La nouvelle saison de nos voisins germanophones lance à peine son compte à rebours qu’elle fait déjà pourtant parler d’elle. En coulisses, le FC Bundestag, équipe du Parlement allemand, prépare sa rentrée. Ici, même les hommes d’État peuvent se détendre sur le terrain vert, entre deux sessions parlementaires. La frontière entre football et politique est, une fois de plus, très mince, particulièrement dans le pays où l’avis du supporter, notamment grâce à la règle du 50+1, est censé être prédominant. Jusqu’où la politique s’immergera-t-elle dans le football ?

Le contexte d’un retour inattendu
L’année passée, la stupeur a frappé l’Allemagne avec le retour de l’AfD, l’Alternative pour l’Allemagne. Le 1er septembre 2024, c’est bien cet AfD qui est arrivé en tête dans la région de la Thuringe, et d’arriver près du but dans diverses autres régions. Si l’habitude de voir l’extrême-droite s’est installée ailleurs en Europe, la plaie de la Seconde Guerre mondiale est encore vive, dans pays où il semblait impensable de voir diriger un parti extérieur au cordon sanitaire. Quelques semaines auparavant, il avait déjà gagné des sièges lors du vote des Européennes. Leur montée en puissance se fait ressentir depuis leur « réintroduction » dans le paysage politique en 2019, et ce, malgré diverses polémiques.
Une « réunion » pendant laquelle des militants ouvertement identitaires et nazis imaginaient « forcer les non-allemands » à être renvoyés en Afrique du Nord. Pendant ce temps-là, la criminalité motivée par l’idéologie d’extrême droite augmente. En France, Marine Le Pen, pourtant alliée de l’AFD, a réfuté l’existence de cette réunion et exprimé son désaccord. Les Allemands n’ayant pas cédé aux appels du fascisme ont manifesté au point de lancer « la plus grande vague de protestation depuis la création de l’entité fédérale », entre janvier et juin 2023.
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À ce moment-là, plusieurs coaches ont pris la parole pour prendre position face à un retour de l’extrême-droite au pouvoir. Marco Rose, entraîneur de Leipzig à l’époque ; Timo Hübers, joueur de Cologne ou encore Christian Streich, entraîneur de Fribourg par exemple : « Les fans de football sont des citoyens, les entraîneurs de football sont des citoyens, les chefs d’entreprise sont aussi des citoyens. Tout le monde dans ce pays est appelé à s’élever et à prendre une position très claire. Alors, levez-vous, prenez une position très claire et rien d’autre. Personne ne peut plus rester assis. Chacun est responsable de lui-même. »
Premières incursions dans le football allemand, en attendant les autres ?
Ici, le football est très politique, surtout dans un pays où les clubs sont « détenus » par les propriétaires locaux, limitant l’influence de pouvoir extérieur sur les clubs. L’ancrage local est alors plus fort que dans les autres grands championnats européens. Dans les stades et sur les réseaux sociaux, des clubs comme Leipzig sont décrédibilisés et raillés par les autres supporters suite à cette différence. Ces équipes « factices », inventées et ne disposant pas de réelle base de fans, sont opposées aux valeurs allemandes habituelles. Dans ce contexte de fort attachement à son club, à ses valeurs, les prises de position sont plus courantes.
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L’année 2024 a doublement marqué l’histoire du pays. L’AfD, pour s’introduire dans le quotidien des Allemands, a cherché à s’approprier les multiplex du samedi à 15 h 30. Une idée « ingénieuse » de l’extrême-droite pour infiltrer des millions de supporters et les faire s’identifier à leur parti. Pendant les élections municipales en Rhénanie-du-nord en septembre, le parti a promu une affiche « le football en jaune et noir, le dimanche en bleu ». Un message qui rend acceptable de supporter de Dortmund la semaine, de militer pour l’AfD dans les urnes. Les dirigeants de Dortmund ont dénoncé cette campagne allant « contre les valeurs du Borussia Dortmund. »
Cette affaire ira même jusqu’au tribunal, provoquant l’incompréhension du parti d’extrême droite. Ce dernier rétorquera cyniquement que « même si l’AFD devrait perdre juridiquement, il n’en demeure pas moins que des milliers de fans de Dortmund voteront pour l’AFD le 14 septembre. » Ce lien entre couleurs iconiques et appropriation politique a d’ailleurs amené une autre polémique. Au Brésil, un maillot Nike rouge, une surprise, devait voir le jour en 2026. La Fédération, dont le président est un ami proche de Bolsonaro, a vite refusé l’idée, ne voulant pas être assimilée à la gauche de Lula.
Le FC Bundestag, la complexité de l’ouverture d’esprit
Affronter Raphaël Arnault, Jean-Philippe Tanguy ou Gabriel Attal lors d’un match de championnat de football amateur, est-ce impensable ? Pas en Allemagne. Pour les habitants de Berlin, c’est tout à fait envisageable. Le FC Bundestag, littéralement le FC Parlement, est un club de football regroupant tous les députés qui souhaitent se défouler sur le rectangle vert. L’équipe joue avec le maillot emblématique du pays et dispose même d’un site et d’un compte Instagram. La coutume dure depuis 50 ans, de mars à novembre, les mardis d’après-assemblée. L’objectif est de permettre d’entretenir une vie aux individus, de vivre ensemble, malgré les différents courants de pensée, mais aussi de donner une pause à la vie politique. Comme quoi, les sociaux-démocrates et les libéraux n’ont pas de mal à s’entendre !
La presse, comme le public, laisse, volontairement ou non, une certaine liberté à celle surnommée la « vraie » équipe nationale. L’Allemagne n’est pas la seule à faire jouer ses hommes politiques puisqu’un Championnat annuel d’Europe des parlementaires existe. Tout est parti du pays germanique avec un match intitulé « politique vs célébrité » en 1961, à des fins caritatives. Depuis, le concept est resté et les revenus générés sont toujours reversés à diverses associations. L’équipe a même été entraînée par Otto Rehagel, aux rênes du Herta Berlin de 1963 à 1966, lors de certains matches.
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Le site du FC Bundestag revendique une vision sociale-démocrate, avec un principe clair de tolérance et d’accueil de tous. Sauf l’extrême-droite. Melting-pot des sièges politiques, l’équipe ne veut pas accueillir ce parti. Il y a quelques années encore, la question n’avait pas lieu de se poser. L’AfD n’existait plus. Mais les temps changent et le parti a obtenu des sièges, et donc la possibilité d’entrer dans la Mannschaft politique. Pourtant, en 2018, le club a refusé une première fois d’accueillir les parlementaires. Certains membres du parti ont été interdits de terrain, tandis que les autres seront virés en 2024. Un paradoxe pour des partis en pleines négociations avec l’extrême-droite dans le Bundestag, mais pas sur la ligne de touche ?
La contre-offensive du FC Bundestag
Cette affaire a déclenché une nouvelle vague et s’est retrouvée dans les papiers du tribunal régional de Berlin en 2025, qui a donné raison à l’AfD. En effet, tout membre du Bundestag doit pouvoir s’inscrire dans l’association, au-delà des freins de la libre pensée. Le seul moyen de contourner cette règle serait donc de retirer le statut associatif à l’équipe. Aussitôt dit, aussitôt fait. Depuis juin 2025, les statuts du club parlementaire reconnaissent ne pas accueillir tout le monde. C’est une grosse fissure dans l’histoire du club, et, par conséquent, du Parlement. Le président du FC Bundestag, Fritz Güntzler, également membre du CDU (l’équivalent du parti d’En Marche en France) a pris la parole pour réaffirmer leur combat.
Nous sommes pour la tolérance, pour l’ouverture au monde, contre l’extrémisme. Et l’AFD incarne de plus en plus tout le contraire.
Pourtant, Fritz Güntzler reconnaît que les élus AfD, lorsqu’ils étaient présents, se montraient discrets et intégrés à l’équipe. « Dans un club de sport amateur, la politique ne devrait pas jouer de rôle », s’inquiète alors Jörn König, membre de l’AfD et ancien joueur. Il espère pouvoir revêtir le maillot de l’équipe nationale un jour, malgré les différents politiques. Pour lui, le FC Bundestag devrait s’inscrire dans cette dynamique. Dans son coin, le tribunal de Berlin juge cette mesure anti-démocratique.
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Certes, l’extrême droite ne foulera pas les pelouses cette saison, mais son jeu continuera à se développer. Ses électeurs se convaincront d’avoir raison et d’être du bon côté car « incompris » par les politiques qui les excluent du schéma de jeu. La combattre serait-il plus judicieux ? En l’attente des résultats des élections municipales en septembre 2025, la politique allemande devra choisir entre oser défier l’extrême-droite, risquer de les accepter dans le vestiaire, ou continuer à faire semblant que le problème n’existe pas.
