Une passion qui nous prend aux tripes. C’est un amour irrationnel, presque impalpable, pour une équipe, pour la tactique, mais surtout pour les émotions qu’il nous procure. Parmi nous, amoureux du ballon rond, qui saurait rester de marbre devant un coup franc direct de Juninho, un soir de Ligue des Champions en clair sur TF1 ? Qui ne se lèverait pas sur une roulette de Zidane, une virgule de Ronaldinho, un but de Villa ?

Mais le foot, c’est aussi des agacements démesurés lorsque je perds la balle. Une réaction mitigée lorsque j’offre une passe décisive. Des regards noirs les rares fois où je tente ma chance plutôt que de faire une passe. Des regards insistants et des murmures qui s’arrêtent lorsque j’approche. J’ai neuf ans, je vis ma passion du foot depuis mes huit ans, mais je suis une petite fille footballeuse.

Lorsque je débute en club, je ne suis ni la plus rapide, ni la plus technique. Mais j’ai une bonne vision du jeu et un bon sens tactique. On m’expliquera plus tard que ce sont ces qualités qui me permettent d’être une régulière du 11 titulaire. Une régularité qui semble agacer autour de moi, je perçois très vite un changement d’attitude, je passe d’une joueuse ignorée, lambda, perdue dans la masse, à une joueuse à qui l’on cherche à faire payer quelque chose. Mes moindres erreurs sur le terrain deviennent un drame pour mes coéquipiers, et rapidement, je perds confiance.

Très vite, je me spécialise dans l’art de la passe. Une attirance naturelle pour le collectif, peut-être. Mais surtout une phobie absolue des responsabilités qu’imposent les tirs. Trop peur de rater, trop peur de payer. Dans le vestiaire, je ne parle pas. Sur le terrain, peu. Et plus le temps passe, plus mon malaise grandit. Mais il ne faut pas non plus tout peindre en noir, quelques garçons dans l’équipe se démarquent, m’encouragent lorsque je rate, agissent en vrai leader.

Malheureusement, à mon grand regret, je ne les ai que peu côtoyé. L’âme de leader, c’est sûrement ce qui m’a manqué à l’époque. Ou du moins, ce côté « fort caractère », ce côté « Tu ne m’apprécies pas ? Je m’en fiche. Je suis là et je vais rester ». Cette âme de leader, peut-être que les joueurs que nous voyons chaque week-end sur nos écrans l’avaient, mais je n’étais qu’une gosse passionnée du ballon rond, je ne demandais qu’à jouer.

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Le temps passe, et je me rends de moins en moins disponible le samedi. Car si les entraînements ne sont déjà pas agréables, les jours de matchs sont pires, un contrôle raté et j’ai l’impression d’avoir volontairement arraché la victoire de mon équipe en finale de coupe du monde. Je garde notamment en tête le fameux cri du désespoir « Mais nan ! Mais elle est trop conne ! » lors d’un contrôle maladroit qui échouera en touche. Ce match, nous le gagnions 5-1.

Ce n’était ni la première fois, ni la dernière. Je n’étais pas Anne. Je n’étais pas la numéro 8. J’étais « elle ». Au fil des mois, je développe un catalogue interminable de fausses excuses pour ne pas être sélectionnée ; à tel point qu’un éducateur viendra me dire à la fin d’un entraînement que je dois me libérer certains week-ends, que cela fait parti du jeu. Mais le cœur n’y est plus.

J’ai 12 ans, je me sens isolée, aller au foot me fait peur. Je quitte le complexe sportif, médaille en main après avoir remporté un tournoi et je confie à mes parents vouloir arrêter le foot. Je ne m’y plais plus. Une dizaine d’années plus tard, j’apprends que mes éducateurs voulaient m’envoyer en essai à Fleury, à l’époque un des meilleurs centre de formation de football féminin. J’apprends qu’il voyaient en moi un réel potentiel et que mes parents ne m’ont rien dit suite à mon mal-être.

Aujourd’hui la boucle me semble bouclée. J’ai renié le foot pendant une petite dizaine d’années, me concentrant sur d’autres passions, avant d’y revenir car au final, le foot fait et fera toujours parti de moi. Je relance un match ou deux, en souvenir du bon vieux temps, mais ce n’est « que par nostalgie », et puis ce match en appel un autre, puis un autre, je recommence à vibrer lors d’un derby de Manchester, voyant Guardiola affronter Mourinho, tous deux invaincus.

Je vois un PSG que j’avais quitté malade assommer un OM que j’avais quitté champion. Les deux grands Milans ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. La ligue des champions n’est plus disponible en clair sur TF1… En 10 ans, le football a bien changé ; mais ce qui n’aura au final jamais évolué, c’est l’émotion inégalable qu’il me procure, la passion intarissable dans laquelle je suis tombée un soir d’octobre 2005, seule devant la TV, face à un coup franc de Juninho.

Je n’ai aucun regret. Ma fierté, c’est aussi de pouvoir partager mon histoire et celle-ci s’inscrit en dehors des terrains. Mais peut-être qu’elle trouvera écho auprès de certains ou certaines, et s’il elle peut aider ne serait-ce qu’une personne d’une manière ou d’une autre, alors tout cela aura eu un sens. Car si je n’ai aucun regret vis-à-vis de ce rendez-vous manqué avec le football, ce ne sera pas forcément le cas d’une autre petite fille qui vivra la même histoire.

Si j’ai pu renouer avec le football malgré la haine profonde que je lui ai porté, une autre petite fille pourra décider de tourner la page, et ne plus jamais rouvrir le chapitre. Et les conséquences vont au delà d’une affinité refoulée pour le football. J’ai développé à cette époque une angoisse profonde de prendre des responsabilités ou des décisions, angoisse dont je ne suis toujours pas débarrassée aujourd’hui, mon estime de moi à mis de très longues années avant de remonter. Inlassablement, je ne regrette rien, mais je reste persuadée qu’il y a de meilleures façons d’apprendre et de forger son caractère.

Je ne sais pas à quel point il est possible de faire changer d’avis les gens qui pensent que les femmes n’ont pas leur place dans le football, que ce soit dans les tribunes ou sur le terrain. Mais je sais que la majorité prend conscience de ce problème et agit, de plus en plus. Je ne peux que la remercier, et l’encourager à continuer sur ce chemin. Ne laissons pas la partie toxique de notre grande communauté du football dicter le jeu. Nous vivons la même passion, partageons-la.

Anne Munoz


Fausse Touche

Je représente tous les sympathiques qui ont contribué et ont filé un coup de plume à l'équipe !

4 commentaires

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