À l’heure où le championnat saoudien tente d’acheter sa crédibilité à coup de millions d’euros, un championnat voisin, et même rival, continue sa route : la Persian Gulf Pro League. Malgré une situation locale chaotique, le football iranien tente de poursuivre sa progression, en gardant ses valeurs et l’identité de ses clubs. De sa riche histoire à ses difficultés politiques internes, en passant par l’arrivée de joueurs francophones, voici l’histoire d’hommes et des clubs qui veulent rester au sommet de la zone Ouest de l’AFC.

De la grandeur à la stagnation
Alors que le football est déjà très développé en Europe et en Amérique, les années « soixante » sont celles du début de l’ascension de ce sport en Asie. Certains pays sont très en retard, comme le Japon. D’autres comme en Asie centrale n’obtiendront leur indépendance que trente ans plus tard. Enfin, certains commencent déjà à être un peu compétitif. C’est le cas de l’Indonésie ou l’Arabie Saoudite. Mais ils sont loin des deux cadors : Israël et la Corée du Sud. Le premier, pas encore intégré à l’UEFA, domine la zone Asie. Du moins, jusqu’au soir du 19 mai 1968, où une équipe de valeureux iraniens s’impose et soulève sa première Coupe d’Asie. Un exploit réédité en Coupe des Clubs Champions. Le 10 avril 1970, le valeureux Taj Club s’impose en finale face à l’ogre Hapoël Tel-Aviv, dans un des matches les plus légendaires de la compétition.
C’est dans une dynamique de domination que l’Iran entame les années « soixante-dix ». Le football israélien décline et le pays est exclu de l’AFC en 1974. De son côté, la Team Melli soulève la Coupe d’Asie en 1972 et 1976, comptant désormais parmi ses rivaux le Koweït et sa génération dorée. Cependant, ce seront ses derniers titres. Le pays rentre dans une longue période de creux. Les clubs iraniens performent en ACL mais ne gagnent pas. La sélection échoue six fois en demi-finales lors des douze dernières Asian Cups. Le pays prend du retard sur des nations émergentes comme le Japon ou le Qatar, bien que le niveau du championnat reste très correct et stable.
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La concurrence se renforce. En janvier 2023, Cristiano Ronaldo signe à Al-Nassr. L’été suivant, des joueurs comme Aleksandar Mitrović, Riyad Mahrez ou encore Karim Benzema rejoignent le championnat saoudien, qui met en place son projet de stars. Projet déjà entamé quelques années avant du côté du Qatar. Avec des joueurs certes moins renommés, mais une dynamique de mercato similaire. Le Qatar a d’ailleurs remporté la Coupe d’Asie 2018, et l’Arabie la Coupe d’Asie U23 2022.
L’Iran, alors sur une dynamique toujours stagnante, doit réagir. Une prise de conscience progressive du vieillissement des effectifs et des infrastructures se crée alors. La Persian Gulf Pro League s’exporte peu à l’étranger. Les jeunes prometteurs ne quittent pas le championnat, alors que le Japon et la Corée du Sud envoient des pelles de joueurs vers l’Europe. Et le niveau du championnat, bien que très correct, est décrié, surtout à cause du manque de spectacle à chaque match. L’Iran est historiquement une terre de grandes défenses, mais la qualité offensive est à ce moment là vraiment trop faible. Il fallait donc faire progresser le championnat. Un tâche ardue.
Difficultés géopolitiques et internes
Le développement du football iranien se heurte à beaucoup de problèmes, notamment politiques et géopolitiques. Le régime théocratique, très critiqué pour ses méthodes et son autoritarisme, est en conflit avec les États-Unis et le monde occidental. De nombreuses sanctions et embargos sont donc appliqués, impactant grandement son économie. Alors qu’elle est déjà très dépendante de l’exportation pétrolière. Or, contrairement à certains clubs saoudiens ou sud-coréens, les clubs iraniens appartiennent à des propriétaires ou des entreprises privées. Ils sont donc dépendants de leur bonne santé financière.
Le football iranien entretient aussi des relations très tendues avec l’Asian Football Confederation, l’équivalent de l’UEFA en Asie. Cette organisation est ouvertement très proche des États du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite. C’est un politicien bahreïnien, Salman Al-Khalifa, qui la préside. Et les décisions de l’AFC ces dernières années ont parfois été questionnables. En 2020, les clubs iraniens ne sont pas autorisés à organiser des matchs à domicile en Asian Champions League. Cela fait suite à la crise irano-américaine qui a eu lieu quelques jours plus tôt.
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Deux ans plus tard, l’AFC interdit aux clubs de Persepolis, d’Esteghlal et de Gol Gohar de participer à l’ACL. L’AFC reste très évasive sur les causes, pointant notamment des impayés. Or, l’AFC possède, selon Majid Sadri, président de Persepolis à l’époque, environ trois millions et demi de dollars appartenant au club, qu’ils refusent de débloquer en guise de sanction après la crise. La liste de conflits est encore longue. Et n’est pas atténuée par les dirigeants perses.
EN ce début d’années 2025, la General Inspection Organisation of Iran a publié un rapport de dix pages et une annexe de trente-et-une pages dénonçant et pointant la corruption, le détournement de fonds et de biens, ainsi le manque de transparence au sein de la fédération, la FFIRI. Ce rapport très complet, relayé par les médias, pointe aussi l’ingérence de la fédération sur la ligue. Un rapport qui intéressera peut-être l’AFC dans le futur, qui avait déjà banni plusieurs pays dont l’Indonésie et le Brunei pour ingérence. Il y aura en tout cas du travail pour nettoyer les politiciens véreux et profiteurs qui gangrènent le football iranien. Comme en Indonésie, le processus sera long, mais nécessaire.
Des clubs seuls garant de la formation
À part pour ralentir le football local, les hommes politiques et l’État s’impliquent assez peu dans le sportif, et notamment la formation. Si l’on reprend l’exemple de l’Arabie Saoudite, le ministère des sports investit là-bas beaucoup d’argent dans les infrastructures de formation. Cette initiative a donné naissance à la Mahd Academy ; l’un des projets les plus ambitieux du sport mondial. Au Japon, une partie de la formation est assurée par le système scolaire avec des clubs de football dans les collèges, lycées et université. Ces dernières sont responsables de la post-formation d’environ quarante pourcents des joueurs de première division japonaise.
En Iran, rien de tout ça. Les clubs sont les seuls garants de la formation. Et sont donc les piliers de la sélection. Ils ont dû s’adapter, certains développant suffisamment leurs compétences et infrastructures pour figurer parmi les meilleurs centres de formation d’Asie. C’est le cas de Foolad, Malavan ou Sepahan. Ils sont à l’origine de talents comme Sardar Azmoun, Ali Gholizadeh, Mohammad Hazbavi ou Mohammadjavad Hosseinnejad. Huit des vingt-trois joueurs évoluant actuellement en Coupe d’Asie U20 proviennent de ces trois clubs.
Quand ce ne sont pas des clubs, ce sont des anciens joueurs qui se mobilisent pour redresser la formation. En 2015, Mehdi Mahdavikia, légende aux cent dix sélections, lance la KIA Football Academy. Basée sur le modèle du TSG Hoffenheim, elle a fait ses preuves depuis sa fondation en 2015. Grâce à son large réseau de scoutisme, peu de talents lui échappent. Ils peuvent ensuite évoluer sur des pelouses de qualité, ce qui est rare dans un pays dont le ballon rond souffre du manque de qualité des infrastructures et des pelouses. Elle est considérée comme une, si ce n’est la meilleure académie iranienne. Les instances commencent de leur côté à considérer le problème infrastructurel, bien que le retard soit encore très important.

Des clubs dans l’obligation de s’adapter
Outre la formation, l’amélioration de la qualité de la Persian Gulf Pro League passe par les joueurs étrangers. Le quota est de 5+1, bien plus restreint qu’en Arabie Saoudite, où il est de 10. Le «+1» étant une place bonus pour un joueur de la zone AFC. Ce quota strict, comme au Japon, permet de laisser une place importante aux locaux, et évite d’amputer le temps de jeu des jeunes ; ce que subit le football saoudien actuellement. Cette saison, aucun club n’a atteint la limite de 5+1. Certains comme Malavan n’ont même aucun joueur non iranien. Le pays n’étant pas très attractif, il faut proposer des salaires élevés. Or, pour rappel, les clubs ont des difficultés financières.
Pourtant, depuis quelques mois, de plus en plus de joueurs français et d’anciens de Ligue 1 et Ligue 2 viennent découvrir l’ambiance incandescente de la Persian Gulf Pro League. Il y a ainsi Alexis Guendouz à Persepolis. Steven Nzonzi, Bryan Dabo et Aboubakar Kamara sont du côté de Sepahan, tout comme l’entraîneur Patrice Carteron. Kevin Yamga est à Nassaji, Didier Ndong à l’Esteghlal, et Thiévy Bifouma à l’Esteghlal Khuzestan. Cette présence s’explique pour deux raisons. Tout d’abord, historiquement, le championnat iranien a vu passer de nombreux joueurs issus des pays africains francophones, notamment le Cameroun et le Mali.
En étant plus terre-à-terre, cette arrivée d’anciens de Ligue 1 est due à l’influence d’agents et d’intermédiaires, qui voient dans le championnat iranien une alternative aux ligues de la Péninsule Arabique, dont les clubs réclament désormais davantage de standing. Bryan Dabo, par exemple, fait partie de l’entreprise d’agents Wasserman. Elle est spécialiste pour envoyer ses joueurs dans des pays comme Israël, le Qatar ou les Émirats. Elle possède également Angelo Alessio, un coach italien qui avait fait un passage express à Esteghlal assez étrange. Il avait ensuite rebondi au Persija Jakarta en Indonésie, avant d’être limogé. Puis avait été remplacé dans le club indonésien par un certain Thomas Doll, un allemand appartenant aussi à Wasserman. Peu différents des autres championnats, l’Iran appartient d’ores et déjà aux agents.
Outre les joueurs francophones, le championnat perse profite de la proximité géographique avec les pays d’Asie Centrale, et leurs championnats mineurs remplis de talents. On retrouve ainsi l’ouzbek Oston Urunov, et les tadjiks Vakhdat Khanonov et Amadoni Kamolov, trois jeunes talents, en Persian Gulf Pro League. Cela offre ainsi davantage d’aura et de visibilité dans cette région asiatique très prometteuse.
Après une longue période de stagnation, le football iranien et son championnat semblent bien partis pour reprogresser. C’est très positif pour ce pays si passionné par le ballon rond. En Asie, rares sont les matchs qui attisent autant les passions qu’un derby de Téhéran entre Persepolis et Esteghlal. Néanmoins, le défi de concurrencer un football saoudien en pleine ascension sera de taille.
Merci à TeamMelliActu et au journaliste Erfan Hoseiny pour leur aide.
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