Peu de temps après sa création dans les écoles anglaises au XIXème siècle, le football ne tarde pas à s’exporter dans toute la Méditerranée. Grâce notamment aux activités commerciales des marins européens. La Turquie n’y fait pas exception. Elle connaît cependant d’abord l’interdiction pour les populations musulmanes d’y jouer conformément à la volonté du Sultan Abdülhamid II. Très vite, au début du XXème siècle, émergent tout de même parmi les élites musulmanes des équipes clandestines. Le football et la politique connaissent alors un destin lié…

Turquie

L’histoire du football turc est donc rapidement associée à la politique. Sujet d’interdiction, il devient pourtant de plus en plus indépendant du pouvoir ottoman afin d’affirmer des revendications nationalistes. D’abord uni contre l’Europe au milieu du XXème siècle, un idéal de modernité auquel on aspire à ressembler mais également un ennemi culturel et historique qu’il faut battre, le football turc s’institutionnalise, se recentre sur lui-même et devient un catalyseur politique national important dans les années 80.

Avec l’émergence du libéralisme économique, c’est d’abord de nouveaux moyens qui viennent bouleverser le pays. Le coup d’État de 1980 permet à la Turquie de se rapprocher de l’Europe. De nouveaux investisseurs arrivent dans les clubs. Existe alors une véritable sociologie des clubs de football turcs. Chacun possède son identité et son appartenance politique. La volonté de l’armée de dépolitiser une Turquie fortement touchée par les mouvements politiques transfère ces mouvances dans les stades. Ils deviennent de véritables lieux de mise en scène de l’expression politique. C’est notamment à Istanbul que se traduit cette lutte politique au sein des clubs qui, rivaux sur les terrains, le sont aussi dans les urnes.

Dans chaque club, toutes les catégories sociales sont représentées : des élites peu pratiquantes et anti-AKP (Parti de la Justice et du Développement) jusqu’aux classes populaires conservatrices en faveur d’Erdoğan. Néanmoins, les trois grands clubs d’Istanbul possèdent leurs particularités.

Fondé par une branche aristocratique et élitiste, Galatasaray s’autonomise mais reste tout de même conscient de sa dépendance au pouvoir d’Erdoğan. Les dirigeants sont plutôt discrets quant aux critiques à son égard car leur stade fut construit grâce, en partie, à l’accord de ce dernier. Toutefois, ses supporters restent majoritairement opposés à sa politique, comme le témoigne leur accueil à l’ancien maire d’Istanbul lors de l’inauguration du stade, en 2011.

Le club du Beşiktaş, quant à lui, est l’acteur du football turc le plus impliqué en politique ces dernières années. Héritier du parti Kémaliste de Mustafa Kemal et plutôt fervent d’une idéologie politique de gauche anticapitaliste voire anarchiste, il peut compter sur les supporters de Carsi, un des quartiers de Beşiktaş dans les différents mouvements politiques. Enfin, le Fenerbahçe se détache d’Erdoğan et ses supporters sont aussi des acteurs politiques importants à Istanbul.

Si les grands clubs turcs sont majoritairement opposés à la politique de l’AKP, n’en demeure pas moins chez Erdoğan une volonté d’utiliser le football comme instrument du pouvoir. Il veut se servir du sport comme moyen d’unification de la population autour d’un nationalisme puissant. L’actuel président va chercher à remobiliser une population de plus en plus défavorable à sa politique et victime de la crise économique, comme le témoignent les élections municipales de 2024. Et c’est sur le terrain que cela se traduit : « Le football procure des émotions, servons-nous en pour renforcer notre politique. » Le séparatisme kurde et la lutte anti-terroriste en Syrie font partie des sujets.

Pourtant, ne pouvant pas contrôler les supporters des différents clubs du pays, Erdoğan s’immisce davantage dans le monde du football turc. Passionné et ancien joueur lui-même, le président aurait pu faire carrière en professionnel, faute de l’accord paternel. Il fera carrière en politique. Après avoir quitté les terrains, Erdoğan ne laisse pas de côté sa passion pour le football et va se servir de son ancien poste de maire pour favoriser l’équipe d’Istanbul Basaksehir. Contournant une loi turque interdisant à un club de porter le nom de la ville qui l’accueille, l’équipe est également financée par les pouvoirs locaux et par-dessus tout présidé par le maire en poste.

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Lorsque l’équipe accède à la SüperLig en 2007, après 17 ans dans les ligues inférieures, la municipalité décide de laisser la direction à des investisseurs proches de l’AKP. Le quartier de Basaksehir est d’ailleurs un haut fief de l’électorat pro-Erdoğan. Dès lors, l’activité du club se fond avec une véritable démonstration du pouvoir politique turc. Erdoğan s’en sert comme élément de propagande. Il participe lui-même au match inaugural du nouveau stade en 2014 et confie la présidence du club au mari de la nièce de sa propre femme.

Le club s’inscrit aussi comme un nouvel eldorado pour les stars européennes qui souhaiteraient trouver un point de chute pour finir leur carrière. Le club recrute Gaël Clichy, Robinho ou encore Arda Turan, un fidèle soutien d’Erdoğan. Une stratégie qui contraste avec celles des trois autres clubs historiques de la ville et qui semble finalement porter ses fruits. Le club finira par remporter le championnat turc en 2020 après deux années consécutives sur le podium. Une aventure en Ligue Europa et en phase qualificative de la Ligue des Champions démontre que le club est parvenu à se faire une place au sein du football turc. Ces trois dernières années, le club a réussi à se maintenir dans le haut du classement au pied du podium.

« En Turquie, les clubs de supporters de foot sont les rares groupes sociaux qui savent affronter la police », déclarait Tan Morgül, présentateur d’une émission sur le football sur une radio stambouliote. En effet, face au contrôle militaire omniprésent, majoritairement dans les lycées et universités pour empêcher la politisation des étudiants, le supportérisme s’est présenté comme une alternative tolérée pour faire naître des mouvements contestataires à gauche. C’est donc dans les années 80 qu’émergent les premiers clubs de supporters des clubs historiques d’Istanbul, formés par des étudiants ayant participé au coup d’État.

Le principal groupe de supporters est sans aucun doute celui du club du Besiktas : Carsi (le marché). Fondé dans le quartier éponyme de la ville en 1982 par Cem Yakistan et Mehmet Isiklar, ce groupe marqué à gauche est rapidement devenu le symbole de contestation, de lutte et d’anarchie. Le logo du groupe arbore en effet, le « A » rouge du mouvement. Le groupe sait alors aussi bien s’illustrer dans les stades que dans la rue. Sa forme d’action collective est spectaculaire lors des grands matches du championnat turc ou sur la scène européenne. Slogans, pancartes, chants préparés par des supporters survoltés prêts à tout pour faire entendre leurs messages. Dans la rue, c’est pour son savoir-faire militant que Carsi se différencie des autres groupes de supporters.

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C’est en 2013, lors du mouvement Gezi, que leur action s’est transformée en une mobilisation massive de cinq millions de Turcs. D’abord initiée par des riverains et militants écologistes en protestation contre la destruction du parc Gezi et l’abandon de la construction d’un futur centre commercial, les supporters du Besiktas se sont illustrés comme les principaux acteurs de la manifestation contre les forces de l’ordre. Capables de se mobiliser en grand nombre et rapidement, ils ont notamment permis l’installation de barricades et ont fourni les ressources nécessaires pour faire perdurer l’occupation du parc. La défense du lieu s’est aussi accompagnée d’une alliance avec les supporters de Fenerbahçe et de Galatasaray, donnant lieu à la création du groupe Istanbul United afin de renforcer le mouvement social.

Dans les stades, c’est à la 34ème minute de chaque match, en référence au code postal de la ville, que se traduisait la lutte : « Taksim partout ! Résistance partout ! ». Chants, slogans et autres affiches ont alors été censurés par les chaînes de télévision proche du gouvernement. Leur action n’est pourtant pas demeurée sans conséquences, puisque 35 supporters ont été arrêtés pour utilisation de moyens illégaux contre le gouvernement dans le but de le renverser.

Après Gezi, Carsi se détache des signes évoquant une appartenance politique de gauche et attire des membres de tout horizon. Le groupe ne devient pas pour autant apolitique, bien que de nombreux supporters ne participent plus à ses actions militantes. Malgré tout, ses membres-fondateurs se revendiquent toujours comme étant de gauche. Ses actions ont toujours pour but de protéger « les opprimés et défendre ceux qui n’ont pas les moyens sociaux et/ou économiques suffisants », comme l’explique Gökce Tuncel, doctorante turque de l’EHESS, à CemYakistan, lors de son enquête De l’amour du foot au mouvement Gezi : enquête sur le processus de politisation des supporters de Carsi. Une campagne de solidarité se lance en 2016 pour collecter de quoi venir en aide aux enfants de la région défavorisée de Batman.

De plus, une majeure partie des supporters du Besiktas ou des autres clubs d’Istanbul restent de proches soutiens de l’AKP. Ces derniers se sont retirés du mouvement Gezi en tant qu’entité représentant leur club afin de ne pas empiéter sur les actions de gouvernements. Le lien entre le football turc et politique du pays n’en reste pas moins ancré dans une dynamique nationaliste qui s’inscrit de plus en plus dans le paysage européen. Un nationalisme qui se montre parfois violent à l’égard des nations voisines lors de rencontres sportives.

Cette situation présente tout de même une certaine ambivalence, le pays souhaitant intégrer l’Union européenne. Dans les stades retentissent des chants évoquant le passé ottoman de la Turquie : « Avrupa Fatihi » (les conquérants de l’Europe) ; « Europe, entends-tu les pas des Turcs qui avancent » ; « Tremble de peur Europe, nous arrivons ». Des paroles qui résonnent davantage contre d’anciennes nations soumises au joug ottoman telles que la Grèce, comme lors d’un match de Coupe d’Europe opposant le Fenerbahçe et le Panathinaikos : « Grec, entends-tu les pas des soldats de Mehmet le Conquérant ? ».

Voir s’illustrer les principaux clubs de la SüperLig ou l’équipe nationale dans les grandes compétitions internationales permet un rayonnement nouveau pour la Turquie. La scène footballistique turque est profondément liée à la politique, qu’il s’agisse de la ligne défendue par Erdoğan ou d’un mouvement contestataire de gauche. Du gouvernement en passant par les supporters, le football demeure un facteur d’expression et d’identification fort qui permet à la Turquie de bénéficier d’une attractivité nouvelle en Europe, mais aussi d’un outil de résonance pour libérer les passions du peuple.


Marius Noël

Étudiant en École de Journalisme et rédacteur occasionnel pour Fausse Touche car il préfère passer du temps derrière une caméra. A parfois de bonnes idées d’article mais elles sont rares.

1 commentaire

Luís Castro, l’architecte de l’incroyable ascension de l’USL Dunkerque - Fausse Touche · 01/04/2025 à 21:40

[…] À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – En Turquie, le football comme instrument du pouvoir de Erdogan […]

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