Comment la gentrification est-elle en train de conquérir peu à peu le football allemand ? Depuis quelques années, le football allemand se soumet de plus en plus aux logiques de marchandisation du football européen. Sponsors critiqués, clubs arrachés de leur territoire, supporters chassés des stades : tout n’est pas tout rose outre-Rhin.

L’année de sa montée en Bundesliga, l’Union Berlin a choisi Aroundtown comme sponsor principal, une société immobilière basée au Luxembourg. Grand City Properites, le propriétaire d’Aroundtown, soutenait déjà les U19 et U17 depuis 2017, mais est devenu le sponsor de presque toutes les sections jeunes et femmes en même temps que le sponsor principal du club en 2018. Ce qui nous intéresse ici est que Grand City Properties possède environ 8 000 logements à Berlin. C’est un chiffre important dans une ville où les loyers s’envolent, où la gentrification s’accélère et où les classes populaires peinent à se loger. Même le club le plus populaire de Berlin doit faire face à la gentrification.
Qu’est-ce que la gentrification ?
La gentrification est un terme complexe qu’il convient peut-être de réexpliquer avant de plonger dans l’article. Dans son acceptation la plus simple, la gentrification définit l’évolution d’espaces territoriaux, comme un quartier, d’une population populaire vers une population plus aisée. À l’origine, il s’agit d’une « description du processus par lequel les ménages de la classe moyenne se sont installés dans les vieux quartiers dévalorisés du centre de Londres, plutôt que dans les banlieues résidentielles qui constituaient auparavant le modèle dominant pour ces couches sociales » comme défini par Ruth Glass dans London, aspects of change publié en 1964.
Tout d’abord, la gentrification c’est une transformation matérielle avec de nombreux travaux sur les bâtiments : d’une certaine manière on retrouve cela dans les stades. D’autre part, il y a une transformation symbolique du territoire, sa perception évolue du fait de l’évolution de la population du territoire : c’est ce que certains clubs de football veulent réaliser grâce à la gentrification.
La revue sociologique Espaces et sociétés, publiée depuis les années 1990, fait également un excellent travail de synthèse des multiples connaissances sur les relations entre les sociétés et leurs espaces, dont la gentrification, comme montré dans l’éditorial d’une publication de la revue par Jean-Yves Authier et Catherine Bidou-Zachariasen en 2008.
Cet éditorial met en évidence le fait qu’au fil du temps, et particulièrement ces dernières années, la définition de la gentrification s’est élargie à d’autres processus de revitalisation de centres urbains dégradés et d' »élitisation » des villes, mais aussi à d’autres espaces (espaces publics, espaces commerciaux, espaces résidentiels plus péricentraux). Le terme s’est également étendu à de nouvelles catégories de populations (employés de la société de services, « hyper cols blancs de la mondialisation », « élites urbaines circulantes et mondialisées » comme évoquées par Ruth Glass).
A LIRE – La suite de ce sujet est disponible dès samedi prochain.
Dans la littérature plus récente, Anne Clerval a publié l’ouvrage Paris sans le peuple, La gentrification de la capitale (2016), aux éditions La Découverte, qui a contribué à définir le sujet dans le monde académique francophone et qui peut être comparé au travail initial de Ruth Glass, étant réalisé sur une capitale européenne et en se concentrant sur la définition stricto sensu apportée par Glass.
Le travail qu’elle fait est très intéressant, il y a effectivement un processus de désindustrialisation à Paris et une montée des services commerciaux. Paris était une ville industrielle jusqu’à la fin du 19ème siècle, puis les industries se sont déplacées vers la banlieue. Paris est devenu lieu de production de services.
Anne Clerval prend les propriétaires de café comme exemple. Elle cite les quartiers Oberkampf et Bastille qui sont gentrifiés. Elle montre comment la gentrification du quartier part des cafés, les propriétaires vont les transformer dans un style qui mélange tradition populaire et modernité. Ils deviennent des cafés branchés mais avec quelque chose qui rappelle le passé populaire, un contenu “instagrammable” en somme.
C’est la même approche que l’on retrouve dans le football, les clubs qui s’embourgeoisent essaient de s’appuyer sur des éléments de tradition et de culture populaire, mais avec moins de profondeur puisque les classes populaires ne les soutiennent plus forcément.
La gentrification du football en Europe
Le néolibéralisme, s’il est compris simplement comme la perte de pouvoir de l’État au profit d’acteurs privés peut être appliqué au football d’une certaine manière. Arjun Appadurai, spécialiste de la mondialisation, définit la marchandise comme « tout ce qui est destiné à l’échange » (définition issue de Rethinking commodification, 2005). La popularité des matchs de football professionnel ne cesse de croître, les liens entre les clubs professionnels et les entreprises se tissent de plus en plus, comme dans le cas du TSG Hoffenheim et du RB Leipzig. Dans le même temps, la capacité des stades à accueillir un public populaire diminue au profit de places plus chères, et les retransmissions télévisées très coûteuses des matchs se multiplient.
Comme le coût de l’immobilier dans un quartier en voie de gentrification, le coût d’accès à un stade de football augmente en Europe depuis plusieurs décennies. Cette hausse est principalement due à la nécessité pour les clubs d’avoir des rentrées d’argent régulières, indirectement liées aux résultats sportifs. Cela peut aussi s’expliquer par le fait qu’il est nécessaire d’avoir une entrée d’argent régulière mais aussi par le fait que les stades coûtent de plus en plus cher et deviennent de véritables centres commerciaux. Par exemple, le cas FK Voždovac en Serbie présenté en 2014 dans les Cahiers du football est frappant. Le club possède un stade moderne au dessus d’un centre commercial !
A LIRE – Des billets toujours plus chers
Une analyse des chiffres est nécessaire pour constater l’augmentation des droits d’entrée au football en Europe. Chaque année, la BBC réalise une grande enquête auprès des clubs de Premier League et de 27 autres clubs européens sur le coût du “soutien” à une équipe de football (y compris les billets de saison, les abonnements et autres frais). Les clubs anglais de Premier League arrivent en tête de liste des équipes les plus chères à soutenir : les 17 abonnements les plus chers d’Europe sont anglais. Mais ces prix élevés ne se rencontrent pas seulement en Angleterre et il s’agit d’un phénomène globalement constaté en Europe. Une tendance également répandue dans les ligues françaises et italiennes.
Le graphique suivant montre, créé par Le Monde, les prix des abonnements des clubs de Premier League et de 27 autres clubs européens. Il indique en euros le coût de l’abonnement le moins cher, en orange, et le plus cher, en gris, dans les tribunes (hors loges).
Allemagne bon élève
Il y a beaucoup de choses à souligner sur ce chiffre. Les abonnements les moins chers sont, relativement, bon marché en Allemagne. Il en va de même pour les billets les plus chers. En fait, il y a un écart minime entre les abonnements les moins chers et les plus chers. Les clubs allemands, en particulier le Bayern, sont assez accessibles, comparé au reste l’Europe. Par exemple, on constate que Malmö, un club suédois, coûte plus cher par an pour un abonnement que le Bayern. À part Barcelone, aucun autre grand club européen n’est moins cher en termes de prix le plus bas.
En Allemagne, comme vu régulièrement à travers l’ancrage populaire du football, il y a une réelle volonté de garder les moins riches dans les stades et il y a moins de différenciation entre les classes sociales en termes de prix des billets : tout le monde a accès au stade.
Tandis qu’en Angleterre, souvent vue comme terre de football, le prix des billets a augmenté après la catastrophe de Hillsborough. En réaction à cette dernière, les clubs et la ligue anglaise ont décidé de supprimer toutes les tribunes debout et ont décidé également d’augmenter les prix du stade, pour faire venir un public moins traditionnel et plus “obéissant”.
La règle qui change tout, et ses exceptions
Comme déjà abordé en surface avec l’exemple de l’Union Berlin, la situation allemande n’est pas toute rose. Avant de nous plonger dans les limites du système allemand, il est important de rappeler sa plus importante spécificité : le 50 + 1.
Toutefois, comme pour toute règle, il existe des exceptions. En Allemagne, les clubs sont organisés sous forme de GmbH (sociétés à responsabilité limitée, l’équivalent des SARL en France). Cependant, de plus en plus de clubs se scindent pour essayer de suivre la compétition européenne, qui regorge de clubs non concernés par les règles allemandes et aux dépenses débridées. De nombreux clubs allemands (structurés en GmbH) sont actionnaires d’une Co KGaA (société en commandite par actions) qui permet de capitaliser. En fait, de nombreux clubs associent désormais la forme d’une GmbH à celle du Co KG.
De cette façon, le club peut à la fois capitaliser, comme Dortmund qui est entré en bourse, et garder son noyau, le club historique, en responsabilité limitée. Les structures superposées sont avantageuses. Si la Co KG. fait faillite, l’ensemble du club n’est pas affecté. La SARL continue d’exister. Le SG Wattenscheid 09, un très ancien club allemand partiellement liquidé, continue d’exister de cette manière. Le Borussia Dortmund, le Hertha BSC Berlin, le SV Werder Bremen ou le FC Augsburg font partie des clubs qui sont à la fois une GmbH et une Co. KG.
A LIRE – Pourquoi la Bundesliga est-elle si différente ?
Les deux exceptions majeures sont le TSG Hoffenheim et le RB Leipzig. Pour le TSG Hoffenheim, l’histoire est simple. Dietmar Hopp, le propriétaire du club, a fait fortune dans l’industrie informatique dans les années 1970. Durant sa jeunesse, Dietmar Hopp a joué pour le club d’Hoffenheim, situé dans la petite ville du même nom. En 1990, à côté de ses activités dans son entreprise, il devient l’investisseur de son club de toujours, alors en huitième division amateur. Finalement promu en Bundesliga pour la saison 2007/08, certains dirigeants de clubs traditionnels, appelés traditionverein en Allemagne, par rapport aux plastik klubs, ont eu un regard critique sur le TSG.
Hans-Joachim Watzke, le directeur général du Borussia Dortmund, avait par exemple déclaré que la Bundesliga « n’a pas besoin de tels clubs ». Malgré tout, Hopp ne fait que respecter la règle du 50 + 1. Cela n’est pas du goût des supporters. Le 29 février 2020, lors d’un match Bayern Munich – Hoffenheim, les fans du Bayern ont déployé des banderoles insultant Dietmar Hopp. Ces insultes ont été immédiatement condamnées par les dirigeants bavarois. De même que par tous les joueurs présents sur le terrain ce jour-là.
Pourtant, le TSG Hoffenheim reste un club qui a respecté les règles et qui s’est développé d’une manière que l’on pourrait qualifier d’honnête avec un peu de sympathie. Pour le cas du RB Leipzig, l’histoire est d’un autre niveau.
Le cas emblématique du RB Leipzig
Le club, sous le nom de SSV Markranstädt, a été racheté en cinquième division par Red Bull. Il gravit rapidement les échelons vers la Bundesliga. Une fois en première division, le club se conforme à la règle du 50+1. Il est toutefois souvent accusé de corrompre l’esprit de la règle. En effet, il demande plus de 1000€ de cotisation annuelle aux supporters pour participer à son fonctionnement. Il n’y a donc que des membres du conseil de surveillance de Red Bull, ou quelques employés, qui peuvent se le permettre.
Les règles du football allemand ne permettent pas aux clubs de porter le nom de leurs sponsors. Alors, le nouveau club se baptise Rasenballsport Leipzig, ce qui signifie « sports de balle à gazon » – un nom que l’équipe de marketing du club évite soigneusement dans sa communication au profit de Red Bull ou simplement RB. Même en étant contraint par la Fédération allemande de football d’ouvrir les cotisations annuelles au grand public, le RB Leipzig ne compte que 17 membres, contre plus de 100 000 pour un club comme le Borussia Dortmund. Même les fans du TSG Hoffenheim ont revendiqué sur une banderole qu’ils veulent « récupérer [leur] trône : celui de club le plus détesté d’Allemagne« .
Article de Sportbuzzer ici
Il y a quelques années, en 2016, lors d’un match de DFB Pokal, la coupe nationale allemande, les supporters du Dynamo Dresden ont jeté sur le terrain une tête de taureau décapitée, en référence au logo Redbull. Le geste des supporters du Dynamo est devenu d’autant plus important que les clubs est-allemands, restés amateurs jusqu’à la réunification, ont énormément souffert de la réunification qui les a mélangés avec des clubs de l’Ouest beaucoup plus commercialisés. Et le RB Leipzig, qui est de loin l’équipe la plus performante de l’Est depuis dix ans, a son stade à Leipzig, une ville de l’Est, tout comme Dresden. Néanmoins, l’accueil de cet acte a été plutôt négatif en Allemagne, car beaucoup ont estimé qu’il allait trop loin comme le rapporte le Kronen Zeitung.

A LIRE – Le football allemand, complètement à l’Ouest
À propos de Leipzig, il est très intéressant de constater que c’est un club très critiqué en Allemagne pour les raisons que nous connaissons et pourtant, sa situation est très différente de celle d’autres clubs européens « nouveaux riches » qui sont devenus propriété d’Etats ou d’entreprises. Comme c’est le cas du PSG ou de Manchester City. En comparant le PSG et le RB Leipzig sur Transfermarkt en 2021 la différence est frappante, le club allemand n’a payé que 6 joueurs au-dessus de 20M€ dans son histoire (et aucun au-dessus de 30M€) alors que le PSG a payé entre 30M€ et 222M€ pour ses 18 transferts les plus chers. Ces faits économiques montrent que même les clubs les plus riches d’Allemagne se construisent différemment des autres clubs riches d’Europe.
Le fait est qu’il existe une vraie spécificité allemande, capable de faire vivre la critique du système à travers son contexte culturel unique et le fait que le supporter traditionnel et chaleureux constitue un garde-fou. Néanmoins, la situation des clubs allemands est une sorte d’équilibre entre marchandisation et tradition. Le risque, si l’embourgeoisement du football se poursuit en Europe, est qu’un jour les clubs allemands devront choisir entre la compétition sur la scène internationale et la préservation du football traditionnel.



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