Indonésie, Thaïlande, ou encore Malaisie, l’Asie du Sud-Est est une grande zone de football. Une région du globe où le ballon rond déchaîne les passions. Mais paradoxalement, c’est aussi une des régions les plus faibles dans ce sport. Si à la fin du siècle précédent, la Malaisie ou Singapour étaient capables de bien figurer, ce n’est plus le cas désormais. La faute à un déclin multifactoriel depuis plus de deux décennies. Néanmoins, depuis quelques années, certaines personnes ou certaines fédérations ne restent pas les bras croisés, et tentent de faire progresser le football en ASEAN. Mais pour quel bilan ? Et surtout, pour quel avenir ?

Si l’ASEAN a pris autant de retard, ce n’est pas par manque de moyens humains. Le football est le sport collectif le plus apprécié dans tous les pays, à l’exception des Philippines. Il y a donc un gros potentiel. Cependant, il y a un manque d’infrastructures. En Indonésie, jusqu’à récemment, il était presque impossible de trouver une académie pour les U12. Les structures de formation sont donc très limitées. Et ce contrairement aux pays asiatiques comme le Japon et les pays du Golfe, qui bénéficient pour les premiers des établissements scolaires, et pour les seconds d’académies développées par la fédération. Les clubs ont donc sur les épaules le poids de presque l’intégralité de la formation du pays. Or, étant déjà peu fortunés, à l’exception de quelques uns, ils préfèrent assurer des résultats à court terme par le recrutement plutôt qu’à long terme.

Il existe pourtant des aides. Mais pendant très longtemps, des politiciens véreux ont détourné l’argent injecté par différentes fédérations ainsi que par la FIFA et l’AFC. Des détournements, mais également de le corruption. Des pays comme le Laos ou l’Indonésie ont été particulièrement touchés, menant à des nombreuses vagues de licenciements dans le second depuis une décennie. Vagues qui se poursuivent encore récemment. La plupart des fédérations préfèrent globalement l’oisiveté et le laisser aller. Certains cas ubuesques expliquent le retard de certains pays. Notamment en Thaïlande, qui, malgré un vivier colossal et quelques clubs très fortunés, est gangrénée par des conflits d’intérêt au sein de la fédération. Le championnat n’en subit pour le moment pas beaucoup de conséquences. Mais ce n’est pas le cas de la sélection, prise dans une grande instabilité. Elle peine à enchaîner les résultats convaincants.

Battue huit buts à zéro par la Géorgie en octobre, l’année 2023 a été rude en Thaïlande. En interne, des politiciens voulaient saboter l’équipe pour se débarrasser du coach Mano Pölking. (crédit : The Nation)

Enfin, la situation géopolitique explique la situation de certains membres de l’AFF. C’est surtout le cas du Myanmar, déchiré par la guerre civile, et sous domination d’une junte militaire totalitaire et très violente. Les birmans ont une génération de joueurs très intéressante, et ont vu ces dernières années sur leur banc des coachs de qualité comme Antoine Hey et Michael Feichtenbeiner. Mais insuffisant pour redresser totalement le football d’une nation en crise, devenue plaque tournante de la drogue en Asie.

Néanmoins, malgré cette cacophonie ambiante, certains pays commencent à retrouver le devant de la scène. Et ce grâce à une prise de conscience et des actions concrètes.

Le travail des pays de l’ASEAN prend différentes formes. Dans un pays comme Singapour, où la fédération est très passive, ce sont les clubs qui portent le renouveau. Même si son niveau est faible, le championnat singapourien est très bien structuré et visible dans le monde entier. Il commence à en recueillir les fruits. Le club de Lion City et son puissant actionnariat mettent la main à la poche pour attirer des joueurs de bon niveau européen, comme Lennart Thy. Du côté de Tampines Rovers, un partenariat a été signé avec le club thaïlandais de BG Pathum pour des échanges de joueurs et de compétences. Il dispose aussi d’infrastructures flambant neuves. Et ce ne sont que deux exemples. Les clubs de Singapore Premier League ont dynamisé le football local, et donc la sélection, qui après plusieurs années cauchemardesque, semble aller mieux.

En septembre 2023, le BG Pathum et Tampines Rovers signent un partenariat de trois saisons (crédit : Rookbook Sports)

Du côté du Timor, pas de championnat en 2024. En difficulté pour en organiser un depuis le Covid, la fédération timoraise a travaillé avec les clubs depuis de nombreux mois pour relancer la compétition. Bien qu’elle n’aie pas toujours fait son travail correctement, notamment avec la sélection. Le projet est en tout cas très sérieux. Le championnat comportera entre huit et dix équipes. Le pays compte une jeune génération intéressante, qui formera une base complétée par des joueurs étrangers en provenance majoritairement du Brésil et d’Afrique, comme dans la plupart des autres petits championnats asiatiques. La fédération timoraise s’est aussi beaucoup rapproché de son homologue indonésienne. La stratégie de développement locale sera un peu calquée sur le modèle indonésien. Quelques joueurs de l’archipel devraient également rejoindre les clubs timorais.

L’Indonésie, justement, a le projet le plus ambitieux. Au fond du gouffre au milieu de la dernière décennie, de grands travaux ont été effectués. D’un côté pour se débarrasser de tous les politiciens véreux, et de l’autre pour tenter de pacifier le fort hooliganisme qui donne une mauvaise image de ce sport. Le football est un sujet très clivant en Indonésie. La fédération, la PSSI, consciente des difficultés de développer le championnat à court terme, s’est lancé dans une politique de naturalisation intelligente pour améliorer la sélection. Depuis 2022, elle a ainsi naturalisé une trentaine de néerlandais aux origines indonésiennes. Parmi les plus connus, on trouve Calvin Verdonk, Eliano Reijnders ou Jay Idzes. Emmenée jusqu’à très récemment par l’excellent sud-coréen Shin Tae-yong, la «Tim Garuda» a atteint pour la première fois de son histoire les huitièmes de finale de Coupe d’Asie début 2024, signe d’une vraie progression. Même si la PSSI et son président Erick Thohir se sont un peu perdus dans leur projet, cela reste une expérience positive pour la promotion de la pratique du ballon rond.

Enfin, on trouve quelques initiatives individuelles éparses. En Malaisie, le club de Johor Darul Ta’zim, propriété du régent de Johor, dépense presque sans compter pour s’imposer comme un club majeur du continent. Et ce alors que le championnat malaisien s’affaiblissait, tout comme la sélection. Premier de sa poule d’ACL en 2022, devant le champion du Japon 2021 et le champion de Corée du Sud 2022, le projet est pour l’instant un succès. En Thaïlande, Buriram investit aussi de plus en plus. Ces deux clubs sont ainsi devenus des références en Asie de l’Est, capables de rivaliser avec les clubs chinois. Et ils peuvent même régulièrement embêter les clubs coréens et japonais, pourtant dominateurs dans la zone.

Ces actions et projets, aussi efficace soient ils, restent insuffisants pour faire progresser le football local rapidement. Il faudrait un changement plus majeur, une nouvelle façon de fonctionner…

De nombreuses rivalités existent en ASEAN, qu’elles soient footballistiques ou non. Celle entre le Vietnam et la Thaïlande par exemple, ou entre l’Indonésie et cette même Thaïlande. Cependant, ces dernières années, des tentatives d’unions des fans et des fédérations sont effectuées. L’amitié entre Singapour et la Thaïlande est d’ailleurs bien ancrée. Tandis que les fans philippins semblent aussi se rapprocher de cette fraternité. Les trois pays ayant un rival commun : l’Indonésie. Certains utopistes rêvent en tout cas d’une zone AFF unie, ce qu’on pourrait appeler le «panaseanisme».

C’est ainsi qu’est né un projet porté par quatre hommes. Parmi eux, le milliardaire singapourien Peter Lim, le président de la PSSI Erick Thohir, le régent de Johor et président du JDT Tunku Ismail Sultan Ibrahim, et le surpuissant agent Jorge Mendes. Une alliance assez improbable entre trois pays qui partagent de nombreuses rivalités, footballistiques comme géopolitiques. Mais avec un objectif officiel : porter le football local au premier plan sur le continent.

Riche entrepreneur indonésien particulièrement puissant, Erick Thohir mène de grands chantiers depuis son arrivée à la tête de la PSSI. Très ambitieux, ses choix restent souvent contestables. (crédit : DC United)

Le projet repose sur une stratégie assez simple et déjà appliquée dans certains pays du Golfe : le recrutement de nombreux coachs et formateurs étrangers, afin de les placer dans les nouvelles académies fraîchement construites. Les investissements ne se feraient donc plus dans le salaire et les frais de transfert de joueurs étrangers expérimentés. Ils iraient plutôt dans le salaire des instructeurs et dans la construction d’académies. Jorge Mendes permettrait de faire venir plus facilement des coachs occidentaux dans cette région assez marginale du football. Et en échange, nul doute qu’il pourrait intégrer les plus grands talents locaux à son agence Gestifute. Le but final serait, comme le Japon, d’envoyer les meilleurs éléments dans des grands championnats.

Ce projet, évoqué au début du mois de décembre 2024, reste encore flou. Si l’idée est bonne, les hommes qui la composent, eux, posent question. Même s’il a souvent contribué financièrement à des projets à Singapour, la présidence de Peter Lim à la tête de Valence reste un désastre. Tunku Ismail, lui, traîne plusieurs casseroles. Cela semble néanmoins être un projet nécessaire pour l’avenir du football en ASEAN.


L’avenir du football en ASEAN pose question. Si la région revient de très loin, son ascension actuelle, somme d’avancées individuelles, reste trop faible. Le retard a même tendance à se creuser sur des pays d’Asie Centrale comme le Kirghizistan et le Tadjikistan. Le projet porté par Peter Lim et ses comparses pourrait être une solution, bien que l’on n’en sache que trop peu. Les cinq prochaines années seront déterminantes pour l’avenir du ballon rond en Asie du Sud-Est. Le développement, ou la rechute.

Merci à Hugo pour l’aide sur le projet de championnat au Timor Leste


killianbesson

Bonjour, je m'appelle Killian/キリアン/किलियन et je suis fan de football asiatique, surtout japonais et singapourien. Je suis aussi passionné de géopolitique et de gastronomie, et scout amateur. Je supporte le Vissel Kobe en D1 japonais pour le meilleur et surtout pour le pire.

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