Pour finir ce premier tryptique sur le supporterisme, l’aspect de plus en plus théâtral du football peut questionner la définition que nous nous faisons d’un supporter, du spectateur. Le football, devenu un spectacle à ciel ouvert ressemble de désormais à l’amphithéâtre de l’Antiquité et de moins en moins à une arène. L’attractivité du ballon rond attire des États émergents, des investisseurs qui ont de plus en plus souvent aucune expérience sportive à leur actif. Ce spectacle fructueux transforme petit à petit la cible. Si la figure du supporter passionné résiste encore aujourd’hui, de plus en plus de spectateurs occasionnels et peu concernés par ce sport parsèment dans les tribunes.

Une volonté de rendre plus calme les travées depuis des années
La volonté d’attirer un nouveau public n’est pas anodine et découle d’un travail de fond largement effectué par les autorités du football, fortement influencées par l’arbre fruitier qu’est le football et son fruit très sucré. Sans même s’en rendre compte, les clubs se prennent au jeu en annonçant l‘affluence du match par la présence de « spectateurs ». Pour Nicolas Hourcade, le spectateur est l‘un des quatre types d‘habitués d‘un stade et celui qui participe le moins et qui « se rend avant tout au stade pour goûter au spectacle offert par les joueurs, même s’il a une préférence pour une équipe » [« La France des « ultras », Sociétés & Représentations, 1998, t. 7, p. 242].
Ainsi le lieu de rencontre de passionnés, de supporters, peut se confondre alors avec un théâtre, un opéra ou un concert où seule la performance semble enthousiasmer les divertis. Le football ne serait alors qu’un divertissement où les émotions émanent du seul rapport individuel entre la sensibilité de la personne et le spectacle offert. Cette formulation, très hypocrite, cache en partie l’importance de l’ambiance dans un stade pour attirer des spectateurs. Ce mélange entre les venues occasionnelles et habituelles est bien connu des clubs, qui n’hésitent pas à titrer « Avec vous » pour soutenir les campagnes d’abonnement au FC Nantes. Mais le terme n’est clairement pas choisi au hasard et reste relativement passif et éloigné des autres dimensions, sociale notamment, du football. La quantité recherchée par l’économie diminue grandement le lien qui unit le football au local.
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Ce sport populaire, le plus suivi dans le monde, connaît une évolution exponentielle de sa renommée tout au long du XXe siècle. Depuis les années 1970, la FIFA a compris que son produit avait une avance sur d’autres : son universalisme et sa simplicité lui offrent une manœuvre encore jamais vue. Tout le monde peut jouer, que l’on soit petit ou assez grand, et surtout c’est un sport qui a su toucher différents continents, différentes populations, contrairement au rugby plus britannique. Avec une économie de divertissement en plein essor, un monde plus pacifié et des moyens de transmission à l’échelle planétaire, le football fut le grand gagnant.
Au XXIe siècle, les Coupes du Monde ne cessent d’attirer les pays émergents (de 2010 à 2018, ce sont trois BRICS qui ont organisé la compétition reine). Le football est rendu accessible au plus grand nombre via un écran, où on vit son match d’une manière différente qu’au stade, où le public a un rôle à jouer. Si les réseaux sociaux témoignent d’une nouvelle manière de réagir, l’impact est bien moins grand qu’au stade.
La dématérialisation du football : le télésupporter et la tendance européenne à un football prestige
Récemment, l’influenceur Valouzz a connu une mésaventure sur les réseaux sociaux en postant un X où il se qualifie de supporter, en allant pour la première fois depuis une dizaine d’année au stade. Valouzz n’est nul autre qu’un spectateur, comme l’a défini Nicolas Hourcade plus haut, mais il préfère se définir comme supporter, figure plus prestigieuse et mieux vue d’une personne allant au stade. Certains utilisateurs l’ont défendu en citant l’amour du maillot à des centaines de kilomètres, largement valable de nos jours.
<blockquote class="twitter-tweet"><p lang="fr" dir="ltr">10 ans que j’étais pas revenu au stade ❤️🤍 j’suis comme un gosse ! Merci <a href="https://twitter.com/PSSportsFR?ref_src=twsrc%5Etfw">@PSSportsFR</a> 🔞<a href="https://twitter.com/hashtag/CollaborationCommerciale?src=hash&ref_src=twsrc%5Etfw">#CollaborationCommerciale</a> <a href="https://t.co/xEGhZVcoOB">pic.twitter.com/xEGhZVcoOB</a></p>— Valouzz 👁🗨 (@valouzz_) <a href="https://twitter.com/valouzz_/status/1736460229976498401?ref_src=twsrc%5Etfw">December 17, 2023</a></blockquote> <script async src="https://platform.twitter.com/widgets.js" charset="utf-8"></script>
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Cet argument est le fruit émanant de l’universalisme du football, possible grâce aux progrès technologiques de notre époque. Impossible de suivre l’actualité de l’OM depuis Brest sans avoir Internet ou le câble. Tout attachement à une équipe débutait jadis par un héritage familial ou une venue au stade local. Cette transmission directe est aujourd’hui l’apanage d’une vision de proximité du football, qui persiste surtout dans les clubs à fort impact régional (SC Bastia, EA Guingamp, RC Lens, etc.). La transmission indirecte est davantage liée à la commercialisation du football à grande échelle, où certaines personnes se sont attachés aux clubs qu’on voit à la télévision. Par exemple, de nombreuses personnes nées à la fin des années 90 sont aujourd’hui fan de l’Olympique Lyonnais partout en France, ou bien l’amour pour les clubs étrangers.
Ce phénomène modifie considérablement la figure du supporter. L’idée d’un « télésupporter », qui peut pour autant aller au stade de manière exceptionnelle, constitue un point crucial à l’aube d’une ère où nous suivrons des saisons à 55 matches par équipe. A l’échelle internationale, si le concept de Ligue des Nations de l’UEFA permet d’éviter les matchs amicaux et d’affronter un adversaire de rang comparable, elle ajoute un enjeu à la rencontre qui fait davantage suivre la compétition. L’intensité de celle-ci, à l’instar de la NBA, permet d’avoir de manière régulière des prestations des équipes, et d’attirer encore plus de consommateurs de football.
La réforme de la Ligue des Champions s’inscrit dans ce sillage, où le continent aura le droit à des affiches tous les mardis et mercredis comme en Premier League. La Super League prônée par Florentino Perez, qui a reçu l’aval de la justice européenne à la mi-décembre, voulait proposer un format encore plus élitiste et fermé. Un supporter qui se rend au stade pourra-t-il assumer longuement une dizaine de déplacements européens en semaine de septembre à février, dans des stades où les prix augmenteront logiquement aux vues du spectacle offert sur le terrain ? Cela semble invraisemblable, du moins pour les supporters adverses ou il faudra avoir des moyens financiers à la hauteur du nombre de matches.
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Si ce point de vue est en partie contrecarrer par les déplacements de supporters britanniques et allemands, il ne faut pas généraliser à l’ensemble de l’Europe. Comme au niveau national, il existe une pléiade de supporters aux revenus différents à l’échelle européenne. Nos voisins d’outre-Rhin ont des moyens financiers bien plus importants. Le niveau de vie médian en euros s’élevait à 25 021 € par habitant en 2020. Soit 10,3 % de plus qu’en France. Un fan de football allemand profite en plus d’un héritage fédéral qui s’intègre dans l’idée d’une fragmentation du territoire et d’un attachement local. Cela permet de faire des déplacements beaucoup plus encadrés et voulus. En Angleterre, le salaire moyen en euros s’élève à 2.694,71 € en 2022, soit 18 % de plus qu’en France.
Les moyennes ne prennent pas en considération les différences de moyens. Pourtant, elles reflètent pour autant une force plus importante de pouvoir d’achat pour ces deux pays. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la DFL, la ligue de football allemand, ait opté, grâce à un vote à la majorité, pour l’ouverture à un investisseur, en créant notamment une société marketing (médias, partenariats et parrainages) et un pourcentage de 8 % sur les revenus pendant 20 ans. L’argent obtenu par le partenariat devrait financer l’ouverture d’une plateforme numérique. Similaire au pass NBA League, elle soutiendra les clubs avec des déplacements internationaux, d’une part. Et luttera contre le streaming illégal, d’autre part, selon sportschau. Les autres championnats visent l’universalisme car la population a les moyens de suivre.
Une aseptisation des tribunes en France à contre-temps
Si au-delà de nos frontières, le football va connaître des modifications profondes, comment y faire face ? En France, il existe déjà des clubs où le prestige du spectacle et de l’événement dépasse une passion derrière un club et son histoire. C’est le cas à Rennes, où une partie des tribunes est grassement laissée aux entreprises. Elles diffusent leur place selon leur bon vouloir, parfois à des personnes très éloignées du milieu du football. A l’instar d’une soirée caritative, le stade devient un lieu d’affaires et les places augmentent ainsi.
Au Parc des Princes, les Parisiens subissent actuellement une gentrification du stade extrêmement forte : rêvons plus grand, même en tribunes. Les stars du showbiz, parfois de grands fans du PSG, côtoient aussi en loges des influenceurs. Libre à chacun de préférer goûter aux hors d’œuvre plutôt que de comprendre la règle du hors-jeu. En quittant les loges, on demande même aujourd’hui aux fans de ne pas exprimer de façon excessive leur passion en tribunes, en restant assis même en virage. Si les violences en tribune Boulogne choquaient l’opinion, une dizaine d’années a suffit à son aseptisation. Cette décadence n’a guère de visibilité dans les médias nationaux. Pourtant, elle devrait choquer tant elle transgresse l’activité qui caractérise en grande partie les rôles. Celui du supporter, individuellement. Et des tribunes ,collectivement.
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De nombreux exemples sont pourtant forts et symboliques de tribunes de supporters, de connaisseurs. À Bordeaux, le 16 décembre dernier, pas moins de 31 000 supporters se déplacèrent pour assister à un classique de Ligue 1, en Ligue 2. Il n’y a pas eu d’incidents. À Nantes, le public nantais a rendu hommage à la mémoire de Maxime avec une profonde émotion en silence. Amazon Prime Video s’est même permis de filmer un membre de la Brigade Loire cagoulé, allumant une torche comme un cierge. Ce moment d’humanité a été sanctionné par la LFP d’un huis-clos partiel de la tribune. En manquant de justesse, les autorités ne facilitent guère le dialogue et se rendent parfois ridicules, notamment au niveau européen.
Les Lensois ont accueilli comme il se devait les Sévillans. Alors même qu’ils avaient été interdits de déplacement par arrêté ministériel. Si de nombreux exemples peuvent être présentés où les tribunes de supporters sont un réel plaisir pour la personne sur son canapé ou celui qui découvre le stade, les moments où cela se déroule moins bien cristallisent et focalisent l’attention. Aseptiser le football, c’est pourtant comme devoir manger une entrecôte sans la saler. Il manquerait quelque chose, comme nous l’a montré le COVID-19. Abandonner l’échange entre les tribunes et le terrain aux dépens d’un terrain seul fournisseur d’émotions semble peut-être plus sécurisé pour le business. Mais ô combien dangereux pour la culture du supporter.
La tendance proposée par les colporteurs de l’opinion et par l’économie de marché tendent à suivre un modèle américain pour le football européen. Les possibles participants à la Super League le démontrent. Ils sont tous localisés en Europe occidentale. En calquant la structure américaine, l’Europe va modifier tous les modèles. Du club au supporter, on passera de la franchise au fan. Si cette nouvelle formule plaira à certains, elle obligera également à s’adapter ou à s’éloigner du ballon rond. Cela propulserait peut-être d’autres sports comme le volley-ball, le handball ou le hockey en France. Il ne reste plus qu’à observer l’évolution du football en France dans les prochaines années. Années qui risquent indéniablement d’être difficile pour les tribunes populaires.
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