes personnes de se rendre sur une aire d’autoroute à 40 kilomètres au nord-est de Nantes. Le cas des Niçois qui ont pris logiquement l’avion ou le train pour parcourir 1.000 kilomètres est un exemple de la difficulté de respecter des arrêtés préfectoraux. En logeant au centre ville, difficile de leur demander de rejoindre l’entrée du département. Ils se retrouvent « exempts d’escorte », malgré eux. Ce jour-là, c’est une cinquantaine de Niçois qui défilaient près des autorités. Un lieu de rendez-vous adapté, proche de l’aéroport, non loin du périphérique et au sud de Nantes, loin de la Beaujoire, aurait sûrement été plus à même de satisfaire les supporters indépendants. Qu’ils aient pris l’avion ou qu’ils appartiennent aux groupes venus en cars.
La question de l’adaptation de l’espace autour des stades, et même des villes, est à creuser. Améliorer l’expérience des instances en encadrant l’afflux de supporters, qu’ils soient locaux ou visiteurs et lors des matchs à risques, évitera les possibilités de guet-apens ou de « fights ». Les interdictions de déplacement empêchent les forces de l’ordre d’être ailleurs, car elles doivent faire appliquer par la pratique l’arrêté. Celles-ci peuvent même revenir sur l’arrêté. Rappelez-vous quand des Marseillais, interdits de parcage, l’investissent finalement en plein avant-match à la Beaujoire le 27 février 2021.
À LIRE – Hansa Rostock, vie tourmentée d’un club à l’image de sa ville
La raison : le nombre conséquent de supporters marseillais dans plusieurs tribunes et la volonté de mieux contrôler les potentiels troubles. Face à un dialogue embourbé et un décès tragique sur le dos, une vision moins globale mais plus préventive et locale pourrait être une solution pour rendre l’expérience au stade et dans ses alentours plus agréable et moins dramatique que samedi soir. Que ce soit pour les supporters nantais ou adverses, pour les fans de football ou les citoyens.
0 commentaire