Fin novembre 2022. La Warnow est embrumée. Les berges, couvertes des premières neiges, cachent assez bien l’ardeur que les rues émanent pour le club de football local. Dans un pays où le sport est profondément ancré, le football a décidé de dominer les débats dans la ville de Rostock. Le club de handball, en deuxième division allemande, et le club de basket, l’un des meilleurs du pays et actuellement huitième de la Basketball-Bundesliga, ne sont pas aussi présents dans les cœurs. Le FC Hansa Rostock, qui a traversé le XXe siècle allemand avec de nombreux changements, est l’un des symboles du fossé séparant, encore aujourd’hui, l’Ouest de l’Est.

Considéré comme un vestige du football sous la RDA et patrimoine du « supporteurisme » allemand, le Hansa attise les cœurs et les chants dans une ville le portant à bout de bras. De l’Ostseestadion à la poubelle de l’Universitätplatz en centre-ville, le logo du club dépasse largement le carré vert.
Rostock, une ville hanséatique tombée dans l’ombre
Ville hanséatique, ce qui donne d’ailleurs son nom au futur club de football, Rostock est situé dans l’embouchure de la Warnow, qui se jette dans la mer Baltique. Ville profitant des relations entre la Norvège et la Poméranie occidentale, le port connaît une régression après un incendie ravageant la majeure partie de la ville en 1677. Le passé hanséatique, qui apporte richesse et instruction, avec la création de la première université dans l’espace baltique en 1419, disparaît pour faire place à un port au centre des convoitises et perdant petit à petit de son influence. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la ville renaît grâce à l’industrialisation et à l’apport des campagnes. La culture du blé, qui est le principal produit exporté au début du siècle, laisse son rôle moteur à partir de 1850 à la construction navale.
La ville de Rostock est le lieu de construction du premier vapeur allemand à hélice et connaît une croissance démographique importante. La ville vit alors de l’industrie. Elle connaît un afflux de populations modestes travaillant pour deux corps de métier, à savoir ouvrier naval ou brasseur chez « Mahn und Ohlerich », qui est encore aujourd’hui la bière étudiante servie dans les bars de la Vorstadt. L’industrie aéronautique se développe après la Première guerre mondiale en aval de la Warnow, à Marienehe et Warnemünde, et cause les salves de bombardiers alliés qui détruisent l’ensemble ou presque de la ville en 1942 et 1945.
L’adoption d’un club sur la Baltique
La guerre nourrit l’économie quand la paix s’installe ; Rostock n’y fait pas exception. La construction de nouveaux secteurs d’habitation et d’un nouveau port sur la Baltique, en aval de Rostock, attire toujours les habitants des campagnes à rejoindre la ville. C’est dans ces années de reconstruction que se produit une délocalisation sportive mais plus largement politique. Comme les SuperSonics de Seattle devenant le Thunder d’Oklahoma City en 2008, le Lauterer SV Viktoria devient le SC Empor Rostock. Cinquante-quatre ans plus tôt. L’ancien club de la ville saxonne de Lauter est délocalisé dans une ville largement mise en avant par la RDA en novembre 1954, à plus de 500 kilomètres et cinq heures de Trabant.
1955. Le club fraîchement installé dans la ville baltique et nommé SC Empor Rostock atteint la finale de coupe de RDA. Il perd face à Wismut Karl-Marx-Stadt après prolongation (3-2). Le club reproduit cette performance quatre fois ensuite en 1957, 1960, 1967 et 1987 sans jamais remporter le trophée. Club de seconde zone en « DDR Oberliga », l’équivalent de la Bundesliga en RDA, le club atteint quasiment les 800 matchs en 30 saisons sans jamais gagner le titre de champion. Dans les premières années suivant l’euphorie de la délocalisation, l’Empor Rostock finit deuxième en 1955 puis sur trois saisons d’affilée de 1962 à 1964. Le club omnisport se divise et la section football devient alors le FC Hansa Rostock en 1965. Le changement n’apporte pas les résultats et la saison 1967/1968 est encore terminée sur la deuxième marche du podium.
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La ville connaît le passage de grands noms dans ces années. Notamment celui de Joachim Streich, le « Gerd Müller de l’Est ». Il commence à régaler le public de Rostock de 1969 à 1975 en participant à 163 matchs sous le maillot du Hansa Rostock et en inscrivant 68 buts avant de partir chez le grand club de Magdebourg. Le nom de Gerd Kische, solide défenseur mesurant 1,77 mètres, ou encore celui de Jürgen Heinsch, gardien emblématique des années 60 du club, raisonnent encore comme les notes d’un passé frustrant. Même si la ville a adopté ce club, le football ne vit pas de belles années après les années 70. Remontant en Oberliga seulement 1987, le club connaît des années grises dans les années 80 en seconde division.
Seulement, une saison va tout changer et concorde terriblement avec le changement des années 90. Le club remporte triomphalement le championnat de RDA et s’offre aussi leur première Pokal au bout de la saison 1990-1991. Emmené par Uwe Reinders, le Hansa crée la surprise en terminant devant le champion de la saison précédente, le SG Dynamo Dresden, et en atteignant la Coupe des clubs champions. Le club s’assure alors une place inattendue pour la nouvelle Bundesliga, qui est lancée après l’officialisation de la réunification allemande en 1991. C’est à ce moment-là que le Hansa Rostock va représenter le fossé entre la RDA et la RFA.
Le Hansa Rostock, un club résistant contre vents et marées à l’extinction
La première saison du Hansa Rostock, qualifié pour cette saison unique dans l’histoire de la Bundesliga à vingt clubs et quatre descentes, est à l’image de la ville. Le club hanséate commence tambours battants le championnat en occupant la place de leader pendant quelques journées. Avant de glisser et de terminer à la 18e place, synonyme de descente en 2. Bundesliga. La ville connaît un déclin, à l’image de l’ensemble des Länder de l’ex-RDA, marqué notamment par les émeutes pogrom à l’encontre de foyers vietnamiens dans le quartier de Lichtenhagen du 22 au 26 août 1992.
Remontant en Bundesliga en 1995, le Hansa devient le dernier représentant de la DDR-Oberliga dans la plus haute chambre du football allemand. Et le club va forger son image sur cette résistance à l’usure du temps. Même mieux encore, le club fait son meilleur classement avec une sixième place obtenue, à seulement un point du Hamburger SV pour une place en Coupe UEFA, et en tenant en échec le Bayern à domicile et en gagnant en Bavière sur le score de 1-0. Le Hansa galère la saison d’après, en réussissant à se maintenir à une 15e place alors qu’ils occupent la dernière place en fin de première partie de saison.
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Le club connaît un retour en Bundesliga en dent de scie et finit la saison suivante à la 6e place, devant le Werder Bremen, le HSV ou encore le BVB Dortmund. Et cela se confirme encore avec une dramaturgie folle en 1998, à la dernière journée, lors de laquelle le Hansa se maintient dans les dernières minutes de la saison sur le terrain de Bochum avec une victoire à l’arrache (3-2), à l’image du club. Guerrier, le public local s’identifie à cette équipe qui finit encore une fois à une quinzième place, synonyme de maintien in extremis lors de la saison 1999-2000.
L’entrée dans le nouveau millénaire est plus calme avec une 12e place (2000-2001) puis un maintien assuré avant la dernière journée en 2002, en battant le 1.FC Sankt Pauli, l’ennemi, à la maison et à Hambourg sur le plus petit des scores. Cela suffit au bonheur d’une région connaissant de grandes difficultés : le chômage atteint les 22,1 % en 2004, alors que la zone euro est à 9,3 %. Treizième en 2003 puis neuvième en 2004, le club se maintient depuis presque dix ans et semble se stabiliser en première division. Seulement, la saison 2004-2005 sonne le glas du lent déclin. Le Hansa occupe dès le mois d’octobre le bas du classement et ne le quitte pas jusqu’en mai.
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La descente en 2. Bundesliga est dure et le club se maintient malgré une défaite à la maison, face à un autre club de l’Est, le SG Dynamo Dresden, qui descend en Regionalliga. Remontant la saison d’après au terme de la dernière journée, le Hansa Rostock connaît sa dernière saison en Bundesliga en 2007-2008. Arrivant à tenir la course au maintien, le club coule lors des huit dernières journées et terminent l’acte avec 30 points, comme en 2005. C’est le début des années noires.
Rostock, la lente descente et le renouveau actuel
La saison 2008-2009 se conclut à la 13e place de la 2. Buli puis celle d’après est une catastrophe. Le club termine l’acte à une seizième place décevante alors que l’ennemi juré de Sankt Pauli accède à la première division en gagnant au Ostseestadion de Rostock (0-2) puis au Millerntor (2-0). La goutte de trop arrive avec la défaite lors de la Relegation face au club bavarois d’Ingolstadt, club plastique créé en 2004, qui remporte la double confrontation face au vestige du football est-allemand. La première descente en 3. Liga est suivie d’une remontée express dès la saison suivante en finissant derrière l’Eintracht Braunschweig.
Mais la résurrection tourne au supplice en Bundesliga : le Hansa Rostock termine dernier du championnat avec la pire défense (63 buts). Et deux défaites face au FC Sankt Pauli. Le calice jusqu’à la lie se poursuit en 3. Bundesliga, où les Hanseaten restent dix saisons, avec des bas puis des hauts. Au final, le club remonte à la fin de la saison 2020-2021 en compagnie du SG Dynamo Dresden, pour le plus grand bonheur d’un public « taré » et souvent « borderline », dirons-nous. La première saison en « Zweite » se conclut sans jamais occuper une place de relégable et avec une victoire à domicile contre le FC Sankt Pauli. La ville connaît maintenant les joies des Konferenz de 13h30 le dimanche.
Actuellement le Hansa Rostock est à une belle neuvième place. Une position utopique, à seulement quatre points de la zone de relégation et douze d’une montée en Bundesliga. Pour autant, la ville n’a jamais lâché son club mais les difficultés locales déteignent sur le club.
Hansa Rostock, un club populaire pour des actions d’extrême droite
Derrière la résistance d’un club à l’usure du temps, se cache une image entachée depuis les événements cités plus haut des émeutes de Rostock en 1992. A l’occasion d’un match les opposant au FC Sankt Pauli six mois plus tard, 400 néonazis et hooligans tentent de pénétrer dans le « Gästeblock » du club hambourgeois, connu pour sa scène de supporters socialistes. L’opposition est violente et se solde par de nombreuses arrestations.
Depuis ce jour, le match opposant les deux équipes a été repris de manière politique. Il oppose une scène de gauche contre une d’extrême droite. Ainsi, de nombreuses personnes ne se revendiquant ni pour le Hansa ni pour le FCSP viennent participer de manière violente aux rencontres. Le problème conséquent de cette confrontation est l’image négative que le club a subi à cause des événements. Malgré un calme retrouvé, le club décide de cesser tout lien avec le Suptras Rostock. Malgré ces mesures, l’Hansa Rostock a continué à subir les excès de certains supporters. Ces derniers envoient un feu d’artifice sur le bloc des fans du Sankt Pauli lors de la saison 2011-2012, entraînant la fin du sponsoring de Veolia au terme de la saison.
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Le club tente depuis de s’éloigner de cette image d’extrême droite. Il participe notamment à la campagne « Kein Ort für Neonazis » (pas de place pour les néonazis). En vain, tant la scène est puissante. La dernière en date est la confrontation face au Hamburger SV la saison passée et une bâche faisant référence aux événements de Lichtenbergen. Bref, la scène des fans du Hansa est bien terne depuis l’histoire des émeutes.
À Rostock, un renouveau et un rapport supporter-club exceptionnel
Aujourd’hui, le club peut pourtant compter, plus que tout club en Allemagne, sur un public renaissant et fidèle comme j’en ai rarement vu. Depuis mon arrivée en cette ville début octobre, j’ai croisé de nombreuses personnes lors des premières fraîcheurs de l’année avec un bonnet ou des écharpes aux couleurs du Hansa Rostock. Pas plus tard qu’hier, une personne en fauteuil roulant se vantaient de ses roues 100% Hansa Rostock. Tout cela en mangeant une Bratwürst.
La ville est stickée de partout. De Warnemünde à Rostock sur les lampadaires, les arrêts de bus, les poubelles et même sur des enseignes de coiffeur. La ville vit entièrement pour son club et ses bâtiments aussi. La Saarplatz arbore fièrement un tag aux couleurs du Hansa, tandis que chaque compteur électrique extérieur est tagué de bleu, blanc et rouge. Les supporters ont peint une toile étendue le long de la Warnow. De plus, ils en sont même les mécènes, en vidant l’entièreté de la boutique en ligne pour soutenir le club face à la crise du Covid-19, qui a été le clos de dix années de difficultés financières.
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Cette ville vit pour ce club et ceci, les Allemands le reconnaissent. Quand on évoque la Bundesliga parfaite à leurs yeux, le Hansa a bien souvent sa place parmi les 18 nominés. Il n’y a plus qu’à s’ancrer dans le football allemand de haut niveau et de chercher à accrocher, pourquoi pas, un rêve de Bundesliga. Le périple du club s’annonce beau et les membres à bord donneront de leur âme pour arriver à bon port.
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