Suite de notre série sur la transformation du football allemand. Aujourd’hui, cap sur comment la gentrification est-elle en train de conquérir peu à peu nos voisins. Depuis quelques années, le football allemand se soumet de plus en plus aux logiques de marchandisation du football européen. Sponsors critiqués, clubs arrachés de leur territoire, supportes chassés des stades : tout n’est pas tout rose outre-Rhin.

Le stade comme lieu d’appartenance

Néanmoins, certains des effets de la marchandisation du football, sont communs à tous les pays, y compris l’Allemagne. Avec l’émergence d’une société de consommation dans toute l’Europe, l’image et la pratique du supportérisme ont radicalement changé. Toute personne ayant un léger intérêt pour le football peut devenir un fan, même si ce n’est que le temps d’un été tous les deux ans, pendant les Euros ou pendant la Coupe du monde.

Les supporters deviennent des consommateurs comme les autres, au sein de l’industrie du patriotisme festif. Dans tous les pays européens, l’accueil de compétitions internationales, comme l’Euro et la Coupe du monde, a contribué à la rénovation et à l’amélioration du confort des spectateurs dans les stades. En Allemagne, l’Allianz Arena de Munich (2005) a été le site principal de la Coupe du monde 2006 et a été l’un des sites principaux de l’Euro 2020. C’est la raison de sa rénovation.

Cependant, nous pouvons ajouter une nuance au constat clair de la marchandisation progressive des clubs de football en Europe. Cette nuance a trait au lien qui subsiste entre un club et son territoire. En Europe, il est encore difficile d’imaginer qu’un club de football puisse déménager afin de trouver des conditions de marché plus intéressantes.

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C’est le cas du football américain. Ce sport a été façonné pendant de nombreuses années par la logique commerciale. Ces dernières années, nous avons assisté à la relocalisation de deux franchises à Los Angeles (les Rams et les Chargers). Cette ville de plus de 20 millions d’habitants a longtemps boudé le sport le plus populaire des États-Unis, et à celle de la franchise historique des Oakland Raiders à Las Vegas.

Dans le football, les exemples de déterritorialisation sont beaucoup plus rares et moins extrêmes. Pour autant, nous pouvons craindre une américanisation du football. Il peut arriver qu’un changement de stade modifie l’ancrage territorial du club. En Angleterre, le West Ham FC a quitté Upton Park pour le stade olympique de Londres. Le club passe alors d’un milieu assez populaire à un milieu plus embourgeoisé.

En Allemagne, ces déplacements sont rares et se font moins pour des raisons économiques et de gentrification que pour des raisons pratiques et d’homologation de stade. Le principal exemple de mouvements de stade en Allemagne est le club TSV 1860 Munich, un club de troisième division. Ancien champion d’Allemagne, il vogue entre la deuxième et la quatrième division depuis environ 30 ans.

Le club a beaucoup bougé dans son histoire. Le club a eu trois stades principaux : le Grünwalder Stadion (ils y étaient de 1911 à 1972 puis de 2017 à aujourd’hui), le troisième stade de Munich avec une capacité d’environ 12 000 spectateurs, l’Olympistadion de 75 000 places, occupé de 1972 à 2005, et enfin l’Allianz Arena, d’une capacité d’environ 75 000 places, qu’ils ont partagé avec le Bayern Munich de 2005 à 2017.

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Seul le Grünwalder Stadion est apprécié par les supporters. Que ce soit l’Olympiastadion ou l’Allianz Arena, ces stades n’étaient pas du tout au goût des suiveurs du club. La direction voulait faire plus de profit en allant dans des stades plus grands, notamment l’Allianz Arena. Sauf que le stade était complètement déserté par de nombreux fans. Peut-être à cause des prix, mais surtout à cause d’une aversion complète. Aujourd’hui , les supporters sont très heureux d’avoir retrouvé le Grünwalder en 2017 après 12 ans à l’Allianz Arena. Un interlude qui a vu la fréquentation baisser saison après saison comme le rapporte un fanzine, le Loewen magazine.

Aujourd’hui encore, la question du stade est au centre des débats car le Grünwalder n’est pas aux normes de la DFL (pour la Bundesliga et la 2. Bundesliga) et il y a des discussions pour une rénovation du Grünwalder ou un nouveau déménagement à l’Olympiastadion par exemple. Cependant, la question du stade est très importante pour les fans. Ils ne veulent plus être déplacés dans différents stades contre leur gré, et ils font entendre leur voix aujourd’hui. Le TSV connaît un regain d’intérêt depuis son retour à Giesing, le quartier historique du club.

Football et gentrification : l’Allemagne timidement à la suite du monde

Afin de satisfaire la demande commerciale d’un spectacle dénué de violence, les instances dirigeantes du football en Europe prennent des décisions qui ont, par extension, conduit au déclin de certaines pratiques populaires du football. L’une de ces mesures est la possibilité d’interdire l’accès au stade à certains supporters.

Par ailleurs, la demande à ce sujet trouve son creuset initial dans la catastrophe de Hillsborough, en Angleterre qui a fait écho dans toute l’Europe. Encore une fois, l’Allemagne n’est pas le pays le plus sévère sur le sujet mais il y a une réelle volonté de la part de certains clubs de bannir les supporters les plus chauds et les ultras. Neuf clubs de première et deuxième division situés en Rhénanie du Nord-Westphalie ont signé un accord à la mi-septembre 2020 pour lutter contre la violence dans le football. Ce n’est pas la première fois, il y avait déjà un accord en 2015 entre trois clubs, le VfB Stuttgart, le TSG Hoffenheim et le SC Freiburg, cependant c’est un coup dur pour la plus grande région allemande.

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Cette décision fait suite à 1 615 poursuites pénales. Et 275 blessures, au cours de la saison 2018-2019. Cris racistes, insultes, banderoles humiliantes marquent encore aujourd’hui certains matches de Bundesliga et ce n’est pas du goût des clubs qui plutôt que de chercher à faire la part des choses préfèrent interdire toute agitation potentielle. Une décision judicieuse pour ceux qui ne veulent plus avoir peur d’emmener leur famille devant un spectacle et une décision totalement injuste comme pour les ultras.

Cet accord passé sans aucune consultation préconise des mesures plus souples pour la police (arrestation et interdiction de stade plus facile). Parmi les clubs, on retrouve des clubs comme le Borussia Dortmund ou le FC Schalke 04, des clubs traditionnels avec des fanbases parmi les plus importantes d’Allemagne. La judiciarisation et la standardisation des tribunes de football est l’un des marqueurs de l’évolution récente des tribunes. Evolution fortement rejetée en Allemagne.

Le football peut-il se préserver encore longtemps d’une gentrification envahissante ? Comme le prouve la réaction des fans du TSV au changement de stade ou la réaction de tous les fans allemands au TSG ou au RBL, le public allemand n’est pas avide de marchandisation du football. Les clubs allemands font face à certains dilemmes D’une part, le besoin d’argent pour rivaliser avec les autres clubs européens. D’autres part, leurs fans opposés à la marchandisation. Ces clubs sont pris entre deux chaises et favorisent certains projets de gentrification tout en en rejetant d’autres.


6 commentaires

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