Depuis quelques années, les groundhoppers bousculent la population des stades. Les billets sont de plus en plus chers et éliminent d’office des supporters moins aisés, eux qui étaient majoritaires fut un temps. À la place, se développe un tourisme du stade, qui impacte la typologie des personnes qui s’y rendent, et voit émerger cette nouvelle vague de supporters : les groundhoppers. Présents en France à plus grande échelle depuis quelques années, comment ce nouveau mouvement a-t-il gagné en popularité auprès des fans de football ?

La genèse d’une séparation
En remontant l’histoire, les premiers déplacements de supporters pour des matches de leurs équipes à l’extérieur pourrait se situer autour des années 1960. Les fans prennent alors leurs habitudes tous ensemble, avec le bus, pour voir leur équipe. Dans les années 1970 et 1980, les violences gangrène le football anglais. L’essor du groundhopping provient d’une fracture entre supporters et leurs clubs.
La brutalité des hooligans, les incidents du Heysel et de Hillsborough et la politique répressive du gouvernement de Margaret Thatcher ont fait changer drastiquement les stades et donc par la même occasion, ont fait drastiquement augmenter les prix des billets. En conséquence, les supporters, majoritairement issus du milieu ouvrier, se retrouvent exclus des stades et de leurs clubs. Cette fracture s’élargit lorsque la Football League First Division devient la Premier League. L’accord sur les droits télé signé avec BSkyB permet d’injecter toujours plus d’argent dans les clubs anglais. Les stades se gentrifient de plus en plus, ramenant non seulement les meilleurs joueurs de l’étranger, mais également de très nombreux supporters venus de loin, remplaçant petit à petit les fans locaux.
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Ces derniers ne se reconnaissent plus dans leurs clubs, devenus ultracapitalistes, et forment de nouveaux groupes de supporters, loin de la Premier League. Certains vont soutenir des clubs plus proches de chez eux, ou vont même créer des clubs dissidents, tels que le FC United of Manchester. L’ambiance à Plymouth Argyle, Portsmouth et Derby County devient plus intéressante que St James Park ou Anfield. Les supporters se détournent des stars. Exit les Roy Keane, Alan Shearer et Thierry Henry. Et le tout est poussé par de nombreux forums ou des Fanzines tels que « When Saturday Comes » au début des années 2000. Des expériences partagées entre fans de football qui voulaient retrouver l’éthos du sport qu’ils aiment : le sens de communauté et de communion autour d’un match et d’une (ou plusieurs) bières.
Impartialité, objectif ou illusion ?
Depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Les groundhoppers sont plus nombreux. À force de faire des tours de stades, ce sentent-ils plus proches de ces équipes qui, en principe, apportent peu aux groundhoppers ? Nos invités n’ont pas tous le même avis sur la question. D’un côté, il y a ceux qui sont supporters de l’équipe locale, comme Matt Walker, auteur de Europe United, qui n’hésite pas à écrire ses observations et les compositions des équipes sur son carnet, idéal pour démarrer une conversation avec les locaux. Kevin explique qu’il a tendance à avoir plus d’affect pour les personnes avec qui il est dans le stade, bien qu’il démarre le match impartial.
Killian rentre plus en profondeur dans ce débat. Il sent encore la boule au ventre lorsqu’il va au Vélodrome ou voir son club de cœur, l’OM, en déplacement. Supporter et stressé, il est là pour un bon résultat. Et a besoin de faire partie de l’ambiance.
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« Dans le cas d’un voyage de groundhopping, je suis là pour découvrir les gens sur site, pour vivre le match à travers eux, » dit-il. Il regarde les autres autour de lui au stade et vit le match à travers eux et leurs émotions, créant une vraie distinction. Son amour de l’OM s’est même accentué à force de faire des matchs à l’étranger où il n’a pas de parti pris, ce qui lui permet d’être à fond dans son club quand il revoit Marseille jouer. Killian déduit quand même que dès le coup de sifflet du début du match, il a déjà gagné, son expérience de groundhopping est déjà réussie. Quel que soit le score. Il suit tout de même les résultats des équipes qu’il a visité, notamment Sheffield Wednesday qui se battait contre la relégation, avant de se sauver en toute fin de saison.
De l’autre, certains sont catégoriques. « On ne peut être supporter que d’un seul club, et le mien, c’est le Servette FC » explique Nico Puchat, qui partage ses nombreuses expériences de groundhopping sur son compte X @NicoGroundhopper. Il a tout de même des affinités avec l’AS Saint-Etienne et le Dynamo Dresden, deux équipes qu’il a visité plusieurs fois. « J’ai fait quelques matchs en parcage pour le Dynamo, donc je me retrouve en position hybride de ‘pas tout à fait groundhopper’, mais ‘pas tout à fait fan non plus’. Cela démontre que comme pour tout, il n’y a pas de vérité absolue, » ajoute Nico. À nouveau, chacun ses affinités. Alors, les groundhoppers remplacent-ils les ultras et les supporters locaux au stade ?
Groundhoppers, quelle place au stade ?
Depuis l’émergence du mouvement, le groundhopping fait quelque peu grincer des dents. Les ultras sont souvent opposés aux personnes venues de l’extérieur, surtout ceux qui viennent s’afficher avec eux. De nombreux stickers « groundhoppers not welcome » fleurissent autour des stades. Notamment au stade du Lokomotiv Sofia, où les ultras font campagne pour ne pas être remplacés. Comment allier ce nouveau mouvement, qui en majorité est encore mené par des personnes bienveillantes qui ne veulent pas impacter l’identité locale, et donc les ultras et supporters locaux qui portent l’histoire et l’identité de leur club depuis des générations ?
« Le groundhopping, c’est marginal dans une affluence de matchs. Le record d’enregistrement Futbology c’est 1 200 personnes, sur 80 000 places à Dortmund. Avec parmi eux des supporters du BVB qui ne prenaient pas la place de personnes plus méritantes. C’est 1 % de neutres dans un stade, maximum, » explique Raphaël de Destination Foot. Il est évidemment difficile de mesurer exactement les chiffres exacts, pas tout le monde utilise Futbology, mais il est clair que c’est encore une minorité dans un stade. Bien sûr, dans une certaine mesure, des stades ont déjà été grandement affectés par l’arrivée de nombreux touristes. C’est le cas du Camp Nou ou de nombreux stades anglais, fortement impactés par les prix trop hauts pour les locaux.
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Nul doute cependant que ces personnes ne font que prendre des places disponibles, que les locaux n’achètent pas. « Je suis plutôt de l’école ‘si j’ai eu ma place légalement (par exemple je suis membre ou le match est en vente libre), je ne prends pas la place de personnes plus déterminées que moi, » explique Raphaël. C’est évidemment la loi du plus fort, mais celle aussi du plus organisé sur les marchés légaux. Ceci est certainement le cas dans les tribunes latérales. Nico explique qu’il y a certains codes à respecter lorsque l’on prend son billet. « Une tribune ultra n’est pas faite pour les groundhoppers, un parcage encore moins. Il y a généralement quatre tribunes dans un stade, plus un parcage visiteurs, soit cinq secteurs différents : dans deux d’entre eux, les groundhoppers risquent de ne pas être les bienvenus. »
Il ajoute que si l’on pique une place d’un fidèle du club, il ne faut pas s’étonner que notre présence dérange. D’ailleurs, il pense que c’est même bête dans la tribune la plus animée si l’on va découvrir ces stades pour l’ambiance : « comment profiter du spectacle (visuel ou sonore) si tu es dans la tribune dont il émane ? » Une fois en tribune latérale, Romain soutient un maximum l’équipe à domicile. Il souligne cependant que bien qu’un groundhopper ne dénature pas l’atmosphère d’un stade si le stade n’est pas complet, il est tout de même important de connaître les mœurs et coutumes avant d’y aller pour pleinement vivre le match, tout en apportant quelque chose à l’ambiance. « Je ne pense pas qu’il faille obligatoirement être/avoir été un ultra pour faire du groundhopping mais pratiquer ce loisir en n’étant pas conscient du mode de fonctionnement d’un stade me dérange un peu, » explique-t-il.
Se renseigner pour respecter
D’où l’importance d’avoir une certaine intelligence relationnelle, connaître la culture du stade et du club que l’on visite, tout en faisant son maximum pour s’immerger dans la section du stade où l’on se situe. On peut même apporter beaucoup à un stade. « Cela arrange les fans de penser que c’est la faute des touristes quand l’ambiance est mauvaise. Mais, ils n’empêchent pas les milliers d’autres spectateurs de s’organiser pour mettre l’ambiance. Parfois, les groundhoppers seront même plus enjoués qu’un spectateur ordinaire, » défend même Romain. Le plus important c’est que le groundhopper se sente lui-même à sa place dit Raphaël, qui insiste que certains vont jouer le jeu et mettre l’ambiance en tribune, mais la plupart vont en latérale, d’autant « qu’on va au stade plutôt pour admirer les ultras de l’extérieur, et pas pour les infiltrer, » ajoute Raphaël.
À l’inverse, d’autres préfèrent être pleinement en immersion avec les fans les plus fervents. « On essaye toujours d’avoir des tickets avec les supporters qui sont là régulièrement, plutôt qu’être assis avec les groundhoppers. Chose que peu de groundhoppers font il me semble, » explique Kevin. Une fois qu’il a pu discuter avec les personnes autour de lui et compris le rôle social du club et l’importance de ce groupe au club, il n’hésite pas à se joindre aux chants. Il souligne tout de même que l’intégration est plus évidente quand il voyage seul, plutôt qu’avec ses amis. Les groupes d’ultras sont plus réceptifs aux individus, au contraire d’un large groupe.
Kevin analyse également un phénomène plus large. La Premier League et maintenant La Liga recherchent les fans venus en vacances qui vont vivre une seule expérience au stade et donc peuvent se permettre de payer un plus gros prix au niveau des billets et du merchandising à la boutique.
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Ces derniers sont négativement vus par les supporters historiques et impactent forcément l’ambiance, et cela crée de la friction entre les locaux et ces visiteurs. Au contraire, lors des matchs en dehors du Big 5 européens, Kevin a rencontré beaucoup plus de sympathie des locaux, qui sont ravis de montrer leurs clubs et leurs histoires. « Ces groundhoppers ne voient pas les stades comme une attraction ou un manège, et montrent plus de respect pour les locaux, » ajoute-il. En prenant un peu de recul, Killian comprend tout de même tout à fait l’apparition des stickers à l’encontre des groundhoppers, et voit bien qu’il y a une balance à trouver dans la promotion du mouvement.
« On va perdre le côté local et ce qui fait la particularité de chacun. J’ai beau dire que j’ai adoré cette ambiance-là, mais c’est très égoïste car l’ambiance sera un peu affectée s’il y a beaucoup plus de mecs comme moi au stade, » explique Killian. Il faut donc valoriser les matchs où il y a de la place ou des matchs amicaux, même si Killian comprend tout à fait que l’on valorise les gros derbies, où l’ambiance sera certainement meilleure. « Il faut donc jongler tout cela, sans prendre la place de quelqu’un, » ajoute-il.
Et l’écologie dans tout ça ?
Depuis l’avènement du voyage low-cost et des voyages d’un week-end, avec deux trajets en avions en l’espace de deux à quatre jours, le monde scientifique et les ONG luttant en faveur de la protection de la planète se sont révoltés. Augmentation des températures chaque année, répétition des canicules (et pas seulement l’été) et un dérèglement climatique tout au long de l’année. Autant de maux qui se multiplient aujourd’hui. Ce débat-là ne semble pas (encore) influer le monde du groundhopping. Malgré cela, nos intervenants soient au courant du sujet. La plupart essayent de se battre pour l’écologie tout au long de l’année, en essayant de décarboner leurs voyages de groundhopping.
« Je ne pense pas qu’on soit encore dans une démarche très développée de groundhopping écologique. Mais je sais que sur le Discord, il y a de l’entraide pour le covoiturage lorsqu’on se déplace sur des villes d’Europe de l’Est. Pour ma part, je suis un énorme utilisateur de Flixbus avec les trajets de nuit (de Lyon jusqu’à Munich, Barcelone, Milan etc.) pour les trajets solos, » explique Romain d’Ostadium. On se doute que les problèmes logistiques sont encourus lorsqu’on essaye d’être plus responsable sur ces voyages. Killian explique donc que parfois, on peut réfléchir à faire quelques aventures en moins, pour jouer son rôle dans l’engagement écologique. Nico souligne alors que les groundhoppers sont certes responsables en partie de ces impacts écologiques, mais qu’il y a « bien d’autres catégories sur lesquelles on pourrait taper d’abord. »
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Raphaël quand à lui est bien conscient du rôle que joue sa page dans le choix de transports. Il met donc en avant le déplacement par trains dès que possible. Il ne se considère cependant pas comme militant sur le sujet et priorise surtout les économies et la logistique. De leur côté, Matt et Kevin sont d’accord sur le fait de rester plus longtemps que le simple match, rester sur place pour plusieurs matches. Cela limite non seulement les allers-retours courts, mais permet également d’avoir un impact économique plus grand.
« Le pire contre argument est de dire que ce vol aurait décollé de toute façon, explique Kevin. Cependant, lorsque l’on voit les nouvelles compétitions et l’addition des matchs de la part de l’UEFA et de la FIFA, je trouve cela injuste de rater un match pour des raisons écologiques, lorsque les autorités n’ont aucune considération pour ce sujet. » Il est clair qu’il faut prendre ces questions en considération et prioriser le train dès que possible, d’autant que l’offre de train de nuit se développe à nouveau à travers l’Europe. L’occasion d’enchaîner des matchs du Rapid Vienna, Ferencvaros et du Dynamo Zagreb en quelques jours, un petit pass Interrail pour réduire les coûts.
Les points positifs du développement
Au-delà d’apporter du bonheur à des milliers de groundhoppers chaque année, qui découvrent de plus en plus de stades, les clubs perçoivent forcément de bonnes répercussions. En étant très réducteur, ils apportent un gain financier. Ils sont en effet plus enclins à payer plus cher leurs places et à dépenser dans la boutique et les points de restauration au stade. Cependant, cet apport est minime. D’un côté, car les habitués dépensent aussi dans ces installations. Mais également car certains groundhoppers dépensent bien plus que le simple billet. Matt aime engager avec les supporteurs locaux autour d’une bière, afin de faire marcher l’économie locale, avant de continuer de voyager dans le reste du pays. Si l’on peut se le permettre, cela contribue aux clubs et aux localités d’un façon plus constructive qu’un simple billet de match.
Matt étant habitué des plus petits clubs, ayant priorisé des clubs moins médiatisés pour son livre, il soutient l’idée que le groundhopping peut être une plus-value pour eux. Il explique également que les clubs prennent avantage de ce développement. Alors que Buenos Aires est très prisé de ces supporters voyageurs, il est cependant très difficile d’avoir des billets pour Boca Juniors et dans une moindre mesure River Plate. Dans ce contexte compliqué, le premier club de Maradona, Argentinos Juniors a développé une offre plus organisée pour les ‘touristes’, avec un billet de match facile à acheter, avec un tour du musée du club, un tour guidé qui passe sur le terrain, et le tout en anglais.
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Matt ajoute que le quartier est également très intéressant autour du stade, avec l’ancienne maison du Pibe de Oro devenu un musée, du street art et des anciens bâtiments coloniaux. L’environnement se prête bien à la visite de ce stade et clubs moins médiatisés. Si l’on pense aux groundhoppers, évidemment qu’individuellement ils découvrent de nouveaux stades, peuvent voir des nouveaux joueurs et des beaux matchs. Nico voit également un certain enrichissement culturel, avec la rencontre de personnes venues de différents horizons. Que ce soit entre groundhoppers ou sur place. Le sentiment d’entraide est très fort dans cette communauté. Le partage prédomine lors d’échanges en déplacements : autour d’un verre, l’occasion de transmettre sur sa passion et ses meilleures expériences.
Mouvement en plein essor, avec le vent dans le dos, la popularité du groundhopping est dorénavant presque mainstream. De très nombreux fans de football participent au mouvement sans pour autant en connaître le nom. Il faut voir ces aventures comme des cours d’histoire ou comme un nouvel épisode de Rendez-vous en Terres Inconnues. Chaque local mérite qu’on raconte ou écoute son histoire. Une fois chez vous ou autour du stade, parlez de vos aventures, partagez autour de vous, invitez vos amis et vos familles car le groundhopping en vaut vraiment la chandelle.
Merci à tous les intervenants, qui portent chacun à leur façon le drapeau du groundhopping.
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