Présents de Sapporo à Fukuoka, en passant par Kofu, Saitama ou encore Kobe, des drapeaux alimentent des débats incessants depuis des décennies. Ce sont les drapeaux « impérialistes », notamment présents dans les stades japonais. Symboles bien malgré eux d’une des périodes les plus sombres de l’histoire du continent asiatique, leur nombre ne diminue pas, malgré les années. Et elle attire de plus en plus de regards à l’international. Mais pourquoi ces symboles clivants sont-ils si présents dans le foot japonais ? Et pourquoi ne faut-il pas systématiquement les diaboliser ?

Drapeaux impérialistes, origine et utilisation actuelle
Le 7 juillet 1937, le Japon de l’empereur Hirohito commence à envahir la Chine. L’ancien Empire du Milieu, fragilisé depuis le début du XIXème siècle, et déjà dépossédé de la Mandchourie en 1931, ne fait pas le poids. Beijing tombe un mois plus tard. Un nouvel étendard flotte dans la ville. Un drapeau blanc, sur lequel figure un rond rouge, et seize rayons. Le tout représentant un soleil levant. C’est aussi ce pavillon qui accompagnera les massacres du Pacifique, et la guerre contre les États-Unis, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Ce symbole sera alors associé aux massacres de l’armée impérialiste japonaise, et nommé familièrement « drapeau impérialiste ». Pourtant, si l’armée nippone l’utilise depuis 1870, ses origines sont plus lointaines.
Le soleil levant est un symbole très ancien sur l’archipel. Il est donc impossible de dater avec précision son existence. Néanmoins, les premières traces de ce qui se rapproche de l’ancien drapeau militaire japonais apparaissent à l’époque Edo (XVIIème siècle). On trouve en effet des peintures et gravures représentant un disque duquel partent des rayons concentriques. Ce motif est le Kyokujitsuki. Ce sont les chefs de guerre qui l’utiliseront pendant des siècles. Il aura donc plusieurs variantes. En 1870, les forces maritimes nippones adopteront la version à seize branches de ce symbole, appelée Jyūrokujō-Kyokujitsuki.
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De nos jours, l’utilisation de ce drapeau se propage. Que ce soit à la télévision, dans des publicités, ou dans des jeux vidéos japonais. Mais certains l’instrumentalisent aussi beaucoup. Il est en effet devenu un symbole apprécié par les mouvements d’extrême droite, et anti coréens. On le voit par exemple flotter lors des manifestations des membres du Zaitokukai, un mouvement ultranationaliste et surtout anti coréen. Le groupuscule allant même jusqu’à brandir des pancartes appelant à des homicides ou des massacres de masse des « Zainichi » (japonais d’origine coréenne). Le Kyokujitsuki est aussi repris par le Nippon Kaigi. C’est une organisation politique monarchiste, révisionniste et affiliée à l’extrême droite, recevant notamment le soutien des anciens premiers ministres Tarō Asō et Shinzō Abe. Ce détournement par l’ultra-droite a renforcé la mauvaise image à l’international de ce symbole, et notamment en Corée et en Chine.

Utilisations controversées
Dans la plupart des cas, l’utilisation du Kyokujitsuki dans les stades n’est aucunement lié à un sentiment d’extrême droite. Elle reste cependant très critiquée par les deux Corée et la Chine. Dans ces trois pays, contrairement au reste de l’Asie, le sentiment anti japonais est resté très fort. La présence de ce symbole est perçue comme une insulte à la mémoire de tous les morts des guerres provoquées par Tokyo. Ainsi qu’envers les exactions commises par les soldats nippons sur les populations civiles locales. C’est-à-dire des enlèvements, viols de masse, exécutions…
Il faut aussi dire que certains supporters japonais ne font rien pour apaiser les tensions. En avril 2017, lors d’un match d’Asian Champions League entre les coréens du Suwon Bluewings et les japonais de Kawasaki Frontale, deux fans du club de la banlieue de Tokyo avaient exhibé un drapeau impérialiste au milieu du stade coréen. L’incident avait failli provoquer des émeutes entre supporters. Ceux de Frontale avaient d’ailleurs dû quitter l’enceinte sous escorte.
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Et les tensions sont encore plus exacerbées lors des matchs entre Japon et Corée du Sud. Lors de la Coupe d’Asie de l’Est 2013, dont la phase finale se tient en Corée du Sud, des tensions étaient nées après que des supporters des Samuraiblue aient planté un Kyokujitsuki au milieu de la ville de Séoul. Lors du match, les supporters coréens avaient répliqué en brandissant une banderole. On pouvait y lire «Une nation qui oublie son histoire n’a pas d’avenir». Les japonais l’emportèrent finalement, remportant aussi cette compétition anecdotique. Mais le plus grand spectacle fut assuré dans les jours qui suivirent. Un échange médiatique absolument ridicule débuta entre les deux fédérations.
Ces utilisations provocatrices, attisant les tensions, montrent que certains individus utilisent ce symbole de manière au moins inappropriée, voir nationaliste. Néanmoins, ils ne sont que des cas isolés.

Le retour des symboles impérialistes, témoin d’une xénophobie ambiante ?
Le racisme et la xénophobie sont très présents au Japon. Comme dans beaucoup d’autres pays asiatiques. Si l’on voit ces dernières années une montée de ces idées discriminatoires, de plus en plus de mouvements contraires et antiracistes voient aussi le jour. Même si mathématiquement, des personnes aux idées ultranationalistes sont présentes dans les tribunes des stades nippons, les drapeaux « impérialistes » ne sont pas là pour porter leur message de haine anti coréen, anti chinois, révisionniste ou pro guerre. Pour le journaliste franco-suisse Lionel Piguet, installé au Japon, « il faut le différencier de symboles comme la croix gammée ». Ces derniers sont en effets rattachés à la dangereuse idéologie qu’ils portent. Ce qui n’est pas le cas du Kyokujitsuki, qui a pendant des siècles été un symbole sans connotation ultranationaliste. Qui souffre depuis de son instrumentalisation.
Les japonais le brandissent dans les stades pour porter avant tout un symbole reconnaissable de leur pays. Un drapeau qui évoque l’identité et l’unité nationale, et qui est en plus revenu à la mode. C’est aussi pour cela que l’on trouve de moins en moins de Kyokujitsuki rouges. On les recolorise en fonction des clubs représentés. Parfois, un symbole local remplace même le disque central.
Néanmoins, on peut quand même y voir une forme de méconnaissance symbolique, plutôt coutumière des tribunes de JLeague. En février 2020, lors d’une rencontre entre le Kyoto Sanga et le Cerezo Osaka, un supporter du club local avait dégainé un drapeau aux couleurs de son club. Sur ce dernier était visible le logo de la Schutzstaffel, un symbole nazi. Si ce n’était pas la première fois que ce genre d’étendards était présent dans les tribunes des différents clubs, sa médiatisation avait été pour une fois assez forte. Plus tard, le président du Kyoto Sanga nous apprenait que « la personne en question n’était pas au courant de la violation ». Ce drapeau existait d’ailleurs, selon ses dires, depuis 2009.

Cette affaire est un véritable témoin de ce manque de culture concernant certains symboles portant des messages dangereux. Et c’est sûrement le cas de beaucoup de porteurs du Jyūrokujō-Kyokujitsuki, qui ne connaissent pas la vision négative de leur action. Ou du moins, qui essaient de ne pas la voir. L’utilisation du Kyokujitsuki est donc parfois sujette à polémique. Elle est véritablement devenue le symbole des tensions persistantes entre Corée du Sud et Japon.
Néanmoins, dans de nombreux cas, ce drapeau n’est pas utilisé à des fins de revendications. Il est difficile, d’un œil extérieur, ni japonais, ni coréen, de dire si sa présence est véritablement problématique. Elle semble beaucoup dépendre du contexte. Le débat autour des drapeaux « impérialistes » n’est en tout cas pas prêt de s’arrêter. Et ce, car sa présence est toujours plus prégnante dans les stades de l’archipel.

Merci à Lionel Piguet, journaliste pour JSoccerMagazine, pour l’aide précieuse lors de l’écriture, et pour une partie des images.
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