C’est à Bologne que j’ai eu la chance de vivre cette année spéciale de l’intérieur, en Erasmus. Le Calcio italien aura captivé l’Europe en cette saison 2022-2023 avec le derby de la Madonnina en demi-finale de la Ligue des Champions et le premier scudetto pour Naples après 33 ans d’attente.

Bologne est la capitale de l’Emilie-Romagne, dans le Nord de la Botte. Il s’agit de la deuxième région la plus riche d’Italie après la Lombardie. Si la tendance politique du Nord est plutôt le vote à droite, Bologne a conservé son héritage communiste. Ce n’est pas pour rien que son surnom est « Bologna la Rossa« . Lorsque le parti postfasciste « Fratelli d’Italia » a remporté les élections législatives en septembre 2022, une marionnette à l’effigie de Giorgia Meloni a été pendue par les pieds en bas des deux tours. Une façon de souhaiter le bienvenu à celle qui aime tant le Duce.

Bologne
Les deux tours jumelles de Bologne : Garisenda à gauche, Asinelli à droite

Beaucoup s’accordent à dire que Bologne est la meilleure ville étudiante du pays, juste devant Padoue. Et pour cause, la première université du monde occidental a été fondée à Bologne en 1088. De plus, sur les quelques 400.000 habitants de la ville, environ 100.000 sont étudiants. En 2021, l’Union Européenne a même désigné Bologne comme « Capitale européenne de la Culture ».

Dans chaque ville italienne, le football est de loin le sport le plus populaire. Or, à Bologne on se déplace tout autant pour voir du Calcio que du Basket-ball. A tel point que l’on appelle la ville « Basket city ». Le Virtus Bologna compte 15 titres de champion d’Italie et s’illustre même au niveau européen avec la victoire de l’EuroCoupe en 2022. Le deuxième club de la ville, le Fortitudo Bologna, a connu sa période faste au début des années 2000. Actuellement, il évolue en deuxième division…

J’ai mis un certain temps avant de pouvoir apprécier l’ambiance du stade Renato Dall’Ara. Et pour cause, pour acheter des tickets, je devais me rendre à l’office du tourisme. Parfois, il était possible d’en acheter un mois à l’avance, et d’autres fois (notamment pour les gros matchs), cela était possible qu’une petite semaine avant la rencontre. Il fallait donc être très réactif. D’autant plus qu’une prévente s’étalant sur deux jours était réservée aux personnes propriétaires d’un logement à Bologne.

Rappelons à ce sujet que plusieurs logements secondaires ont été squattées l’an dernier par des étudiants pour protester contre la crise du logement qui persiste dans « la Ville Rouge ». Il est déjà complexe d’être locataire à Bologne, alors propriétaire… J’ai dû patienter pour constater bien souvent que les places abordables sont prises d’assaut. Lorsque le grand public peut enfin prendre un billet, il faut bien souvent payer au moins cinquante euros.

La Torre di Maratona

Le 11 mars, j’ai enfin pu me rendre au stade pour aller voir la Lazio. J’étais dans la Curva San Luca, juste à côté des supporters Laziali. Connus pour leur tendance fasciste, j’ai cru apercevoir des signes de la main qui rappelaient étrangement une Allemagne passée. En ce qui concerne le rectangle vert, les hommes de Maurizio Sarri faisaient une excellente saison et venaient tout juste de battre le Napoli lorsqu’ils sont arrivés à Bologne. La Lazio arrivera finalement deuxième du championnat. Ce fut comme attendu un gros combat tactique entre les deux coachs italiens qui s’est soldé sur un intéressant 0-0. La fin du match s’accompagne du grand classique « L’anno che verrà » de Lucio Dalla. Tous les italiens connaissent cette musique qui passe en boucle durant les fêtes de fin d’année.

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Dalla est né à Bologne et y a vécu durant la majorité de sa vie. Je vivais juste à côté de là où il habitait, proche de la Piazza Maggiore (place centrale de la ville). C’était un grand tifoso du Bologna FC qui ne ratait pas une rencontre au stade. Voilà pourquoi on lui rend hommage à chaque fin de match. Paradoxalement, la « star » du club, celui que tout le monde veut voir et dont tout le monde parle, ce n’est pas un joueur mais l’entraîneur. Thiago Motta, c’est 30 sélections avec la Squadra Azzurra, 18 titres nationaux avec le PSG, 3 avec le Barça et avec l’Inter ; enfin, last but not least, deux Ligue des Champions (en 2006 avec Barcelone puis en 2010 avec l’Inter).

Son palmarès parle pour lui. Malgré ce que l’on pourrait penser, c’est un homme très accessible. La première fois que je l’ai vu, ce n’était pas dans un stade. J’étais en retard pour aller voir la finale France-Argentine. Je marchais donc d’un pas rapide vers le bar où tous les étudiants Erasmus se rejoignent. Sur le chemin, j’ai rencontré un homme en train de jouer avec ses filles dans une petite rue proche du centre-ville. J’étais vraiment seul dans cette rue avec lui et sa famille.

Je suis resté figé quelques secondes à le fixer pour identifier cet homme dont j’étais sûr d’avoir déjà vu le visage. C’était Thiago Motta avec ses enfants et sa femme. J’ai vu à son regard qu’il ne souhaitait pas être importuné. J’ai donc simplement dit « Salve Thiago » puis je suis parti voir le match. Je l’ai recroisé plusieurs fois en ville, tantôt en famille, tantôt avec un ami.

L’italo-brésilien (il est né dans l’Etat de São Paulo) a commencé sa carrière d’entraîneur dès qu’il a pris sa retraite en tant que joueur en 2018.  Il a fait le choix de rester au PSG en devenant le coach des u19. Lors d’une interview à Paris, il a mentionné son dispositif atypique : le fameux 2-7-2. En réalité, il jouait avec deux joueurs sur le couloir gauche, sept dans l’axe et deux à droite. Mais ce qui importe le plus dans cette déclaration, c’est son sous-entendu sur la position de son gardien : il jouerait presque comme un milieu de terrain.

Or, un portier haut permet de tuer le pressing adverse et même de créer du surnombre si une passe est suffisamment précise pour casser une ou plusieurs lignes. Quelques années plus tard, sa philosophie tactique n’a pas tant évolué. Thiago Motta arrive le 12 septembre 2022 à Bologne dans un contexte pesant.

Siniša Mihajlovic, atteint d’une leucémie, a été contraint de quitter son poste. La maladie aura raison de lui en décembre. La légende serbe était en poste depuis 2019. Il a installé Bologne dans le ventre mou du championnat (12ème en 2021 et 13ème en 2022).Dès son arrivée, il décide de laisser tomber le 3-5-2 de son prédécesseur pour installer un offensif 4-2-3-1. Il aime avoir le ballon (6e équipe avec la moyenne de possession la plus élevée avec Bologne, 55% lors de la saison 2022-2023) en s’appuyant sur un gardien et des défenseurs à l’aise techniquement pour ensuite concentrer sa possession dans l’axe.

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Avec Bologne, Motta demande à ses joueurs de jouer entre les lignes et d’accélérer en attaquant le cœur du jeu avec des joueurs vifs faisant des courses vers l’avant et des passes en une touche. Cela permet de prendre par surprise l’adversaire, qui, bien souvent va se découvrir sur les côtés pour défendre face au surnombre axial. Il n’y a plus qu’à aller trouver les ailiers, laissés libres, pour se procurer de dangereuses situations. Mais au démarrage, tout ne passe pas comme prévu. Après cinq journées, Bologne patine. Les rossoblù n’ont pas réussi à gagner un seul match et pointe à la 16ème place du classement. Un peu moins d’un mois après l’arrivée de Motta, une vingtaine de tifosi bolonais ont décidé de faire irruption au centre d’entraînement Nicolò Galli.

Furieux contre certains joueurs qu’ils ne jugeaient pas assez impliqués, ils sont repartis la queue entre les jambes. Le milieu de terrain chilien Gary Medel a même dû distribuer quelques marrons. Bologne clôture finalement la saison 2022-2023 à une encourageante 9ème place. Il leur aura manqué d’un peu d’essence dans le sprint final pour aller accrocher une place européenne. Fun fact : La Fiorentina (le pire ennemi de Bologne) s’est qualifiée en Ligue Europa Conférence en finissant 8ème et deux points devant les hommes de Motta alors que la Viola s’est incliné à domicile et à l’extérieur lors du « derby des Apennins » (nom de la chaine de montagnes qui sépare les deux villes).

Le mois de mai aura été exceptionnel pour moi. Il s’agit du mois où nous, les étudiants bolonais, sommes censés travailler sur nos examens qui arrivent à la fin du mois et en juin. Ayant relativement peu à réviser, j’ai pris part à un voyage Erasmus à Naples. Je suis arrivé le matin du 5 mai. Ce jour restera gravé à jamais dans l’histoire du Napoli. Avec leur match nul 1-1 face à l’Udinese, ils ont officiellement remporté leur troisième scudetto. J’ai eu une chance assez folle de me retrouver là, au milieu des Ciro et des Gennaro. Avec mon maillot floqué Kvaratskhelia 77, j’étais l’un des leurs.

Des enfants de moins de dix ans jetaient des pétards dans tous les sens, y compris à mes pieds et j’ai bien failli me faire renverser une dizaine de fois par des Vespa mais peu importe. Que faire face au Vésuve en éruption si ce n’est l’admirer ?

Célébration du troisième scudetto à Naples.

Quasiment un mois plus tard, Naples se déplaçait à Bologne. Le MVP et le meilleur buteur de la saison, Kvara et Osimhen, étaient devant moi. Je me trouvais pile en dessous de la fameuse Torre di Maratona en plein centre de la tribune opposée. Haute de 42 mètres, elle surplombe tout le stade. Ce fut une partie spectaculaire avec une première mi-temps où Osimhen a marqué à deux reprises. Mais l’équipe de la Ville Rouge est capable de renverser un scénario défavorable comme en témoignent les 20 points obtenus en étant menée au score la saison passée, plus que toute autre équipe de Série A. Effectivement, Bologne est revenu à égalité en fin de match et a même cru marquer le but de la victoire au bout du temps additionnel, mais un hors-jeu a été signalé.

Bologne
Kvaratskhelia et Osimhen au Stadio Renato Dall’Ara le 28 mai 2023. Match nul 2-2

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Contrairement à moi, qui suis retrouné en France après 9 mois passés à Bologne, Thiago Motta est resté. Mais il y a de grandes chances pour qu’il prenne la tête d’un cador italien à l’issue de cette saison. La progression exponentielle du club depuis l’arrivée de Motta sur le banc ne laisse pas insensible la Juve et les deux équipes de Milan, qui ont déjà commencé à se renseigner pour 2024. Même s’il s’agit sans doute de la dernière saison de Motta avec les rossoblù, cela restera un grand honneur pour moi d’avoir vu les prémisses de son éclosion. Pour que cette idylle se termine sans regret, il lui faudra réussir à mener son équipe en Europe… 24 ans après leur dernière participation.


Gael Henanff

Je m'appelle Gaël. A défaut d'être devenu un grand joueur, j'écris sur ce magnifique sport qu'est le football. Je suis en troisième année de philosophie et de journalisme à l'académie de l'ESJ lilloise. En ce moment je me balade en Italie, pour un an d'Erasmus.

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