La préparation athlétique et mentale du footballeur a énormément évolué ces dernières années. Pourtant, la majorité du chemin se situe encore devant ce sport. Cap sur l’histoire des pionniers de ce sujet à haut niveau : le Milan Lab. Au tournant des années 2000, l’AC Milan traversait quelques difficultés.

L’AC Milan a traversé les saisons pleines et creuses en championnat et en Europe. L’équipe italienne ne passe pas les poules de la Ligue des champions de 1996 à 2002. Il termine même 11e et 10e de Série A à la fin du millénaire passé. Le club atteint tout de même la finale de Coupe d’Italie en 1998 et gagne le championnat lors de la saison 1998 – 1999.
La priorité au sein du club italien est alors de redresser la barre pour obtenir de nouveaux trophées. Parmi les principaux problèmes à régler, les blessures de longue durée, qui sont un véritable fléau pour le club lombard. Un exemple parmi d’autre reste la signature en 2000 de Fernando Redondo. L’AC Milan signe le joueur pour environ 20 millions d’euros, en provenance du Real Madrid.
L’Argentin, qui a remporté deux Ligues des champions en six ans au Real Madrid, ne jouera que 33 matches en Italie, en raison d’un problème au genou. Certes, le joueur a humblement renoncé à son salaire, mais l’argent investi à perte reste énorme pour le club, qui se tourne vers la chiropraxie. Médecine non-conventionnelle, elle est spécialiste du diagnostic, du traitement et de la prévention des troubles musculo-squelettiques. Le traitement chiropratique est non-médicamenteux. Il repose principalement sur des actes de thérapie manuelle qui sont très discutés au sein de la communauté médicale et para-médicale. Ici, elle est mise en avant par Jean-Pierre Meerseeman, que le club connaît déjà bien.
Jean-Pierre Meerseeman, le parrain du glorieux Milan Lab
Adriano Galliani, vice-président du club, et Jean-Pierre Meerseeman, sont les fondateurs du Milan Lab. Le préparateur physique Daniel Tognaccini, à Milan en 1999, a également apporté énormément de profondeur au projet. Ces derniers se sont inspirés de l’approche statistique menée par Anatoli Zelentsov au Dynamo Kiev durant les années 80.
Ce dernier, plus que novateur pour son époque, évaluait les footballeurs d’un point de vue scientifique, en créant les premiers modèles de visualisation et d’analyse des joueurs. Ce dernier, bien que bien trop rationnel et statistique dans son approche, a contribué à la construction de base de données sur les statistiques des joueurs par match. L’approche semble s’être avérée payante, puisque le club gagne de nombreux doublés coupe-championnat et brille en Europe.
En 1986, le club ukrainien remporte sa deuxième coupe d’Europe des vainqueurs de coupe, en corrigeant l’Atletico Madrid 3-0 en finale. Igor Belanov, le buteur du club, gagne cette année le Ballon d’or. En adoptant ce système quantitatif et qualitatif holistique, Milan s’équipe donc d’un laboratoire avant-gardiste et pourtant fondé sur des principes déjà éprouvés.
À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – La préparation physique de demain
Le laboratoire a permis de considérablement améliorer les performances des joueurs en réduisant de 70 % l’utilisation de médicaments et en réduisant de 43 % les séances d’entraînement manquées. En 2007, le club lombard a atteint sa troisième finale de la Ligue des champions en cinq ans, avec une équipe dont la moyenne d’âge est de 34 ans. Le capitaine Paolo Maldini avait même 38 ans. Lors de la saison 2007 – 2008, les deux seuls joueurs à avoir passé les dix matches en championnat avec l’AC Milan et à avoir moins de 25 ans étaient Yoann Gourcuff (21 ans) et Alexandre Pato (17 ans) – deux joueurs paradoxalement connus pour leurs blessures à répétition plus tard. Plusieurs sources avancent d’ailleurs le fait que le Milan Lab a eu un rôle important dans la vent de Gourcuff, prédisant beaucoup de blessures.
Il faut dire que le Milan Lab s’est construit autour d’un effectif de qualité. Dès 2003, une vingtaine de personnes garnit les rangs de l’équipe : un mathématicien, un expert en biomécanique, six physiothérapeutes, sept docteurs et autant de préparateurs physiques, etc… Aucun joueur blessé sérieusement n’est à déplorer cette saison tandis que les joueurs, parfois en fin de carrière, sont remis d’aplomb. C’est notamment le cas de Costacurta ou Seedorf.
« [Ma méthode] n’est pas acceptée par la médecine conventionnelle, mais je m’en tape »
Cette phrase est celle de Jean-Pierre Meerseeman au Guardian. « Je l’ai vue fonctionner [la méthode]. Nous avons effectué plus d’un million de tests à Milan. Nos mathématiciens et nos ingénieurs ont mis au point une formule qui permet de prédire et de gérer les blessures avec un taux de réussite élevé. » Pourtant, le Milan Lab va s’écrouler brutalement au tournant des années 2010.
Pato, El Shaarawy, Ély, Cristante… L’année 2012 s’est révélée catastrophique pour le Milan Lab, qui accuse des centaines de blessures durant l’année. De telles statistiques ne sont pas le fruit du hasard. Dogmatisme, économies conséquentes, les raisons sont nombreuses. Comme expliqué par Eurosport, le club de Milan a grandement diminué les dépenses médicales. Au-delà de ça, le manque de connexion entre le terrain et le Milan Lab a longtemps été décrié.
Eurosport – Le Milan Lab ne fait plus fantasmer personne
Plus tard, Alexandre Pato et Kaka ont évoqué le manque de soins musculaires ou articulaires. Le comble dans un projet avec un chiropracteur. Il n’y avait pas suffisamment de récupération entre les entraînements, qui étaient bien trop durs. Le déclin a continué jusqu’en 2019, avec le départ de Daniele Tognaccini, membre historique du projet d’un point de vue médical et physique, vers la Juventus.
Malgré ce déclin, Milan reste l’un des gros clubs européens avec le coût des blessures le plus faible par saison. Les blessures coûtent environ dix millions d’euros de salaire par an au club italien, tandis qu’elles coûtent dix à 15 millions pour Naples ou l’Atletico Madrid, plus de 20 millions au Bayern Munich ou à la Juventus, plus de 30 millions à Chelsea. C’est plus du double au Real Madrid ou à Paris. Pour autant, aujourd’hui, qui estime encore le Milan Lab ? Qui oserait affirmer que la méthode milanaise est couronnée de succès ?
Des graines d’avenir au Milan Lab
Le principal problème du Milan Lab a été son dogmatisme, caractérisé par cette phrase de Meerseeman. Cette confiance exacerbée dans le projet l’a empêché de se renouveler. Il montre les limites de l’appui sur la science, toujours divisée en une approche « établie » et en une approche « non-conventionnelle ». La première fait foi et est amenée à être remise en question par des découvertes scientifiques effectuées par la deuxième. C’est ce que Thomas Kuhn, philosophe et historien des sciences, appelle le cercle des révolutions scientifiques.
Cette réflexion pointe deux limites du Milan Lab. Toutes les sciences « non-conventionnelles » ne sont pas amenées à devenir paradigmatiques, car elles peuvent ne fonctionner que grâce à un concours de circonstances qui ne se reproduiront pas. Il ne faut pas oublier que la science n’est pas la seule boussole qui devrait éclairer les décisions humaines.
Cela, le Milan Lab semble l’avoir oublié. Pour autant, les clubs qui voudront performer demain doivent regarder dès aujourd’hui les graines d’avenir et dépasser l’approche holistique, uniquement statistique et scientifique, amenée par le Milan Lab. En oubliant l’aspect humain, ce dernier s’est privé de tout un pan de l’état de santé des joueurs.
À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – Une démocratisation de la préparation mentale dans le football ?
C’est là le double dysfonctionnement du Milan Lab. Son premier défaut, l’excès de lecture scientifique des paradigmes, accouche d’un second défaut, résumer le joueur à des chiffres. Le football est le sport romantique par excellence. Pourtant, ce romantisme ne doit pas amener à considérer que le football ne tient que d’une accumulation de beaux gestes et de succès fous. Le Milan Lab le montre, l’analyse de données et les modèles prédictifs ont pris de l’importance pour préparer les joueurs (AMS, données GPS) et atteindre les objectifs sportifs. La prédiction supplante l’analyse.
Cette vision ultra-rationnelle occulte de nombreuses compétences issues de domaines variés comme celles apportées par de la préparation athlétique (lancers, sauts, courses) ou par la préparation mentale. Si ces disciplines ont également des fondements scientifiques, de nombreux éléments comme les sentiments du joueur ou ses sensations relèvent aussi de l’intelligible et du personnel. Le Milan Lab de demain devra donc aller chercher les acteurs de ces nouveaux domaines de compétences pour fournir une approche bien plus ample : des sciences cognitives aux neurosciences en passant par la psychologie et le rapport aux autres. Cette approche prendra finalement en compte science et ressenti.


2 commentaires
"Notre défense, c'était l'attaque" le merveilleux Milan - Fausse Touche · 04/12/2025 à 15:25
[…] À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – Le MilanLab, apogée et chute d’une cellule de performance réussie […]
Kaká, le plus européen des brésiliens - Fausse Touche · 04/12/2025 à 16:21
[…] À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – Le Milan Lab, fabrique de performance, aurait-elle sauvée Kaká ? […]