La France est-elle un pays de foot ? Vaste question qui demande la réponse préalable à une autre question encore bien plus vaste : qu’est-ce qu’un pays de foot ? Est-ce un pays qui joue beaucoup au foot ? Si c’est le cas, il faut établir un classement des pays en fonction de la proportion de la population licenciée dans un club. Mais ce serait considérer que jouer au foot ne peut se faire que dans le cadre de compétitions gérées par une fédération ou un autre organisme. Quid des matches au city stade du coin ou des penalties tirés entre deux sweats posés sur l’herbe d’un espace vert communal ? Un pays où le football est traité par les médias ? De quelle façon, médias spécialisés ou nationaux ? Actualité ou enquêtes ?

Un pays de foot est-il un pays qui « vit » foot, dans lequel l’impact sociétal du ballon rond est important ? Il s’agirait donc alors probablement d’étudier l’histoire des clubs nationaux, des rivalités qui existent entre eux, et des clivages politiques, socioéconomiques ou religieux qui les structurent, ou au moins, qu’elles recoupent.
Un pays de foot médiatique ?
L’énumération pourrait sans trop de doute se poursuivre assez longtemps, puisque comme nous l’expliquions en démarrant cette série, bien des indicateurs peuvent permettre d’argumenter sur le « caractère foot » d’un pays. Néanmoins le passage en revue de tous ces critères serait évidemment extrêmement long et fastidieux. Sans parler de leur hiérarchisation, et de la pondération de l’un par rapport aux autres dans l’évaluation finale.
C’est pourquoi nous présupposerons ici qu’un « pays de foot » est un pays qui regarde, lit, écoute et parle de foot. Plus généralement, qu’il est un pays qui suit le football. Nous nous concentrerons donc sur la médiatisation du beautiful game.
Une couverture relativement pauvre.

Quantitativement, d’abord
Partant de là, un premier constat s’impose. La couverture du foot peut être considérée comme relativement pauvre en France. D’un point de vue quantitatif déjà. Hormis l’historique Téléfoot (une heure par semaine) et quelques émissions sur les chaînes payantes qui disposent de l’immense majorité des droits, l’offre d’émissions foot à la télé n’est presque résumée qu’à L’Équipe 21. À la radio ? Le constat est assez similaire : On refait le match, diffusé sur RTL est redevenue hebdomadaire il y a quelques années, et à part sur RMC avec l’After foot, assez peu de tranches sont consacrées au ballon rond.
Enfin, en presse écrite, il n’y a déjà qu’un seul quotidien. Concernant les deux principaux magazines, France Football est devenu récemment un supplément mensuel à l’équipe, il tirait en 2020 à 57 077 exemplaires par numéros. Quant à So Foot, il diffusait 42 872 exemplaires. À titre de comparaison, c’était 60 768 exemplaires pour Beaux Arts magazine ou 53 072 pour Images Doc, mensuels eux aussi.
La crise Covid n’a rien arrangé
D’ailleurs, la diffusion de ces deux titres est en baisse : c’est imputables en partie à la crise sanitaire, mais les chiffres ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias) ne prennent pas en compte les mois de mars, avril, mai et juin 2020. C’est peut-être aussi imputable à la « crise » de la presse écrite, pas seulement sportive. Mais cela reste sans doute aussi symptomatique d’un certain désintérêt à l’égard des médias foot traditionnels (So Foot est assez récent, mais la presse écrite est un média traditionnel). Qu’est-ce que cela signifie-t-il alors ? Une consommation moindre de médias foot ou bien seulement une mutation de cette consommation, avec l’émergence d’autres formes de couverture du ballon rond ?


Qualitativement, ensuite
D’un point de vue qualitatif, il est intéressant de rappeler l’arrivée tardive des émissions de débat, dont le concept a été importé de l’étranger. On refait le match, pionnier dans ce domaine est inspiré d’une émission italienne.
D’autre part, celles qui existent aujourd’hui sont très souvent faites en grande partie d’analyse à chaud – sans toutefois que les réflexions sur le jeu y soient toujours très profondes ou novatrices – et d’actualité un peu people. Difficile néanmoins de jeter la pierre aux médias. Des médias indépendants et amateurs tentent de sortir de ces schémas là. Lucarne Opposée, les Cahiers du football ou magazine Caviar, traitant un football social et approfondi. Ultimo Diez, média football généraliste qui a motivé des dizaines de passionnés à se lancer. Des médias plus spécialisés, Ma Ligue 2, Le Corner et sa couverture du football par l’Histoire, entre autres pour ne citer qu’eux. Ces médias doivent compter sur du travail bénévole pour rester viable. D’autres tentent sans prétention de proposer ce contenu alternatif. Fausse Touche, modestement, La Causerie, 11ème Art, et tant d’autres.
C’est sans doute ces contraintes économiques, et l’existence d’un public finalement relativement faible, qui fait que très peu de médias adoptent des positions partisanes comme ça peut être le cas ailleurs. Ça existe un peu en presse régionale, quasiment pas au niveau national.
Les enseignements de l’Euro : qu’on dit les médias

Plus récemment, l’Euro 2020, disputé en 2021, a permis de soulever d’autres problématiques.
Pour commencer, les médias généralistes ont un peu parlé foot pendant cette période. Ça ne paraît absolument pas exceptionnel mais ce n’est finalement réservé qu’à peu d’évènements sportifs : les JO, le Tour de France, Rolland Garros et c’est à peu près tout. Ça permet de rappeler que si la question de la France en tant que pays de foot se pose, le ballon rond reste le sport le plus populaire de notre pays, et d’assez loin.
Ensuite, plus de la moitié des Français devant leur poste regardaient le premier match le jour de France-Allemagne. 57% de part d’audience exactement pour M6 ce soir-là. C’est relativement élevé, loin des plus de 70% de la demi-finale face au Portugal en 2006, mais ça reste assez élevé. C’est pourtant bien plus bas qu’en Angleterre, par exemple, assez unanimement considéré comme pays de foot. Presque 80% des anglais ont regardé Angleterre-Croatie, le premier match des « three lions ».
Sujets de nos médias : la France ou rien.
La part d’audience réalisée par les matchs des Bleus est restée assez stable sur la durée de la compétition (D’accord l’échantillon est assez faible, bisous aux Suisses) : 62% en moyenne. Seulement, les matchs des autres équipes diffusés en clair ne rassemblaient que 23% des téléspectateurs, en moyenne toujours. Le nouveau format de l’Euro avec plus d’équipes et donc une compétitivité un peu moindre, peut être en partie tenu responsable.
Cependant, il reste clair qu’il y a au moins deux publics assez distincts qui regardent les Bleus. D’un côté les suiveurs de foot réguliers qui tendraient à représenter ces 23% de part d’audience. De l’autre, d’autres personnes, des suiveurs occasionnels plus patriotes que passionnés de ballon rond. D’une manière plus générale, il paraît assez pertinent de considérer qu’il n’y a pas un mais des publics : ceux qui s’intéressent au jeu plus qu’au côté « people » ou qu’à leur unique équipe de coeur sont semble-t-il largement minoritaire.
C’est pourtant autre chose qui a beaucoup fait parler pendant cette période : la diffusion des matchs en clair. Seuls 39% des rencontres l’ont été sur M6 et TF1, les deux chaines gratuites à proposer la compétition. C’est une proportion bien plus faible que chez la plupart de nos voisins européens.
Médias économique et politiques.
Ainsi, il est possible de supposer deux choses. D’abord au niveau économique. Acheter les lots ne vaut pas le coût pour les chaînes gratuites, donc soit les matchs sont surestimés sur le marché des droits TV, soit quasiment tous les gens qui regardent une rencontre sont prêt à payer pour cela. On revient au constat des publics et à la proportion relativement faible des suiveurs de foot dans la population.
Après, il est possible de pointer du doigt un certain manque de volonté politique. En Angleterre, l' »Ofcom », l’équivalent du Conseil supérieur de l’audiovisuel français, impose la diffusion en claire de tous les matchs de l’Euro. C’est aussi le cas en Belgique. En France, ce sont seulement les matchs de l’équipe de France, les demi-finales et la finale. Toujours la même question à se poser : pourquoi ? Peut-être qu’imposer ce genre de mesures permettrait de développer le sport en France, peut-être aussi que ce n’est pas ce qu’attend la population.
Scandale de pédophilie au sein de la FFF : les médias français se taisent
- SoFoot en a parlé dans son édition de septembre
- Josimar, un journal d’investigation norvégien, révélait l’omerta au sein de l’institution quelques jours plus tard
- Blast publie une enquête sur le sujet un mois plus tard
Plutôt que dans deux camps, les pays de foot et les autres, il paraît plus pertinent de situer les nations sur une échelle. De là, difficile de dire que la France n’est pas un pays de foot du tout, surtout qu’il y est le sport le plus populaire. Cependant, la manière dont il est couvert médiatiquement et dont les gens consomment les médias foot semble montrer que la France l’est moins que plusieurs autres contrées.
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